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Pamela Fakhoury

Le méta-sens, ou l’excès du sens sur le dire.
Sur une signification de second ordre, entre philosophie du langage et phénoménologie de la donation

(Volume 22 (2026) — Numéro 5)
Article
Open Access

Résumé

Les témoins de coïncidences signifiantes présentent une structure constante : une assurance entière que le moment signifiait, une incapacité égale à dire ce qu’il signifiait. Les deux lectures classiques de ce trébuchement, l’illusion et la profondeur, partagent une présupposition inaperçue : que ce qui fut saisi était un contenu. Nous proposons de la suspendre. Ce que l’expérience communique serait un méta-sens : une signification de second ordre qui annonce qu’il y a du sens sans assigner aucun contenu. L’article montre d’abord que la question du lieu du sens fut fermée par héritage, non par preuve, de Saussure à Derrida ; il arme ensuite la distinction du sens et du méta-sens avec la métalangue de Tarski, la métacommunication de Bateson et le montrer du Tractatus ; il la confronte à la phénoménologie du phénomène saturé de Jean-Luc Marion, dont elle se sépare comme l’excès d’ordre de l’excès de degré, la forme des témoignages permettant de trancher ; il décrit enfin les langages du second ordre, dont la musique, signification sans signifié, est le cas pur. La portée est strictement délimitée : il ne prouve pas que le monde signifie ; il rouvre une question fermée sans preuve.

Keywords : Derrida, Wittgenstein, Tarski, meaning

1. Introduction : un échec de parole qui fait signe

1Il existe un échec de la parole que chacun connaît ou peut connaître, et dont la philosophie du langage ne s’est guère occupée. Une personne rapporte une coïncidence qui l’a saisie : un état intérieur, souci, rêve, image, s’est trouvé rejoint par un événement extérieur qui lui répondait sans qu’aucune influence de l’un sur l’autre soit assignable. C. G. Jung a donné à ce type de rencontre son nom et sa description canonique, la coïncidence d’un état psychique et d’un événement extérieur qui lui apparaît comme un parallèle signifiant, et l’a illustrée par le cas devenu classique de la patiente racontant un rêve de scarabée d’or au moment où un cétoine vient heurter la vitre du cabinet.1 Nous ne prenons pas ici parti sur ce que de telles rencontres sont ; nous partons de ce que leurs témoins disent, et surtout de ce qu’ils ne parviennent pas à dire.

2Car le témoignage a une forme remarquablement constante. Le témoin affirme avec une assurance qui ne faiblit pas que le moment signifiait ; il échoue, avec une constance égale, à dire ce qu’il signifiait. Interrogé sur le contenu, il hésite, recommence, recourt à la métaphore, s’excuse de la pauvreté de ses mots, et finit souvent par se taire. Ce trébuchement n’est pas un accident d’élocution ; il se retrouve, avec la même structure, chez des témoins que tout sépare, la langue, la culture, le degré d’instruction, la croyance.2 Une parole qui échoue toujours au même endroit et de la même manière n’échoue pas par hasard ; l’échec a une forme, et une forme se décrit.

3Deux lectures de ce trébuchement se partagent la littérature. La première y voit l’aveu d’une illusion : s’il y avait eu un contenu, il aurait été dit ; puisqu’il ne se dit pas, il n’y avait rien, et l’assurance du témoin mesure sa crédulité plutôt que son objet. La seconde y voit l’indice d’une profondeur : ce qui fut saisi excéderait en richesse ce que la phrase peut porter, et l’échec serait celui d’un récipient trop étroit. Ces deux lectures s’opposent en tout, sauf en un point qu’elles partagent sans l’examiner : l’une et l’autre supposent que ce qui fut saisi était un contenu, présent ou illusoire, dicible ou trop riche. C’est cette supposition commune que le présent article voudrait suspendre.

4La lecture que nous proposons est la suivante. Ce que l’expérience communique n’est pas un sens, mais ce que nous appellerons un méta-sens : non pas un contenu de premier ordre qui dirait ce que cela signifie, mais une signification de second ordre qui dit seulement que cela signifie. Si cette distinction tient, le trébuchement change de statut : il cesse d’être une défaillance psychologique ou une saturation de contenu, et devient l’effet structurel de la rencontre entre un instrument de premier ordre, la langue prédicative, et un message qui n’est pas de son ordre. L’article établit d’abord que la question a été fermée plutôt que tranchée par la philosophie du langage du XXe siècle (sections 2 et 3), dégage ensuite la distinction du sens et du méta-sens avec les instruments de la logique et de l’éthologie de la communication (sections 4 et 5), la confronte à la phénoménologie de la donation de Jean-Luc Marion, dont elle est proche et dont elle se sépare (section 6), décrit les langages où le méta-sens trouve à se dire autrement qu’en propositions (section 7), et répond aux objections en marquant strictement les limites de ce qui est établi (section 8).

2. La clôture sémiotique et son héritage

5Que la parole échoue devant certaines expériences, on l’accordera sans peine ; que cet échec mérite une analyse linguistique et philosophique, voilà qui a été rendu improbable par la manière même dont la linguistique moderne s’est constituée. Il faut donc commencer par l’archéologie de cette improbabilité.

6Le modèle que nous avons tous hérité vient de Saussure. Le signe y unit un signifiant et un signifié, l’image acoustique et le concept, et le lien entre eux est arbitraire ; la valeur d’un élément ne lui vient pas de lui-même mais de sa place dans un réseau de différences. « Bien plus : une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s’établit ; mais dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. Qu’on prenne le signifié ou le signifiant, la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système ».3 Ce principe a fondé une science admirable, et rien de ce qui suit ne conteste un seul de ses résultats.

7Deux décisions de méthode, pourtant, méritent d’être regardées de près, parce qu’elles ont eu une postérité qui excède de beaucoup leur justification. La première concerne le référent. Le signifié saussurien est un concept, non une chose ; le schéma du signe comporte deux cercles, et la chose du monde n’y figure pas. C’était, dans une science de la langue, une économie parfaitement légitime : le linguiste n’a pas besoin des choses pour décrire le système. Mais l’absence d’un cercle dans un schéma n’est pas une démonstration d’inexistence, et c’est pourtant ainsi qu’elle a fonctionné : l’économie méthodologique d’une science particulière s’est trouvée promue, sans examen, au rang de thèse ontologique sur ce qui entre dans la constitution du sens.4 Le glissement n’a guère été remarqué, précisément parce qu’il s’appuyait sur une évidence d’époque : le monde ne parle pas ; s’il n’y a rien dans les choses qui dise, le lien du nom à la chose ne peut être que posé par nous. Cette évidence est un legs de l’ontologie du XVIIe siècle bien plus qu’un résultat de la linguistique, et elle n’est argumentée nulle part dans le Cours.

