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Maria Gyemant

L’universalité du remplissement : Réflexions sur la référence des intentions de signification dans les Recherches logiques

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Annexes

Résumé

Le problème central des Recherches logiques est de déterminer le rapport entre deux types d’actes : les actes de signification et les actes d’in­tuition (perception et imagination), donc entre d’un part des actes dont les objets sont de l’ordre du langage et, d’autre part, les actes qui « accèdent » à la réalité, dans lesquels l’objet réel est présent lui-même. Ce rapport est introduit dans la Ire Recherche logique sous le nom de « remplissement » mais sa vraie nature deviendra claire seulement dans la VIe Recherche logique. Le remplissement sera alors la synthèse d’un acte de signification et d’un acte d’intuition visant un même objet. Ce modèle d’une intention vide qui se remplit par la suite pose cependant certains problèmes. Premièrement, les significations peuvent-elles jouer le rôle d’objets et, si oui, quelle est la nature de ceux-ci ? Deuxièmement, peut-on vraiment isoler des intentions de signification, dont l’objet ne serait ni réel (comme dans la perception) ni même possible (comme dans l’imagination), mais d’une tout autre nature ? Puisqu’une imagination peut aussi jouer le rôle d’intuition remplissante, toute intention de signification doit se remplir (aboutir à un objet réel ou, au moins, possible), sans quoi elle ne serait pas une signification du tout, elle n’aurait aucun sens. Enfin, si nous acceptons cette thèse de l’universalité du remplissement, ou au moins de sa possibilité, comment penser le cas des objets idéaux, dont le remplissement ne va pas de soi ?

Abstract

A central problem in Husserl’s Logical investigations is to determine what kind of relation holds between two types of act: the acts of meaning and the acts of intuition (perception and imagination). In other words, the problem is to specify the relation between acts whose objects are of linguistic nature and acts which provide “access” to reality, in which the real object “itself” is present. In the 1st Logical Investigation this relation is called “fulfillment,” but its nature becomes clear only in the 6th Investigation, where fulfillment is defined as the synthesis of two acts of meaning and intuition intending the same object. However, this model of an empty intention being fulfilled secondarily creates some problems. First, can meanings play the role of objects? If they can, what is the nature of such objects? Secondly, is it really possible to isolate meaning intentions, whose object is neither real (as in the case of perception) nor even possible (as in the case of imagination), but of an entirely different nature? Since imagination can function as a fulfilling intuition, every meaning intention must be fulfilled (i.e., reach a real or, at least, possible object). Otherwise such intention would not be a meaning, it would have no sense. Finally, if we accept the view that fulfilling—or at least its possibility—is universal, then how should we describe the case of ideal objects, whose fulfilling is far from being obvious?


1Les Recherches logiques1 sont l’œuvre où Husserl avance la première version accomplie de sa théorie de l’intentionnalité. Cette théorie naît (ce qui pourrait paraître paradoxal) d’une critique d’un certain concept d’intention­nalité élaboré dans l’école de Franz Brentano. Alors que l’influence que Brentano a eue sur Husserl est indéniable, c’est à l’occasion de la critique du psychologisme brentanien que prend naissance la théorie proprement husser­lienne de l’intentionnalité. Ce que cette critique vise principalement est la thèse, devenue incontournable dans l’exégèse brentanienne, de l’ « inexis­tence intentionnelle »2. Cette thèse en soi ambiguë3 suggère que l’objet serait quelque chose d’immanent à l’acte et, par là même, quelque chose de dépendant de celui-ci. Contre cette position, que Husserl avait déjà critiquée auparavant4, les Recherches logiques proposent une nouvelle conception de l’intentionnalité qui, tout en se définissant par son rapport à l’objet, fait droit à l’indépendance de celui-ci par rapport à l’acte. L’objet intentionnel devient ainsi un objet de plein droit, dont le modèle privilégié est celui de l’objet physique, réel, parfaitement déterminé en soi. Afin de bien comprendre en quoi consiste le réalisme des Recherches logiques, il faudrait insister dès le début sur une distinction que Husserl fait au § 16 de la Ve Recherche logique entre reell et real. Le terme real « implique l’idée d’une transcendance propre à la chose »5, son indépendance par rapport à l’acte qui la vise. Le real ne varie donc pas là où les actes particuliers qui le visent peuvent varier. À la réalité ainsi définie comme real s’oppose tout ce que Husserl range dans la catégorie du reell. Le terme reell fait référence à « l’immanence réelle du vécu »6. Est donc reell tout ce que nous pouvons identifier comme étant un moment de l’acte même, du vécu psychique. Simplement dit, est reell tout ce qui se passe réellement dans la conscience7. Alors que, avec la réduction transcendantale, la dimension du real est mise entre parenthèses, toute l’analyse étant centrée sur l’immanence de la conscience et la possibilité de rendre compte de la transcendance de l’objet à l’intérieur même de cette immanence ainsi isolée, les Recherches logiques adoptent une autre perspec­tive concernant le rapport au real. C’est en effet l’une des tâches centrales des Recherches logiques de décrire le rapport entre le reell et le real, c’est-à-dire de mettre en évidence la façon dont nos actes se rapportent « aux choses mêmes ». L’objet visé, tel qu’il est décrit par les Recherches logiques, n’est pas une partie réelle (reell) de l’acte, il n’est pas un contenu mental (fût-il conçu comme image ou comme sens de l’objet). Il est, au contraire, la mesure même de la réalité au sens de real et toute la difficulté sera de comprendre le rapport entre d’une part l’immanence de l’acte et, d’autre part, la transcendance de l’objet. Sur ce point, nous devons faire une précision : soutenir la réalité de l’objet visé dans le sens de real ne revient pas à dire que ce sont uniquement les objets physiques qui sont réels en ce sens, que donc les actes de la conscience n’ont pas de réalité. En fait, un acte est aussi réel qu’une table pourvu qu’il se produise effectivement dans une conscience, à un certain moment. Mais quand cet acte est lui-même visé, sa réalité (real) s’oppose au réel (reell) de l’acte qui le vise.

2L’enjeu de ce texte sera de mettre en évidence la pertinence de cette prétention réaliste des Recherches logiques selon laquelle la visée intention­nelle vise le réel, c’est-à-dire quelque chose qui existe véritablement et indé­pendamment de l’acte qui le vise. La difficulté est de montrer la réalité de l’objet y compris dans le cas où la visée est purement signitive, où aucun objet physique correspondant ne peut être immédiatement identifié. Et notamment, le cas problématique est celui de l’intentionnalité mathématique. Dans ce cas, les objets visés sont des concepts et non pas des objets au sens courant du terme. Il s’agira de montrer que, même dans ce cas limite où l’intentionnalité se rapporte à des entités mathématiques, dont l’existence est purement symbolique, elle vise toujours, à proprement parler, même si c’est indirectement, la même réalité et non pas une réalité parallèle où des entités idéales (des significations ou des concepts) existeraient à la manière des Idées platoniciennes, ni une zone subjectivement constituée du psychique. Autrement dit, il s’agira de montrer que partout où il y a intentionnalité, il y a objet, et qu’il n’y a pas de différence d’essence entre les objets des actes perceptifs et les autres objets. Est objet tout ce qui peut constituer le corrélat d’une intention objectivante8, tout ce qui peut être visé par un acte de signification ou d’intuition. Ainsi, les significations sont des objets au même titre que les chaises et les tables. Comme l’affirme Husserl lui-même à la fin du § 31 de la Ire Recherche logique : « En fait, du point de vue logique, les sept corps réguliers sont sept objets tout comme les Sept Sages ; le principe du parallélogramme des forces, un objet aussi bien que la ville de Paris »9.

3Il faut y insister : cela ne veut pas dire que, puisque l’intention qui vise un acte s’arrête à cet acte, c’est-à-dire puisque son terminus dans l’objet n’est pas hors de la conscience, il y aurait une deuxième réalité, un autre ordre d’objectivité qui s’opposerait à celui des objets physiques. Il y a en fait une tension dans les Recherches logiques que Husserl ne dépasse pas. D’une part il y a effectivement un élargissement de la catégorie de l’objet : l’objet n’est pas uniquement ce qui peut être identifié dans son individualité (ce qui peut être perçu) mais tout ce qui peut constituer le corrélat objectif d’une visée (ce qui revient à dire qu’est objet tout ce qui peut être nominalisé). Mais d’autre part, Husserl rejette la thèse psychologiste de l’immanence de l’objet à l’acte et encore plus celle d’une réalité parallèle platoniste. Donc, le problème est de bien cerner le statut de ces objets qui peuvent effectivement être visés mais dont la réalité est problématique.

4J’essayerai dans ce qui suit de tirer les dernières conséquences de cette conception de l’objet afin de montrer sa portée par rapport à la question du réalisme des Recherches logiques. Si l’intentionnalité vise toujours le réel, au sens où ce qu’elle vise n’est pas intérieur à l’acte et dépendant de celui-ci, où l’objet visé ne change et ne disparaît pas si l’acte change ou disparaît, il s’agira de montrer à quoi tient l’autonomie de tels objets comme « les sept corps réguliers ». Je voudrais montrer qu’il ne s’agit pas d’une espèce de platonisme, que Husserl rejette d’ailleurs explicitement10, mais que le réa­lisme husserlien tel qu’il est présent dans les Recherches logiques tient essentiellement au fait que toute intention de signification peut, au moins en droit, se remplir. Autrement dit, tout objet visé de manière signitive peut, en droit, être visé aussi par une intuition (perceptive ou imaginative, plus ou moins adéquate). D’où la question de savoir comment envisager ce rem­plissement dans le cas d’entités qui n’ont pas d’existence physique.

5Une première stratégie pour montrer le rapport des intentions de signification à la réalité sera de faire l’analyse du concept de remplissement que Husserl introduit dans la Ire Recherche logique mais qui sera pleinement développé dans la VIe Recherche, afin de mettre en évidence le rapport particulier entre les intentions de signification et les intentions intuitives là où elles visent le même objet. La façon dont l’objet est visé par une intuition ou par une signification n’est pas la même : une intuition vise l’objet en tant que « donné » alors qu’une signification le vise, pour ainsi dire, « en son ab­sence ». Il n’est pas nécessaire que l’objet signifié soit effectivement présent, mais là où il l’est, c’est-à-dire là où il est saisi comme présent par une intuition, entre cette intuition et l’intention de signification il y a remplisse­ment. Grâce au remplissement, l’intention de signification atteint — même si c’est seulement indirectement, par l’intermédiaire de l’intuition correspon­dante — l’objet réel. Une signification remplie est cependant un acte unique (et non pas une juxtaposition de deux actes) qui se rapporte, donc, à un objet unique auquel le fait d’être visé ou non ne change rien.