8La seconde décision concerne le partage de la langue et de la parole. Saussure réserve la science au système social et régulier, la langue, et laisse hors d’elle l’usage individuel, la parole, trop accidentel pour être objet de savoir. Décision féconde encore ; mais elle a eu pour effet de faire tomber hors du savoir tout ce qui n’arrive qu’à un locuteur singulier dans une situation singulière. Or le trébuchement qui nous occupe est exactement de cet ordre : il affecte un locuteur déterminé, à un moment déterminé, devant une expérience déterminée. Pris dans le partage saussurien, il était exclu du champ avant d’avoir été regardé ; et de fait, il n’a jamais été étudié comme un phénomène de langage. On l’a versé à la psychologie, parfois à la littérature, jamais à la linguistique ni à la philosophie du langage.5

9Retenons ces deux points, car tout le reste en dépend : le modèle sémiotique dominant s’est construit en écartant le référent par méthode, non par preuve ; et il s’est construit en écartant du savoir le lieu même, la parole singulière, où notre phénomène se produit. La question de savoir si l’échec de la parole devant certaines expériences enseigne quelque chose sur la signification n’a donc pas été tranchée par cette tradition ; elle n’a simplement jamais pu y être posée.

3. Derrida : l’accord entier et le pas de trop

10C’est Derrida qui a porté le principe différentiel à sa conséquence extrême. Si la valeur ne naît que de la différence, et si chaque différence renvoie à d’autres différences, alors le sens est indéfiniment différé ; il ne se rassemble en présence pleine en aucun point du système, et nul ne le tient jamais dans sa main. La critique de la métaphysique de la présence, menée d’abord contre Husserl, établit que le sens ne peut être donné à une conscience en présence totale et sans reste ; et la formule fameuse, « il n’y a pas de hors-texte », en tire le bilan.6 On a beaucoup fait dire à cette formule ce qu’elle ne dit pas ; elle ne nie pas qu’il y ait un monde, elle nie qu’on puisse le rejoindre autrement que par le tissu des renvois.7

11Il faut ici prévenir un malentendu sur la position du présent article. Nous ne venons pas opposer à Derrida une présence qu’il aurait manquée. Son argument nous paraît l’un des plus solides du siècle, et nous l’accordons sans réserve : le sens ne se donne pas en présence pleine dans un vécu qui le tiendrait et le dirait. C’est très exactement ce que notre propre analyse affirme de son côté, puisque nous soutenons que le méta-sens ne se dit pas, que la langue se brise sur lui, et que quiconque prétend l’avoir saisi et exprimé prétend une chose qui n’a pas lieu. La déconstruction ne nous atteint pas ; elle atteint un autre adversaire, celui qui loge le sens comme un contenu présent dans l’esprit, que les mots transporteraient.

12Notre désaccord ne porte donc pas sur la démonstration ; il porte sur un pas unique, franchi après elle, et sur lequel aucune démonstration n’est offerte. De ce que le sens n’est pas présent dans le signifiant, on conclut qu’il n’est présent nulle part. Entre les deux propositions travaille une prémisse muette : si le sens existe, il n’a de lieu possible que la langue ou l’esprit. Cette prémisse n’est pas un résultat ; c’est la clôture saussurienne elle-même, reçue comme une évidence. Qu’on la suspende, et l’argument de Derrida demeure intact tandis que sa conclusion tombe : il resterait vrai que le sens ne se présente pas dans le signifiant, et il deviendrait pensable qu’il se tienne là où la langue fait signe sans le porter.

13L’image la plus simple est peut-être la plus exacte. De ce que la main ne retient pas l’eau, il ne suit pas que l’eau n’existe pas ; l’incapacité peut tenir à la main, à l’eau, ou à leur rencontre, et conclure de l’impuissance de l’instrument à l’inexistence de l’objet est un saut qu’aucune logique n’autorise. Ajoutons, par honnêteté, ce que cette remarque n’établit pas : montrer qu’une conclusion ne suit pas de ses prémisses ne prouve pas la conclusion contraire. Le travail de cette section est purement négatif ; il lève un non-lieu, il ne gagne pas un procès. Que le sens ait un lieu hors de la langue et de l’esprit, rien ici ne l’établit ; ce qui est établi est plus étroit et plus ferme : la fermeture de la question n’a jamais été payée d’une preuve.

14On objectera que le second Wittgenstein a offert une issue plus sobre : le sens d’un mot est son usage, et l’usage est une pratique partagée ; nul besoin de présence ni de référent, la pratique porte tout.8 L’issue est réelle contre le vertige du renvoi indéfini, puisque la question du sens s’arrête dans l’usage ; mais elle ne change rien au point qui nous occupe. L’usage est le nôtre ; le sens y demeure une propriété de la pratique humaine, et le monde y demeure aussi muet qu’avant. La théorie de l’usage ne sort pas du partage hérité ; elle le socialise. Et si l’on embrasse d’un seul regard les grandes philosophies du langage du siècle, Saussure et le système, Derrida et le renvoi, Wittgenstein et l’usage, Heidegger et la langue maison de l’être, Gadamer et la fusion des horizons, Ricœur et le surplus du symbole, Cassirer et la forme symbolique, on voit des écoles qui s’opposent sur presque tout s’accorder sur une seule chose : le sens, où qu’il loge, loge du côté de l’homme.9 Cet accord est massif ; il n’est pas une preuve. Personne, dans cette longue querelle, n’a démontré que le monde ne signifie pas ; on a hérité du silence du monde comme d’un axiome, et l’on a bâti dessus.