6Cependant, montrer qu’une intention de signification remplie vise le réel ne permet pas encore de tirer des conclusions sur les intentions de signification non remplies. Or, insiste Husserl dans la Ire Recherche, le signifier est de plein droit une modalité de l’intentionnalité, c’est-à-dire une façon autonome de viser un objet. Le remplissement n’est pas une condition sine qua non pour que l’objet visé par une intention de signification soit objet de plein droit. La question se posera donc de savoir quel type d’entité corres­pond à la visée significative non remplie et s’il s’agit du même type d’objet que dans le cas de la signification remplie, c’est-à-dire d’un objet auquel le fait d’être visé ne change rien. Ce qui est en jeu dans ce questionnement, nous le verrons, c’est toujours le rapport de remplissement entre l’intention de signification et l’intention intuitive, mais cette fois le problème est plus subtil. Il s’agira de montrer que, si le remplissement n’est pas nécessaire de fait, il l’est de droit. En d’autres termes, j’essayerai de montrer que toute intention de signification doit pouvoir être remplie par une intuition corres­pondante, même si, concrètement, on ne trouve pas une intuition remplis­sante adéquate. La possibilité du remplissement est la condition minimale pour qu’une intention de signification ait un sens, c’est-à-dire pour qu’elle puisse renvoyer, même si c’est sur un mode simplement signitif, à un objet. Et c’est cette possibilité de remplissement qui constitue la garantie que la visée de signification vise un objet réel et non pas une simple ombre de l’objet.

7Enfin, dans une troisième partie, je voudrais aborder la question des « objets idéaux ». Je montrerai en quel sens il s’agit là de véritables « entités » et comment elles peuvent aussi être ramenées à un remplissement de type intuitif sinon effectif, du moins possible. Ma démonstration passera par une analyse du cas limite opposé, celui des expressions essentiellement occasionnelles. Je montrerai, en m’appuyant sur des textes de la Ire Recherche logique, qu’il y a plus de points communs que de différences entre les significations indexicales et les significations idéales, et qu’une analyse approfondie révèle non seulement une part d’idéalité dans les significations indexicales, mais aussi, dans les significations idéales, un rapport irréductible à l’acte de signifier, qui constitue notamment leur ancrage dans la réalité et dont l’enjeu de ce texte sera d’établir la nature.

I. Intention de signification vide et intention de signification remplie

8Avant d’aborder la question du rapport entre signification et intuition, quelques remarques sont nécessaires pour la compréhension exacte du sens de ces termes. Husserl dédie la plus grande partie de la Ire Recherche logique à l’explicitation des deux sens principaux du mot « signification ». D’un part, Husserl utilise le terme pour parler d’un certain type d’acte, des intentions de signification (Bedeutungsintentionen). Ce sont ces actes qui confèrent un sens à ce qui, autrement, serait un simple complexe phonique11. D’autre part, on entend par signification ce sens même qui est conféré aux complexes phoniques par les actes de signifier. Et, selon une première interprétation du texte des Recherches logiques, la signification ainsi comprise est une idéalité. Pour mieux comprendre ce que Husserl entend par idéalité de la significa­tion, reprenons l’exemple du § 11 de la Ire Recherche : les trois hauteurs d’un triangle se coupent en un seul point. « Ce qu’énonce cet énoncé, explique Husserl, reste la même chose quelle que soit la personne qui le formule à titre d’assertion, et quels que soient les circonstances et les moments où elle le fait ; et cette même chose est précisément que les trois hauteurs d’un triangle se coupent en un seul point — ni plus ni moins »12. En d’autres termes, l’idéalité tient à cela que la signification, ce que l’énoncé dit, reste inchangée, identique à elle-même, quelles que soient les variations du contexte de l’énonciation. Nous remarquons d’ailleurs que l’exemple n’est pas innocent. Il s’agit, en effet, d’une vérité de la géométrie que Husserl utilisera pour montrer en quoi consiste l’idéalité de la signification. L’arrière-plan bolza­nien est évident : les vérités, et surtout les vérités de la géométrie et des mathématiques, ont une existence en soi, indépendamment du fait d’être pensées effectivement. Les trois hauteurs d’un triangle se coupent en un seul point, qu’il y ait ou non quelqu’un pour le penser13. Mais la différence essentielle entre la position de Bolzano et celle de Husserl est que celui-ci adopte un point de vue intentionnaliste, étranger à Bolzano. Plus précisé­ment, Husserl essaie d’importer la position bolzanienne sur le terrain de l’intentionnalité, qui se définit par les rapports entre des actes et leurs objets. Il s’agira donc, afin de mieux démêler les sens du concept de signification, non seulement d’exposer la distinction entre la signification comme acte de signifier et la signification comme sens idéal, mais de montrer aussi quel est leur rapport. L’erreur principale à éviter est de transposer directement l’oppo­sition bolzanienne entre propositions subjectives et objectives (ou en soi) dans un langage intentionnaliste et de dire ainsi que l’acte de signifier est l’équivalent de la signification entendue en un sens subjectif, alors que la signification idéale (objective) serait l’objet de cet acte. En effet, le rapport entre propositions subjectives et propositions en soi dans la théorie bolza­nienne n’est pas un rapport de visée mais plutôt un rapport de corres­pondance. La proposition objective est, selon Bolzano, le « matériau » de la proposition subjective14. Il serait donc faux de penser la signification idéale husserlienne (dans l’analyse de laquelle nous trouvons les échos de la théorie bolzanienne de la représentation en soi) comme étant l’objet visé par l’acte de signifier. Husserl est effectivement très proche de Bolzano là où il parle de signification idéale. Mais il est, en même temps, au plus loin d’une posi­tion intentionnaliste. L’idée de l’idéalité de la signification, inspirée effec­tivement par la thèse bolzanienne de la représentation en soi, tient à un tout autre point de vue sur la signification que le point de vue phénoméno­logique, intentionnaliste. Mais je reviendrai sur ce point dans la deuxième partie de ce texte.

9Nous avons mis en évidence le double sens du concept de « signi­fication ». Il renvoie d’une part à l’acte de signifier qui confère un sens au complexe phonique et, d’autre part, à la signification même que cet acte confère au complexe phonique et qui, dans une multiplicité d’actes diffé­rents, reste identique à elle-même15. Il nous reste maintenant à mettre en évidence ce que Husserl entend par intuition. Ici encore, l’intuition renvoie à deux choses différentes, quoique moins sujettes à confusion. Deux catégories d’actes entrent dans la sphère de l’intuition : les actes de perception et les actes d’imagination. La différence entre ceux-ci est que les actes de percep­tion se caractérisent par la présence immédiate de l’objet visé, alors que les actes d’imagination visent des images de cet objet. Mais l’essentiel — ce qui fait de ces deux types d’actes des intuitions — est leur type de rapport à l’objet. En eux, l’objet ou la représentation imagée sont « don­nées », alors que l’objet est simplement signifié par les intentions de signification. En effet, la présence ou l’absence de l’objet ne change rien au signifier de cet objet. Au contraire, il est essentiel aux actes de perception que l’objet qu’elles visent soit donné : rien d’absent ne peut être effective­ment perçu. Et en un certain sens, cela s’applique aussi aux actes d’imagination : il est dans l’essence même de l’imagination de se rapporter à des images de l’objet. Si ces images manquent, il n’y a pas d’imagination. Il y a donc une affinité d’essence entre les perceptions et les imaginations, qui consiste en ceci que leur rapport à l’objet présuppose la présence de cet objet, ou des images de cet objet, et c’est pour cette raison que les deux modalités intentionnelles sont rangées dans la même catégorie : celle de l’intuition.

10Le grand intérêt de ces distinctions mises en place dans la Ire Re­cherche logique est de rendre visible ce fait essentiel que l’intentionnalité, c’est-à-dire le rapport des actes à leur objet, n’est pas uniforme. Il y a une distinction à faire, comme je viens de le montrer, entre deux grandes modali­tés de l’intentionnalité : la modalité signitive et la modalité intuitive. Toute la difficulté sera d’identifier à quel niveau se situe la différence. Nous voyons tout de suite que ce n’est pas l’objet qui prescrit, en effet, la modalité inten­tionnelle par laquelle il sera visé. Un même objet peut être visé tantôt par une intention de signification, tantôt par une intuition. Il s’agit, au contraire, d’une différence appartenant aux actes mêmes et à la façon propre dont ils visent leur objet. Ce n’est pas l’objet qui est différent (tantôt un objet physique, tantôt une signification) mais la façon dont il est saisi. Je peux voir une maison, ce qui signifie que, dans ma visée, il y a une nuance supplé­mentaire qui fait que l’objet soit visé en tant qu’effectivement donné. Ou alors, je peux viser la même maison d’une manière purement signitive, c’est-à-dire sans aucune prétention à la présence de cette maison devant moi. Mais dans les deux cas c’est la même maison qui est visée, ce qui change est le vécu, la façon déterminée dont cette maison est visée, le comment de cette visée. La question est de savoir quelles sont ces modalités différentes du rapport à l’objet et comment elles s’articulent les unes aux autres.

11On entend par remplissement l’articulation d’une intention de signifi­cation et d’une intention intuitive visant le même objet, articulation que Husserl comprend en termes de recouvrement (Deckung). Je parle d’une maison et puis je vois cette maison devant moi. C’est la même maison dont je parlais et que maintenant je vois. Au moment où je vois la maison, je la vois telle que j’en parlais avant de la voir. Il y a remplissement là où il y a conscience que c’était de cette même maison, que je vois devant moi, que je parlais tout à l’heure. Nous pouvons donc entendre par remplissement deux choses : soit l’acte remplissant, c’est-à-dire la perception de la maison qui vient confirmer ma visée signitive de la même maison, qui vient ajouter à cette visée à vide la présence effective de l’objet, soit l’acte total, synthétique, l’intention de signification remplie : je parle de cette maison que je vois devant moi. C’est en ce deuxième sens que nous parlons proprement de remplissement. Le premier sens, celui d’acte remplissant, n’est que dérivé : en effet, la perception de la maison n’est pas forcement un acte remplissant, je peux percevoir la maison sans que cette perception vienne confirmer une intention de signification que j’aurais eue d’abord. Cette perception reçoit le nom d’ « acte remplissant » uniquement, pour ainsi dire, « par ricochet », à partir de la conscience synthétique du fait qu’elle vient remplir une intention vide.

12Nous pouvons envisager le remplissement sous deux points de vue. Un premier point de vue, que Husserl appelle statique, met en évidence la coïncidence des deux actes (l’intention de signification et son remplissement intuitif), ce que Husserl appelle, dans la Ire Recherche logique, « recouvre­ment » (Deckung). Dans cette perspective, le seul acte visible est l’acte synthétique, l’intention de signification remplie. C’est le point d’arrivée du remplissement, dans lequel l’acte de signification se rapporte à son objet comme étant à la fois signifié et « donné en personne ». Je perçois la maison telle que je l’avais visée signitivement et l’identité des deux objets, celui visé signitivement et celui perçu, devient objet d’un nouvel acte, d’un acte fondé sur les premiers et qui est un acte de connaissance. Une autre perspective sur le remplissement, le point de vue dynamique, nous permet en revanche d’observer l’articulation des deux actes, de l’intention de signification « vide » (dans laquelle l’objet est visé mais non pas donné) et de l’intuition qui donne l’objet et le donne tel qu’il était visé.