4. Sens et méta-sens : une distinction d’ordre

15Venons-en à la distinction qui porte l’article. Le sens, au sens courant, est ce que dit une expression : un contenu déterminé, qui fait face au signifiant, et qui peut être traduit, paraphrasé, expliqué. Demander le sens d’un mot, d’une phrase, d’un événement, c’est demander ce contenu. Le méta-sens n’est pas un contenu de ce genre. Il est le fait, pour ce qui arrive, de signifier ; non pas ce que la chose veut dire, mais qu’elle veut dire. La différence n’est pas de degré, elle est d’ordre : celui qui demande ce que l’événement signifie demande un contenu à formuler ; celui qui éprouve que l’événement signifie a reçu autre chose, qui ne se formule pas parce que ce n’est pas un formulable qui aurait résisté, c’est un autre type de message.

16L’objection vient aussitôt, et il faut la prendre au sérieux ; méta-sens, dira-t-on, est un mot vague, et l’on soupçonne une mystique déguisée en philosophie. La réponse passe par une distinction que la logique et la philosophie du langage ont travaillée avec un soin extrême, à condition de la prendre dans sa forme exacte et de ne pas la confondre avec ses voisines. On a souvent rapproché la hiérarchie russellienne des types et la hiérarchie tarskienne des langages, parce que l’une et l’autre sont nées de la réflexion sur les paradoxes ; elles n’en demeurent pas moins d’une nature nettement différente, et c’est de la seconde seule que relève notre propos.10 La théorie des types distribue les expressions à l’intérieur d’une même langue, selon la catégorie des entités dont elles parlent. Les objets simples, qui ont une masse, un volume, une couleur, ne reçoivent pas les prédicats qui conviennent aux ensembles d’objets, lesquels n’ont ni masse ni couleur et possèdent en revanche une extension, éventuellement vide ; et les nombres, ces ensembles d’ensembles, reçoivent à leur tour des prédicats, pair, impair, premier, qui n’auraient aucun sens appliqués aux uns ou aux autres. Tout cela se dit dans la langue et au même niveau de discours, puisqu’on y parle des nombres comme on y parle des pierres, avec d’autres prédicats. Tarski a établi une chose d’un autre genre. Une langue qui contient les noms de ses propres phrases et le prédicat de vérité qui s’y applique, langue qu’il dit sémantiquement close, reconduit à l’antinomie du menteur, de sorte que la vérité des phrases d’une langue ne peut être définie qu’en une autre langue, la métalangue, dans laquelle on parle de la première, devenue langue-objet.11 Le partage ne passe plus alors entre des sortes d’objets ; il passe entre une langue et le discours qui la prend pour objet, et dire d’une phrase qu’elle est vraie revient à parler sur elle depuis un lieu qu’elle ne peut elle-même occuper.

17C’est à cette seconde famille que notre distinction appartient. Dire que cet événement signifie ceci est un énoncé de premier ordre, qui porte sur le monde et lui attribue un contenu ; dire qu’il y a du sens dans cet événement revient à parler de l’événement en tant qu’il signifie, et à se tenir à son égard dans la position que la métalangue occupe à l’égard de la langue-objet. Une lecture russellienne du méta-sens irait d’ailleurs à l’encontre de ce qu’elle prétendrait éclairer, car elle en ferait le prédicat d’une catégorie d’objets plus abstraite, énonçable dans la même langue que tous les autres, c’est-à-dire un contenu encore, et le trébuchement dont nous sommes partis redeviendrait inintelligible. Le méta-sens ne loge donc pas plus bas que le sens sur une même échelle de profondeur ; ce qui l’en sépare est un changement de niveau de discours, que nulle accumulation de contenu ne saurait produire.

18Cette structure n’est pas une invention spéculative ; elle s’observe. Bateson, étudiant le jeu animal, a demandé comment un chien sait que la morsure de son partenaire est une morsure de jeu et non de combat. Sa réponse : un message d’un second ordre accompagne la morsure et dit ceci est un jeu ; ce message n’est pas du rang de la morsure, il est un message sur elle, et il ne s’énonce pas, il se montre, dans la posture, dans le rythme, dans la tenue du corps. Bateson l’a nommé métacommunication.12 Voilà, dans un champ que nul ne soupçonne de mysticisme, la signification de second ordre à l’état observable : présente partout où il y a communication, mesurable, et irréductible au contenu qu’elle accompagne.

19Il faut enfin délimiter le concept par ses voisins, car c’est là que se produisent la plupart des malentendus. Le méta-sens n’est pas une émotion : l’émotion est un état du sujet, qui a une intensité et une direction ; le méta-sens est un message sur ce qui arrive, que l’émotion peut accompagner sans le constituer. Il n’est pas une croyance : la croyance est une proposition tenue pour vraie, justifiable et révisable ; le méta-sens n’est pas une proposition de premier ordre, et le témoin ne croit pas que le monde lui a dit ceci ou cela, il éprouve que ce qui arrive est du genre qui dit. Il n’est pas une intuition juste, dont on pourrait vérifier après coup qu’elle a vu vrai : il n’a pas de contenu à vérifier. Il n’est pas davantage un sens caché qui attendrait son déchiffreur : qui pense ainsi l’a déjà reversé au premier ordre, et a défait la distinction. Et il n’est pas de l’information au sens de Shannon, qui a explicitement mis hors de son problème les aspects sémantiques de la communication : l’information se mesure à l’incertitude qu’elle réduit dans un répertoire donné d’avance ; or l’expérience qui nous occupe n’a ni répertoire préalable ni incertitude réduite, et son témoin en sort avec plus de questions qu’il n’y est entré. L’information rétrécit le champ ; le méta-sens l’élargit.13 C’est pourquoi toute tentative pour penser la coïncidence signifiante comme transmission d’un message par un canal caché manque son objet dès le premier pas : elle cherche le canal d’un contenu, là où ce qui est reçu n’est pas un contenu.

20Munis de cette distinction, revenons au trébuchement. La langue prédicative est faite pour transporter des contenus de premier ordre, et elle y excelle. Celui qui lui demande de transporter ce qui n’est pas un contenu lui demande ce pour quoi elle n’est pas faite, et elle bute. Le trébuchement du témoin cesse alors d’être une énigme : il est la collision d’un ordre avec un autre, la marque, dans la parole, d’un message qui n’est pas de l’ordre que la parole porte. Et les deux lectures classiques se trouvent congédiées ensemble, puisqu’elles supposaient toutes deux un contenu, illusoire pour l’une, trop riche pour l’autre : l’échec ne prouve ni le rien ni le trop, il indique l’ailleurs de l’ordre.

5. Ce qui se montre : le précédent du Tractatus

21Cette distinction a un précédent, et il se trouve au cœur du texte fondateur de la philosophie analytique. Le Tractatus s’achève sur l’injonction fameuse du § 7 : ce dont on ne peut parler, il faut le taire.14 On a lu cette phrase comme un constat de faillite, et le positivisme viennois en a tiré que ce qui ne se dit pas dans une langue prédicative n’est rien.15 Mais cette lecture s’obtient en détachant le § 7 de la proposition qui le précède immédiatement. Au § 6.522, Wittgenstein écrit qu’il y a assurément de l’inexprimable, que cela se montre, et il le nomme.16 Trois choses sont dites là, qu’on ne lit guère ensemble : que cela existe, puisqu’il y a ; que cela nous atteint, puisque cela se montre ; et que le silence commandé n’est pas un silence devant le néant, mais devant ce que la langue prédicative ne porte pas.

22Le socle de cette lecture est la distinction, posée dès le § 4.1212, entre dire et montrer : ce qui peut être montré ne peut pas être dit.17 Nous ne prétendons pas que Wittgenstein parlait de notre objet ; il parlait de la forme logique, de l’éthique, de l’esthétique, nullement des coïncidences signifiantes. Ce que nous retenons est strictement structurel : une signification de second rang, qui se montre et ne se dit pas, a été établie au centre du texte le plus rigoureux de la tradition analytique. Le méta-sens dont nous parlons est, quant à sa forme, ce que le Tractatus appelle ce qui se montre. Quiconque nous reprocherait d’introduire un concept trouble devra donc adresser d’abord le reproche au Tractatus ; nous nous engageons à le suivre s’il y parvient.

23Il faut toutefois se garder, ici encore, d’une assimilation trop prompte, car le montrer du Tractatus ne se confond pas davantage avec la métalangue tarskienne que celle-ci avec la théorie des types. Wittgenstein tenait cette dernière pour une erreur, au motif qu’aucune proposition ne peut rien dire d’elle-même et que la syntaxe logique doit s’établir sans qu’il soit jamais question de la signification des signes.18 Russell, dans l’introduction qu’il donna à l’ouvrage, crut apercevoir une issue dans une hiérarchie de langages dont chacun dirait la structure du précédent sans pouvoir dire la sienne ;19 c’est la voie que la sémantique de Tarski devait rendre rigoureuse par d’autres chemins, et c’est celle que le Tractatus s’interdit. Le méta-sens tient de l’une et de l’autre sans se laisser réduire à aucune. Il est de second ordre au sens tarskien, puisqu’il porte sur l’événement en tant qu’il signifie et laisse entièrement indéterminé ce que l’événement signifie ; il relève du montrer au sens wittgensteinien, puisque le témoin ne dispose d’aucune métalangue où l’énoncer et qu’il parle la langue commune, dont Tarski lui-même estimait qu’elle paraît satisfaire aux conditions de la clôture sémantique. La montée d’un niveau, qui réussit au logicien parce qu’il construit ses langues, échoue chez celui qui n’a que la sienne, et le trébuchement est la trace de cette montée impossible.

6. Saturation ou changement d’ordre : dialogue avec Jean-Luc Marion

24La phénoménologie contemporaine possède une doctrine puissante de l’excès, et c’est à elle qu’il faut maintenant confronter notre distinction. Jean-Luc Marion a décrit sous le nom de phénomènes saturés ces phénomènes où l’intuition donne plus que le concept ne peut viser ni contenir : l’événement qu’on ne peut prévoir, l’idole qui éblouit, la chair, l’icône. Là où le phénomène pauvre se laisse constituer par un sujet qui le vise, le phénomène saturé déborde toute visée ; le sujet cesse d’en être le constituant et en devient le témoin, et l’expérience s’y renverse en contre-expérience, épreuve d’un donné que je ne peux ni prévoir ni mesurer ni reproduire.20 La parenté avec notre analyse est réelle, et nous la revendiquons : dans les deux cas, l’échec de la constitution et l’échec de la parole ne sont pas lus comme des preuves d’illusion mais comme des traits positifs du phénomène ; dans les deux cas, le témoin succède au sujet souverain.21

25La différence n’en est que plus instructive. La saturation, chez Marion, est pensée sur l’axe qui va de l’intuition au concept : il y a excès parce que la donation excède ce que la signification peut accueillir ; c’est un rapport de débordement, donc, si l’on ose dire, une affaire de mesure sur un axe unique, trop de donné pour le concept disponible. Notre analyse propose autre chose : dans l’expérience qui nous occupe, ce qui met la parole en échec n’est pas un trop de contenu, c’est un message d’un autre rang. Le témoin ne reçoit pas plus que ce que sa phrase peut porter ; il reçoit autre chose que ce qu’une phrase porte, à savoir que cela signifie, sans aucun ce que cela signifie qui excéderait la phrase. L’excès de degré appelle une approximation indéfinie : devant le tableau qui me sature, je peux multiplier les descriptions, chacune vraie et aucune suffisante, et Marion en tire justement qu’au phénomène saturé répond une herméneutique sans fin. L’excès d’ordre appelle un tout autre régime de parole : non la série des approximations, mais le trébuchement immédiat, l’assurance sans contenu, et le recours à des langages qui ne décrivent pas.

26Cette différence se vérifie dans la forme des témoignages, et c’est là son intérêt phénoménologique. Si l’échec de la parole devant la coïncidence signifiante était une saturation de contenu, le témoin devrait produire ce que produit le témoin du phénomène saturé : des essais successifs, une richesse descriptive inépuisée, chaque phrase mordant sur l’objet sans le finir. Or ce n’est pas ce qu’on observe. Le témoin de la coïncidence ne raffine pas des approximations ; il s’arrête. Il dit que cela signifiait, il ne peut pas dire quoi, et les tentatives qu’on lui arrache ne convergent vers rien ; la parole prédicative ne s’épuise pas sur l’objet, elle le manque d’emblée et de biais. La certitude porte tout entière sur le que, le vide porte tout entier sur le quoi. Une saturation de degré n’explique pas cette dissociation ; un changement d’ordre l’exige.