13Le remplissement, affirme Husserl au § 6 de la VIe Recherche logique, est un « acte de connaître qui fait fusionner, d’une manière déterminée et simple, le vécu d’expression, d’une part, et la perception correspondante, d’autre part »16. Afin de bien saisir cette coïncidence des deux visées dans le remplissement, il sera utile de faire un petit détour par la Ve Recherche logique où, dans le très analytique chapitre iii, Husserl met en évidence la structure de la visée. Il s’agit de démanteler la visée, de montrer en quoi consiste son « contenu ». Mais nous devons prendre nos précautions par rapport à ce concept de « contenu ». Il ne s’agit certes pas d’un rapport contenu-contenant, mais d’un point de vue analytique sur la visée. Ce qui est mis ainsi en évidence, ce sont les « parties » du vécu même, mais « partie » est un terme impropre. Le vécu ne peut pas être réellement divisé en parties, il s’agit plutôt d’une analyse des moments de la visée, de ses déterminations de plus en plus précises. Tout acte intentionnel a, d’après cette analyse, une essence intentionnelle qui fait qu’il est précisément cet acte et pas un autre. Cette partie essentielle de l’acte s’oppose à une partie non essentielle, qui peut varier sans que l’acte lui-même varie. L’essence intentionnelle ne constitue donc pas l’acte complet, mais uniquement sa partie répétable. Cependant, si ce côté essentiel de l’acte change, l’acte change aussi. Ainsi, quand nous affirmons que deux personnes ont la même représentation, le même jugement, etc., ce qui est le même dans les deux actes est l’essence intentionnelle, alors que certaines variations d’intensité, de clarté, de point de vue peuvent encore les distinguer. Deux actes qui ont la même essence intentionnelle doivent être du même type, c’est-à-dire qu’ils doivent relever de la même modalité intentionnelle (ils sont tous les deux des représenta­tions, par exemple) et qu’ils doivent viser le même objet sous le même point de vue. Il est donc essentiel, pour identifier une intention et la distinguer des autres, d’établir deux choses : sa qualité et sa matière. La qualité de l’acte concerne la modalité intentionnelle dont il s’agit (représentation, jugement, souhait, volition, etc.), la matière est un autre nom pour le rapport de la visée à l’objet17. L’essence d’une intention, sous cet éclairage, répétons-le, très analytique18, se compose de deux moments : la qualité et la matière de l’intention.

14J’ai défini plus haut le remplissement comme un recouvrement (Deckung)19 : un acte de signifier et une intuition se superposent, et ils s’entre­lacent dans cette superposition de manière si intime qu’ils en viennent à former un unique acte synthétique, l’acte de connaissance. Maintenant, nous pouvons voir plus clairement quels sont les éléments qui se superposent. Nous avons d’une part un acte de signifier et, d’autre part, une intuition qui vise la même maison de la même façon (sous le même aspect déterminé, par exemple « la maison au toit rouge »). Les deux actes ont, dans ce cas, la même matière : ils visent tous les deux la même maison et ils la visent tous les deux en tant que son toit est rouge20. Si nous pouvions superposer ces deux actes comme s’ils étaient deux papiers perforés, les trous figurant la matière ne feraient qu’un. Ce qui différencie les deux actes, c’est que l’un vise la maison au toit rouge comme simplement signifiée, l’autre comme effective­ment perçue. L’acte de perception ajoute donc à l’autre acte la présence de l’objet même. Par cette superposition, l’acte final aura la forme de l’intention signitive de la maison plus la présence effective de celle-ci. Il aura la forme d’une intention de signification remplie. Du point de vue des actes, le remplissement est une coïncidence de la matière de deux actes dont un est une intuition. Mais cette coïncidence n’est véritablement une synthèse que parce que l’objet visé par les deux actes est exactement le même et, dans le remplissement, il n’est visé qu’une seule fois. C’est l’identité de l’objet simplement visé et de l’objet perçu qui fait de lui un objet connu et de l’acte de remplissement un acte de connaissance.

15Le point de vue statique révèle donc la coïncidence des deux actes et la valeur de connaissance de cette coïncidence, alors que le point de vue dyna­mique nous permet de mieux comprendre comment se produit effective­ment cette coïncidence. L’avantage de ce dernier point de vue est qu’il fait droit à l’autonomie des deux modalités intentionnelles et laisse voir comment l’intentionnalité peut fonctionner à vide tout en gardant son rapport à l’objet. C’est, en effet, l’autonomie de la modalité signitive qui est ici mise en jeu, et la question sera de savoir si une telle intention aboutit ou non « aux choses mêmes ». On pourrait émettre une objection concernant la perspective dyna­mique sur le remplissement. Il est possible de se demander si celle-ci nous enseigne effectivement quelque chose sur la nature de nos intentions et de leur rapport à l’objet, ou si elle n’est pas simplement un outil théorique. La vraie question, ici, est de savoir si l’intentionnalité peut ou non fonctionner à vide, si, en d’autres termes, les intentions de signification non remplies peuvent prétendre sérieusement à quelque autonomie par rapport à l’intuition qui les remplit. Le problème soulevé par cette thèse d’autonomie est celui du rapport à l’objet : dans quelle mesure un objet visé indépendam­ment du fait d’être présent ou absent peut-il être posé comme un véritable objet ? S’il est absent, sa qualité d’objet ne dépend-elle pas entièrement de l’acte de signifi­cation ? En revanche, nous savons que l’imagination fonc­tionne en tant qu’intuition et donc qu’elle peut remplir les intentions vides. Or, nous pouvons convoquer à notre gré des images d’objets, nous possédons donc un instrument de remplissement qui dépend entièrement de nous et dont nous pouvons user de manière illimitée. Il serait donc tentant de conclure que, partout où les choses sont visées de manière simplement signitive, ces intentions se remplissent instantanément à l’aide de l’imagination. Ainsi, tous nos actes seraient effectivement remplis et le rapport à l’objet serait partout maintenu, même dans le cas des intentions vides.

16Husserl rejette cependant cette thèse à plusieurs reprises21. Un argu­ment qui nous vient instantanément à l’esprit, et exploité par Husserl au § 17 de la Ire Recherche logique, est celui des vérités et concepts mathéma­tiques pour lesquels nous trouvons très difficilement des illustrations mentales satisfaisantes. De même, dans le cas des concepts généraux de caractère abstrait, comme culture, religion, science, art, calcul différentiel22, etc. Mais même dans le cas de significations moins abstraites, le remplisse­ment ne coïncide pas avec la visée de signification. Nous pouvons varier l’un sans changer l’autre. Ainsi, plusieurs intuitions peuvent remplir la même visée de signification (plusieurs vues différentes de la maison remplissent ma visée de la maison) et, inversement, la même intuition peut remplir plusieurs visées de signification différentes (une intuition de la maison peut remplir une visée de signification portant sur une maison, mais aussi, mettons, sur la présence d’êtres humains sur la Terre). Il n’y a donc pas de corrélation nécessaire entre les actes de signification et leurs remplissements.

17La première partie de mon texte avait pour but de mettre en place les distinctions essentielles introduites par Husserl dans les Recherches logiques et de souligner le rapport des intentions de signification à la réalité en propo­sant une analyse du concept de remplissement. À la fin de ces développe­ments, j’ai en outre envisagé une hypothèse que Husserl rejette et à laquelle j’ai renoncé : l’hypothèse qu’il n’y aurait que des actes synthétiques de remplissement. L’argument pour soutenir cette thèse était que le remplisse­ment peut aussi se faire par l’imagination, dont nous disposons à notre volonté et dont il ne semble y avoir aucune raison de penser qu’elle n’inter­vient pas dans tous les cas. Mais cette thèse reviendrait à soutenir une espèce d’empirisme psychologique que Husserl rejette explicitement en utilisant le contre-exemple des actes de signification visant des concepts abstraits. Dans ce dernier cas, nous comprenons de quoi il s’agit sans avoir besoin d’une illustration imaginative, qui serait de toute façon inadéquate. L’autonomie de la modalité signitive de l’intentionnalité est ainsi l’un des acquis les plus im­portants de la théorie husserlienne de l’intentionnalité, dont le grand intérêt est d’ailleurs qu’elle fournit une solution au problème des objets inexistants qui fut abondamment débattu au début du xxe siècle.

II. Le rapport des intentions de signification à leur objet en l’absence de remplissement

18Les intentions de signification sont, nous venons de le montrer, une modalité autonome de l’intentionnalité, c’est-à-dire un type de rapport à l’objet par­faitement déterminé dans sa spécificité et irréductible à d’autres modalités intentionnelles. Dans ce qui suit, je voudrais éclairer ce type spécifique de rapport à l’objet qui est le rapport de signification. L’objet d’un acte de signifier est « ce qui est signifié » dans l’acte. Mais nous nous heurtons ici à une ambiguïté : ce qui est signifié est-il la signification même, considérée dans son idéalité que j’ai déjà décrite dans la première partie, ou bien ce sur quoi porte la signification, ce à quoi elle renvoie, c’est-à-dire l’objet lui-même qui, par ailleurs, pourrait être donné aussi bien en tant que corrélat d’un acte d’intuition ? Husserl a lui-même identifié la difficulté, comme en témoignent plusieurs passages de la Ire Recherche logique. L’objet visé par un acte de signifier n’est pas la signification idéale :

Toute expression n’énonce pas seulement quelque chose, mais énonce aussi sur quelque chose ; elle n’a pas seulement sa signification, mais elle se rapporte aussi à des objets quels qu’ils soient. Ce rapport peut être éven­tuellement multiple pour une seule et même expression. Mais jamais l’objet ne coïncide avec la signification23.

19Ce qui égare dans le cas de la signification idéale, c’est le fait qu’elle est indépendante de l’acte de signifier. Son idéalité n’est rien d’autre que cette indépendance, le fait qu’elle reste identique là où les actes peuvent changer. Si elle ne peut donc pas être rangée du côté acte du rapport intentionnel, nous sommes tentés de conclure qu’elle doit se trouver du côté objet. Il est cependant clair que ce n’est pas la même chose de viser la ville de Londres et de viser la signification des mots « London » et « Londres ». Husserl sou­ligne cette différence par des exemples qui rappellent la stratégie frégéenne visant à distinguer entre Sinn et Bedeutung. Il s’agit de montrer que nous pouvons envisager des cas où les significations varient sans que l’objet change et, inversement, des situations où la même signification renvoie à des objets différents. Le premier cas est aisément illustré par les exemples de doublets comme « le vainqueur d’Iéna » et « le vaincu de Waterloo »24 : des significations différentes renvoient ici au même objet. Le deuxième cas est celui des concepts généraux. Le mot « triangle », par exemple, a une seule signification mais il renvoie à tous les objets qui peuvent rentrer dans cette catégorie25.