27Ce que le méta-sens gagne encore, et que la phénoménologie de la donation ne mobilise pas, ce sont des relais hors de la phénoménologie : la hiérarchie tarskienne de la langue-objet et de la métalangue, qui donne à la distinction son armature et la met à l’abri du soupçon de mystique, et l’éthologie de la communication, qui en fournit un exemplaire observable. Réciproquement, ce que notre analyse doit à Marion est considérable : le droit, conquis phénoménologiquement, de prendre l’excès au sérieux au lieu d’y voir un déchet de la description. Nous proposons donc de lire le méta-sens non contre la saturation mais à côté d’elle : la saturation décrit les phénomènes où l’intuition déborde le concept ; le méta-sens décrit ceux où ce qui se donne n’est pas du rang du concept. Marion enregistre l’excès ; la distinction des ordres dit, pour un type précis d’expérience, de quel excès il s’agit.

28Un dernier trait du témoignage confirme cette lecture. Ce qui accompagne l’expérience n’est pas une émotion parmi d’autres, mais cette tonalité que Jung, empruntant le mot à Otto, appelait la charge numineuse : une gravité qui n’a pas de contenu, qui ne renseigne sur rien, et dont le témoin maintient pourtant qu’elle était parlante.22 Une gravité sans contenu qui fait signe : c’est très exactement, dans le registre affectif, la structure du message de second ordre, ressenti avant tout quoi. Nous proposons d’y voir le visage vécu du méta-sens, la manière dont il y a du sens se donne à éprouver avant que rien ne se laisse dire ; et l’on comprend du même coup pourquoi cette tonalité distingue si sûrement, dans les récits, la coïncidence qui frappe de la coïncidence qui parle : l’étrange étonne, le signifiant s’adresse.

7. Les langues du méta-sens

29Si le méta-sens ne se dit pas dans la langue prédicative, il n’est pas pour autant muet. L’humanité a élaboré des régimes d’expression qui travaillent au second ordre, et leur simple existence est un argument : le silence, la métaphore, le symbole, la musique. Le silence dont il s’agit n’est pas l’absence de parole mais une conduite de parole, le taire réglé de ce qui ne se dit pas ; la métaphore ne transporte pas un contenu qu’un énoncé littéral restituerait sans perte, elle fait signe au-delà de ce qu’elle pose ; et Merleau-Ponty a décrit un langage indirect où le sens passe entre les mots plutôt qu’en eux, langage dont la peinture et la littérature vivent.23 Mais le cas pur, et le plus embarrassant pour la philosophie du langage, est la musique.

30Le modèle sémiotique hérité pose une condition universelle : toute signification exige un signifié ; ce qui ne renvoie à aucun contenu ne signifie pas. Une condition universelle tombe devant un seul contre-exemple, et le contre-exemple existe, immense, quotidien, présent dans toute culture humaine connue : une œuvre musicale signifie et n’a pas de signifié. Qu’elle signifie, tout l’atteste : nous y distinguons le juste du faux, puisque la faute du musicien s’entend ; nous l’analysons, nous en décrivons la construction ; elle meut ses auditeurs d’une manière réglée et partageable, qui n’est pas l’effet d’un bruit quelconque. Qui soutient qu’elle ne signifie rien doit soutenir qu’elle ne diffère pas d’un vacarme, et personne ne le soutient. Qu’elle n’ait pas de signifié, l’épreuve est aussi simple : demandez le contenu. Toute réponse déterminée sonne aussitôt comme une trahison, chaque assignation appelle la question et pourquoi celle-ci, et s’il existait un signifié formulable, une phrase pourrait tenir lieu de l’œuvre, ce que personne n’accorde. La musique est donc une signification sans signifié, et la condition prétendue universelle est fausse.

31La philosophie de l’art a rencontré cette structure avant nous et l’a nommée avec précision. Schopenhauer déjà séparait la musique de tous les autres arts, et dans les termes mêmes qui nous occupent : « Elle n’est donc pas, comme les autres arts, une reproduction des Idées, mais une reproduction de la volonté au même titre que les Idées elles-mêmes ».24 Susanne Langer a trouvé la formule la plus exacte : la musique est un symbole inconsommé, symbole en tout, sauf en ceci que sa référence ne s’arrête jamais sur un contenu ; elle articule la forme du sentir et n’assigne aucun sentiment.25 Et Jankélévitch a distingué l’indicible de l’ineffable : l’indicible, ce dont il n’y a rien à dire ; l’ineffable, « inexprimable parce qu’il y a sur lui infiniment, interminablement à dire », sans qu’aucun dire ne l’épuise ni ne le fixe.26 Un symbole inconsommé, un ineffable dont il y a infiniment à dire : c’est, terme à terme, la structure que nous avons appelée méta-sens, l’annonce qu’il y a du sens sans l’assignation d’aucun sens, formulée dans la philosophie de l’art avant de l’être ici.

32Il faut immédiatement borner l’argument, car on nous opposera, avec raison, que la musique est un artefact humain, et qu’on ne saurait en tirer que le monde signifie. Nous accordons l’objection tout entière. La musique ne prouve rien sur le lieu du sens ; elle prouve une possibilité, et c’est assez pour notre propos : elle établit qu’une signification de second ordre existe, que la signification sans signifié est un fait et non une contradiction, et que le modèle qui l’excluait par définition est réfuté par l’expérience la plus commune. L’argument est modal, non ontologique.

33Reste alors une question, que nous laissons au lecteur dans toute sa simplicité. Le témoin de la coïncidence signifiante fait exactement l’épreuve que fait l’auditeur d’une grande œuvre : quelque chose signifie, rien d’assignable n’est signifié, et la demande de contenu fait trébucher l’un comme l’autre. Du second, nul ne conclut qu’il est victime d’une illusion ; du premier, on l’a conclu pendant un siècle. D’où vient la différence de traitement, sinon de l’ontologie qu’on apporte aux deux phénomènes, et non des phénomènes eux-mêmes ?

8. Objections et limites

34Trois objections au moins doivent être affrontées, et les limites de ce qui a été établi doivent être marquées avec plus de soin encore que ses acquis.

35La première objection est celle du mysticisme, et elle a été traitée au fil du texte ; rassemblons la réponse. Le méta-sens est une distinction de rang logique, non une entité occulte : ses parents en ligne directe sont la métalangue de Tarski, la métacommunication de Bateson et le montrer du Tractatus. On peut contester l’application que nous en faisons aux témoignages de coïncidence ; on ne peut pas soutenir que la distinction elle-même soit étrangère à la philosophie rigoureuse, sauf à en exclure Tarski et Wittgenstein.

36La deuxième objection est plus sérieuse : notre thèse, dira-t-on, s’immunise. Si le méta-sens n’a pas de contenu, aucun témoignage ne peut le contredire, et l’analyse devient invérifiable. La réponse est double. D’abord, la description est falsifiable en son lieu propre, la forme des témoignages : si l’on montrait que les témoins de coïncidences produisent, comme les témoins de phénomènes saturés, des séries d’approximations convergentes plutôt que le trébuchement immédiat que nous avons décrit, notre lecture tomberait, et la lecture de la saturation reprendrait ses droits. Ensuite, l’analyse s’inscrit dans un programme d’examen plus large, préenregistré, dont une clause au moins la concerne directement : si la fluence de la parole ne baissait pas là où la charge éprouvée s’élève, la description du trébuchement comme structure perdrait son appui, et nous nous engageons à ne la sauver par aucune hypothèse auxiliaire.27 Une phénoménologie qui accepte de dire ce qui la ferait tomber n’est pas une immunisation.

37La troisième objection touche la portée : à supposer tout ce qui précède accordé, qu’avons-nous établi sur le monde ? La réponse doit être exactement calibrée, car c’est ici que ce champ a coutume de se perdre. Nous n’avons pas établi que le sens habite le monde, ni que les coïncidences signifiantes sont autre chose que des rencontres de hasard qu’une psyché prédisposée revêt de gravité. Nous avons établi, si l’argument tient, trois choses plus étroites : que la fermeture de la question du sens hors de l’homme fut un héritage et non une preuve ; que l’échec de la parole devant certaines expériences a une structure, celle d’une collision d’ordres, et que cette structure a des précédents rigoureux en logique, en éthologie et en philosophie de l’art ; et que le débat entre la lecture de l’illusion et la lecture de la profondeur reposait sur une présupposition commune que rien n’oblige à garder. C’est peu, si l’on espérait une ontologie ; c’est beaucoup, si l’on mesure que ce peu suffit à rouvrir une question qu’on croyait fermée.

9. Conclusion : une question rouverte

38Nous sommes partis d’un trébuchement de la parole, et nous avons refusé les deux lectures qui se le disputaient, parce qu’elles partageaient une présupposition inaperçue. Nous avons proposé de décrire ce que l’expérience communique comme un méta-sens, signification de second ordre qui annonce qu’il y a du sens sans assigner aucun contenu ; nous avons donné à cette distinction son armature logique, son exemplaire observable et son précédent analytique ; nous l’avons confrontée à la phénoménologie de la saturation, dont elle se sépare comme l’excès d’ordre se sépare de l’excès de degré, et vérifiée sur la forme même des témoignages ; et nous avons montré que les langages du second ordre existent, dont la musique est le cas pur, symbole inconsommé qui signifie sans signifié.

39Ce qui en résulte pour la langue tient en une phrase : son échec devant certaines expériences n’est pas un verdict sur ces expériences, il est un renseignement sur elle. La langue prédicative est un instrument de premier ordre ; là où elle bute toujours au même endroit, la première hypothèse à examiner n’est pas que son objet n’existe pas, c’est que son objet n’est pas de son ordre. Entre une évidence qui verrouille et une question qui s’examine, il y a la distance que ce travail a voulu parcourir. Nous ne demandons pas au lecteur d’admettre que le monde signifie ; nous n’avons rien avancé qui l’établisse, et nous l’avons dit à chaque étape. Nous lui demandons d’admettre une chose plus étroite : que la question fut fermée sans preuve, et qu’une structure précise, le message de second ordre, attend désormais l’examen. Les grandes questions ne se tranchent pas dans un article ; elles se rouvrent. Celle-ci, croyons-nous, vient de l’être.

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Notes

1 C. G. Jung, « Synchronizität als ein Prinzip akausaler Zusammenhänge » (1952) ; trad. angl. « Synchronicity: An Acausal Connecting Principle », dans The Structure and Dynamics of the Psyche, trad. R. F. C. Hull, 2e éd., The Collected Works of C. G. Jung, vol. 8 (Princeton : Princeton University Press, 1969), § 849-850 (la définition) et § 843 (le scarabée) ; trad. fr. C. Maillard et C. Pflieger-Maillard dans C. G. Jung, Synchronicité et Paracelsica (Paris : Albin Michel, 1988). Nous citons selon la numérotation des paragraphes des Collected Works, commune aux éditions. CW 8, § 850 : « Synchronicity therefore means the simultaneous occurrence of a certain psychic state with one or more external events which appear as meaningful parallels to the momentary subjective state ».

2 La description résumée ici procède par variation des cas rapportés jusqu’à l’invariant, selon la méthode de la variation eidétique ; voir Husserl, Idées directrices, § 3-4 et § 70. Les recueils de cas sont ceux de la littérature clinique et autobiographique consacrée aux coïncidences signifiantes depuis Jung.

3 Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale (1916), éd. T. de Mauro (Paris : Payot, 1972), p. 166.

4 Saussure, Cours de linguistique générale, première partie, ch. I, « Nature du signe linguistique », p. 97 et suiv. Le signe y « unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique » (p. 98), le schéma à deux faces figure p. 99 et le principe de l’arbitraire est posé p. 100. Sur la valeur linguistique, deuxième partie, ch. IV, p. 155-169. Sur le partage de la langue et de la parole, introduction, ch. III, p. 30, où cette séparation est dite séparer « ce qui est social de ce qui est individuel » et « ce qui est essentiel de ce qui est accessoire et plus ou moins accidentel ». Que la chose écartée par méthode revienne dans le raisonnement même de Saussure, Émile Benveniste l’a montré, pour qui ce raisonnement « est faussé par le recours inconscient et subreptice à un troisième terme, qui n’était pas compris dans la définition initiale. Ce troisième terme est la chose même, la réalité » ; « Nature du signe linguistique » (1939), dans Problèmes de linguistique générale, t. 1 (Paris : Gallimard, 1966), p. 49-55, ici p. 50.

5 Que la partition structuraliste ait gagné l’ensemble des sciences humaines au XXe siècle, l’anthropologie, la psychanalyse, la critique, n’a pas besoin d’être documenté ici ; le point qui nous occupe est logique et non historique : l’axiome du partage n’y est argumenté nulle part.