20La signification, tout en étant idéale en ce sens qu’elle ne varie pas avec l’acte, n’est pas elle-même l’objet de l’acte de signifier. Deux questions s’ensuivent : 1) comment l’acte de signification se rapporte-t-il à son objet ? Nous avons déjà indiqué plus haut l’idée que l’objet signifié n’appartient pas à une autre classe d’objets que l’objet perçu, que donc l’objet d’un acte de signifier est tout aussi réel (real) que l’objet d’une perception, alors même qu’il n’est pas présent devant l’acte. Encore une fois se pose la question de la spécificité de la visée signitive dans son irréductibilité à la modalité intuitive de l’intentionnalité. Alors que la visée signitive ne prétend pas à la présence de l’objet, celui-ci a la même dignité qu’un objet perçu. 2) La deuxième question qui se pose est de savoir quel rôle joue la signification prise dans son idéalité dans ce dispositif qui rapporte un acte à son objet. Si elle n’est pas l’objet visé, comment s’intègre-t-elle dans l’économie de la visée ? Je montrerai que l’erreur serait de considérer la signification idéale comme étant un troisième terme, intermédiaire entre l’acte et l’objet.

21Certes, on peut trouver dans les Recherches logiques des passages qui semblent suggérer cette interprétation. Nous devons cependant tenir compte des critiques assidues que Husserl avance à l’époque contre les positions psychologistes de l’école de Brentano26, dont l’Appendice aux §§ 11 et 20 constitue un exemple27. La signification n’est pas un deuxième objet visé par l’acte de signifier, car l’idée d’un acte qui se rapporte à deux objets à la fois contrevient à la définition de l’intentionnalité. Mais nous devons aussi nous garder de faire des rapprochements risqués avec Frege : le risque serait d’in­terpréter la signification comme une espèce de Sinn frégéen, qui donnerait accès à l’objet sans se confondre avec lui. De même que la thèse bolzanienne des représentations en soi, la théorie frégéenne n’est pas intentionnaliste. La référence (Bedeutung) n’est pas le corrélat d’un acte, sa détermination principale n’est pas d’être visée intentionnellement. Les actes ne sont pas ce qui intéresse Frege dans son article. Ce qu’il veut montrer, c’est le rapport entre notre langage et ce qu’il désigne et non le rapport entre nos actes et ce qu’ils visent. Le point de vue de Frege est encore celui de la logique : les significations sont envisagées en tant que déjà instituées, en tant qu’elles renvoient déjà à leur référence. La question n’est pas celle du passage du Sinn à la Bedeutung, car le Sinn est lui-même conçu comme voie d’accès vers la Bedeutung. Le rapport de la signification à l’objet, du Sinn à la Bedeutung en termes frégéens, n’est pas ce qui doit être élucidé mais ce qui est donné dans l’hypothèse. Le modèle frégéen ne peut donc pas marcher dans une perspective intentionnaliste. On lui pose les mauvaises questions si on veut l’utiliser pour expliquer le rapport de l’acte à son objet. Dans une perspective intentionnaliste il n’y a pas, en effet, entre la visée et son objet, de place pour un troisième terme. On peut, sans doute, identifier chez Husserl un modèle tripartite incluant la signification comme terme intermédiaire. C’est le modèle signe-sens-référence, ou en termes husserliens signe-signification-objet visé. Sauf que le Sinn de Frege n’a rien à voir avec la signification de Husserl, qui n’est pas une entité idéale mais (c’est l’enjeu de ce texte de le montrer) un acte de signifier. Il serait donc absurde de dire qu’il y a une tripartition acte-signification-objet, alors qu’il est tout à fait exact de dire qu’il y a une tripartition signe-acte-objet. On doit distinguer celle-ci de la tripartition frégéenne signe-sens-référence en prenant en compte, justement, la dimension intentionnelle de leur relation. L’intention­nalité est une relation à deux termes : la visée d’objet et l’objet visé. Il n’y a pas place, dans l’économie de cette relation, pour une troisième entité, car on ne peut l’attacher ni à l’acte, ni à l’objet. En effet, nous l’avons montré, la signification, entendue dans son idéalité, ne varie ni avec l’acte ni avec l’objet. Elle est indépendante et par rapport à l’acte, et par rapport à l’objet. Elle est donc autre chose que l’acte et autre chose que l’objet et, en même temps, elle n’est pas un troisième terme entre l’acte et l’objet. L’idéalité de la signification pose donc problème dans les Recherches logiques et c’est exactement ce problème que nous essayerons d’élucider dans la suite de ce texte.