6 Jacques Derrida, De la grammatologie (Paris : Éditions de Minuit, 1967), p. 227. Derrida a lui-même précisé que cette phrase, « devenue une sorte de slogan en général si mal compris de la déconstruction », « ne signifie rien d’autre : il n’y a pas de hors contexte » ; Limited Inc (Paris : Galilée, 1990), p. 252.

7 Jacques Derrida, La Voix et le Phénomène (Paris : Presses Universitaires de France, 1967), consacré au signe dans la première des Recherches logiques de Husserl ; voir en particulier le chap. VI, « La voix qui garde le silence », p. 78-97, où la voix est décrite comme « l’être auprès de soi dans la forme de l’universalité, comme con-science » (p. 89), et le chap. VII, « Le supplément d’origine », p. 98-117, qui s’achève sur l’idée que « la chose même se dérobe toujours » (p. 117).

8 Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques (1953), trad. fr. F. Dastur, M. Élie, J.-L. Gautero, D. Janicaud et É. Rigal (Paris : Gallimard, 2004), § 43 : « Die Bedeutung eines Wortes ist sein Gebrauch in der Sprache ».

9 Pour les positions évoquées : Martin Heidegger, « Lettre sur l’humanisme » (1946), trad. R. Munier, dans Questions III (Paris : Gallimard, 1966), p. 74 : « Le langage est la maison de l’être » (GA 9, p. 313) ; Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode (1960), trad. P. Fruchon, J. Grondin et G. Merlio (Paris : Éditions du Seuil, 1996), p. 328, où la compréhension est décrite comme le « processus de fusion » des horizons (GW 1, p. 311) ; Paul Ricœur, « Herméneutique des symboles et réflexion philosophique (I) », dans Le Conflit des interprétations (Paris : Éditions du Seuil, 1969), p. 284 : « Le symbole donne à penser [...] ; je ne pose pas le sens, c’est lui qui donne le sens » ; Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques (1923-1929), t. 3, La Phénoménologie de la connaissance, trad. C. Fronty (Paris : Éditions de Minuit, 1972), p. 229, sur la prégnance symbolique.

10 Bertrand Russell, « Mathematical Logic as Based on the Theory of Types », American Journal of Mathematics, vol. 30, n° 3, 1908, p. 222-262. La hiérarchie y ordonne les individus, les classes d’individus et les classes de classes, ainsi que les fonctions propositionnelles selon leur ordre, sans que l’on quitte jamais le langage qu’elle réglemente. Sur la différence entre la solution russellienne des antinomies et celle de Tarski, voir Alonzo Church, « Comparison of Russell’s Resolution of the Semantical Antinomies with That of Tarski », Journal of Symbolic Logic, vol. 41, n° 4, 1976, p. 747-760 ; et Philippe de Rouilhan, Russell et le cercle des paradoxes (Paris : Presses Universitaires de France, 1996).

11 Alfred Tarski, « The Semantic Conception of Truth and the Foundations of Semantics », Philosophy and Phenomenological Research, vol. 4, n° 3, 1944, p. 341-376, ici § 8-9, p. 348-350. La métalangue y est définie comme « the language in which we “talk about” the first language » (p. 350) ; la langue quotidienne semble à Tarski satisfaire aux conditions de la clôture sémantique (p. 349). Tarski distingue lui-même les antinomies de la théorie des classes, dont celle de Russell, d’où est sortie la formalisation de la logique et des mathématiques, et les antinomies sémantiques, dont celle du menteur, d’où est sortie la sémantique théorique (p. 348). Sur l’universalité de la langue commune, source des antinomies sémantiques, voir déjà « The Concept of Truth in Formalized Languages » (1933), dans Logic, Semantics, Metamathematics, trad. J. H. Woodger (Oxford : Clarendon Press, 1956), p. 152-278, ici § 1, p. 164-165.

12 Gregory Bateson, « A Theory of Play and Fantasy » (1955), dans Steps to an Ecology of Mind (New York : Ballantine, 1972), p. 177-193 ; trad. fr. « Une théorie du jeu et du fantasme », dans Vers une écologie de l’esprit, t. 1 (Paris : Éditions du Seuil, 1977). P. 180, le message « this is play » se déploie ainsi : « These actions in which we now engage do not denote what those actions for which they stand would denote ». Le terme de métacommunication avait été défini comme « communication about communication » dans Jurgen Ruesch et Gregory Bateson, Communication. The Social Matrix of Psychiatry (New York : Norton, 1951), p. 209. Bateson emprunte volontiers le vocabulaire de la théorie des types (p. 180) ; les niveaux qu’il distingue sont toutefois ceux de messages portant sur d’autres messages, ce qui les range du côté de la distinction tarskienne de la langue et de la métalangue.

13 Claude E. Shannon, « A Mathematical Theory of Communication », Bell System Technical Journal, vol. 27, 1948, p. 379-423, ici p. 379 : « These semantic aspects of communication are irrelevant to the engineering problem. » Warren Weaver distingue en conséquence trois niveaux du problème de la communication, technique, sémantique et d’efficacité, dont la théorie ne traite directement que le premier ; « Recent Contributions to the Mathematical Theory of Communication », dans C. E. Shannon et W. Weaver, The Mathematical Theory of Communication (Urbana : University of Illinois Press, 1949), p. 96.

14 Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1921), trad. fr. G.-G. Granger (Paris : Gallimard, 1993), § 7 : « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen. »

15 Rudolf Carnap, « Überwindung der Metaphysik durch logische Analyse der Sprache », Erkenntnis, vol. 2, 1931, p. 219-241, en particulier § 7, p. 238-240, où les pseudo-propositions de la métaphysique sont dites servir « zum Ausdruck des Lebensgefühls », et où l’on lit que « Metaphysiker sind Musiker ohne musikalische Fähigkeit » (p. 240) ; trad. fr. « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage », dans A. Soulez (dir.), Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits (Paris : Presses Universitaires de France, 1985), p. 153-179.

16 Wittgenstein, Tractatus, § 6.522 : « Es gibt allerdings Unaussprechliches. Dies zeigt sich, es ist das Mystische. » La phrase précède immédiatement le § 7 et en commande la lecture.

17 Wittgenstein, Tractatus, § 4.1212 : « Was gezeigt werden kann, kann nicht gesagt werden. » Wittgenstein tenait cette distinction pour le point principal du livre ; voir sa lettre à Russell du 19 août 1919 : « The main point is the theory of what can be expressed (gesagt) by prop[osition]s [...] and what can not be expressed by prop[osition]s, but only shown (gezeigt); which, I believe, is the cardinal problem of philosophy », dans Wittgenstein in Cambridge. Letters and Documents 1911-1951, éd. B. McGuinness (Oxford : Blackwell, 2008), p. 98 ; et sa lettre à Ludwig von Ficker de l’automne 1919 : « mein Werk bestehe aus zwei Teilen: aus dem, der hier vorliegt, und aus alledem, was ich nicht geschrieben habe. Und gerade dieser zweite Teil ist der Wichtige », dans Briefe an Ludwig von Ficker, éd. G. H. von Wright et W. Methlagl (Salzburg : Otto Müller, 1969), p. 35. Parmi les commentaires, voir Pierre Hadot, « Réflexions sur les limites du langage à propos du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein » (1959), repris dans Wittgenstein et les limites du langage (Paris : Vrin, 2004), et Jacques Bouveresse, Dire et ne rien dire. L’illogisme, l’impossibilité et le non-sens (Nîmes : Jacqueline Chambon, 1997). Nous laissons ouverte la querelle de la lecture dite « résolue », pour laquelle le montrer serait une illusion que le livre conduit à dissiper ; voir Cora Diamond, « Throwing Away the Ladder », Philosophy, vol. 63, n° 243, 1988, p. 5-27, et, en sens contraire, P. M. S. Hacker, « Was He Trying to Whistle It? », dans A. Crary et R. Read (dir.), The New Wittgenstein (Londres : Routledge, 2000), p. 353-388.

18 Wittgenstein, Tractatus, § 3.331 : « Der Irrtum Russell’s zeigt sich darin, dass er bei der Aufstellung der Zeichenregeln von der Bedeutung der Zeichen reden musste » ; § 3.332 : « Kein Satz kann etwas über sich selbst aussagen, weil das Satzzeichen nicht in sich selbst enthalten sein kann, (das ist die ganze Theory of types). »

19 Bertrand Russell, « Introduction », dans Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, trad. C. K. Ogden (Londres : Kegan Paul, Trench, Trubner, 1922), p. 7-23, ici p. 23 : « every language has, as Mr Wittgenstein says, a structure concerning which, in the language, nothing can be said, but [...] there may be another language dealing with the structure of the first language, and having itself a new structure, and [...] to this hierarchy of languages there may be no limit ».

20 Jean-Luc Marion, Étant donné. Essai d’une phénoménologie de la donation (Paris : Presses Universitaires de France, 1997), livre IV, « Le donné. II : Degrés », § 21-23, p. 280-324. Le phénomène saturé y est celui où « l’intuition outrepasse le concept » (p. 280) et « submerge toujours l’attente de l’intention » (p. 314) ; il se décrit, au fil des catégories kantiennes, comme « invisable selon la quantité, insupportable selon la qualité, absolu selon la relation, irregardable selon la modalité » (p. 280), et ses types, l’événement, l’idole, la chair et l’icône, sont décrits p. 318-324. Marion annonce lui-même qu’il faut « passer des déterminations du donné (Livre III) à ses degrés (Livre IV) » (p. 250), ce qui autorise la lecture de la saturation que nous proposons. Voir aussi « Le phénomène saturé », dans J.-F. Courtine (dir.), Phénoménologie et théologie (Paris : Criterion, 1992), p. 79-128.

21 Marion, Étant donné, § 22, p. 300-301, sur la contre-expérience, et p. 302 : « Au sujet constituant succède donc le témoin ». Sur l’herméneutique qu’appelle la saturation, ibid., p. 295 (« l’éblouissement prépare une herméneutique infinie ») et p. 319 (« une herméneutique sans fin dans le temps ») ; et De surcroît, chap. V, « L’icône ou l’herméneutique sans fin ». Sur la dimension herméneutique des phénomènes saturés, voir Shane Mackinlay, Interpreting Excess. Jean-Luc Marion, Saturated Phenomena, and Hermeneutics (New York : Fordham University Press, 2010), chap. 2, p. 35-56 ; sur l’idée d’une saturation qui admet des degrés, Christina M. Gschwandtner, Degrees of Givenness. On Saturation in Jean-Luc Marion (Bloomington : Indiana University Press, 2014).

22 Jung, « Synchronicity », CW 8, § 827 et n. 10, § 841 et § 912, où les archétypes sont dits « the effective (numinous) agents in the unconscious ». Jung emprunte le terme de numineux à Rudolf Otto, Das Heilige (1917), 13e éd. (Gotha : Perthes, 1925), chap. 2, p. 6-7 : « Ich bilde hierfür zunächst das Wort: das Numinöse ». L’emprunt est descriptif et n’engage ici aucune thèse religieuse.

23 Maurice Merleau-Ponty, « Le langage indirect et les voix du silence », dans Signes (Paris : Gallimard, 1960), p. 49-104, ici p. 55-58 : « Le langage dit péremptoirement quand il renonce à dire la chose même » (p. 55) ; « Le langage signifie quand, au lieu de copier la pensée, il se laisse défaire et refaire par elle » (p. 56) ; le sens y est dit « latéral ou oblique », il « fuse entre les mots » (p. 58).

24 Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation (1819), trad. A. Burdeau (Paris : Félix Alcan, 1912), t. 1, livre III, § 52.

25 Susanne K. Langer, Philosophy in a New Key (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1942), p. 240 : la musique y est dite « unconsummated symbol », symbole inconsommé, articulé sans être assigné : « Articulation is its life, but not assertion; expressiveness, not expression ».

26 Vladimir Jankélévitch, La Musique et l’Ineffable (Paris : Éditions du Seuil, 1983 [1961]). L’indicible est ce dont il n’y a rien à dire ; l’ineffable est « inexprimable parce qu’il y a sur lui infiniment, interminablement à dire ».

27 Le programme d’examen, avec ses mesures, ses seuils et sa condition de chute, est développé dans le cadre d’une recherche plus large, en cours de publication séparée ; nous n’en retenons ici que la clause qui concerne le présent argument.

To cite this article

Pamela Fakhoury, «Le méta-sens, ou l’excès du sens sur le dire.
Sur une signification de second ordre, entre philosophie du langage et phénoménologie de la donation», Bulletin d'Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 22 (2026), Numéro 5, URL : https://popups.uliege.be/1782-2041/index.php?id=1683.

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