22Revenons à la première question : il faudrait voir ce qu’est au juste un objet simplement signifié. Le « défaut » n’est pas, en fait, du côté de l’objet, mais du côté de l’acte. C’est l’acte qui ne vise pas, dans l’objet, sa présence. Un acte de signification ne fait qu’indiquer le type d’objet dont il s’agit, l’objet dans sa généralité. C’est l’intuition remplissante qui détermine, au bout du compte, la spécificité de l’objet. Cela ne veut pas dire que l’objet visé par l’acte de signifier est moins déterminé, c’est simplement que ses déterminations ne sont pas visées. L’objet est visé signitivement dans ce qu’il a de général. Il a été question plus haut du fait que le remplissement n’est pas une condition nécessaire pour qu’il y ait intentionnalité, donc rapport à l’objet. Une signification se rapporte à son objet de manière aussi complète et aussi autonome qu’une intuition. En revanche, un point reste à préciser : puisque l’intention de signification est une intention de plein droit, elle se rapporte (de sa manière propre, certes) à un objet. Or cet objet doit, en droit, pouvoir toujours être ressaisi par un acte intuitif, soit dans ses déterminations particulières. En effet, puisqu’un objet peut être visé selon une modalité de l’intentionnalité, il doit pouvoir être visé aussi par toutes les autres. Car si l’objet est établi comme corrélat d’une intention, il est disponible pour toutes les autres. Nous disposons à notre volonté de nos modalités d’intentionnalité. Rien ne nous empêche de viser intuitivement un objet qui a été visé auparavant par une intention de signification. Ce qui nous amène à tirer la conclusion suivante : comme nous l’avons vu, le remplissement n’est pas, de fait, nécessaire. Nous pouvons viser l’objet sans que cette visée se remplisse aussitôt. Par contre, ce remplissement doit être toujours possible, sans quoi l’objet visé ne serait pas véritablement objet, il ne serait pas réellement transcendant à l’acte qui le vise mais il disparaîtrait dans le cas où nous cesserions de le viser. Un objet de plein droit doit pouvoir être visé sous toutes les modalités intentionnelles : s’il est visé par une signification il doit aussi pouvoir l’être par une intuition. Donc, si de fait le remplissement n’est pas indispensable, de droit il est une condition sine qua non de toute intention. Autrement dit, si le remplissement effectif peut se produire ou non, la possibilité du remplissement est coextensive au domaine de l’intentionna­lité.

23Une objection légitime contre cette thèse de l’universalité de la possi­bilité de remplissement porte sur un cas particulier de visée : la visée d’objets impossibles, tels que les cercles carrés. En effet, comment maintenir l’idée que, partout où il y a visée, il y a remplissement possible alors que, juste­ment, dans le cas de ce type spécial d’objets, le remplissement est radicale­ment impossible ? J’essayerai de m’expliquer sur ce point :

24Je maintiens que, si quelque chose est véritablement objet d’une visée de signification, il doit, en droit, pouvoir être ressaisi par une intention intuitive. Par définition l’objet visé, Husserl y insiste à plusieurs reprises, est nécessairement transcendant à l’acte28. Or, si l’objet ne pouvait être visé que par un acte de signification, il serait en quelque sorte dépendant de ce type d’acte. Si l’on veut que l’objet soit véritablement transcendant à l’acte, indépendant de celui-ci, autonome par rapport à celui-ci, on doit admettre qu’il peut être ressaisi par n’importe quel type d’acte, donc aussi par une intuition. Et cette possibilité de droit n’est rien d’autre que la possibilité de droit du remplissement.

25Maintenant, dans le cas des cercles carrés, la question se pose de savoir ce que les viser sous un mode intuitif peut donner. Or, en en faisant l’expérience, nous constatons que cela donne soit une intuition d’un cercle, soit une intuition d’un carré. Cette intuition ne remplira, certes, la visée de signification que de manière très inadéquate. Effectivement, dans la visée signitive du cercle carré est inscrite la possibilité de remplissement : le format de l’intention même contient un « sens remplissant », c’est-à-dire prescrit ce que l’objet intuitionné devrait être afin de remplir adéquatement l’intention29. Mais, dans le cas particulier du cercle carré, le sens remplissant dit « comment un cercle devrait être pour être carré » et c’est à ce sens que sont comparés tous les actes d’intuition candidats au remplissement. N’im­porte quelle intuition peut être donc comparée au sens remplissant de l’intention, mais, dans ce cas particulier, il n’y a aucune intuition adéquate. Et encore, dans ce cas particulier, l’inadéquation du remplissement n’est pas seulement de fait (comme dans le cas de beaucoup d’intentions qui portent sur la réalité des objets) mais de droit : un remplissement adéquat de la visée du cercle carré est de droit impossible, ce qui signifie que jamais on ne trouvera une intuition remplissante adéquate. Néanmoins, il ne s’agit aucune­ment d’une intention qui ne prescrit pas un remplissement parfaite­ment déterminé : on sait exactement comment un cercle devrait être pour être carré. Le remplissement est de droit toujours possible, mais il sera de fait nécessairement inadéquat.

26Notre fil conducteur, dans cette section, était la question de savoir quel type d’entité correspond à la visée significative non remplie, et s’il s’agit du même type d’objet que dans le cas de la signification remplie, c’est-à-dire d’un objet auquel le fait d’être visé ne change rien. J’ai montré tout d’abord que l’objet visé par une signification n’est pas une signification « idéale ». La signification « idéale » (ce que l’énoncé veut dire) ne coïncide pas, et ne peut jamais coïncider, avec l’objet signifié (ce sur quoi porte l’énoncé). Mais dans ce cas, on voit surgir deux questions auxquelles j’ai essayé de répondre dans la deuxième partie: si l’objet d’une visée de signification non remplie n’est pas une signification idéale, quel est-il ? Et si la signification idéale n’est pas l’objet de la signification, quel est son rôle dans le dispositif intentionnel propre à la modalité significationnelle ?

27La réponse à la première question est que l’objet simplement signifié n’est pas essentiellement différent de l’objet perçu. La différence tient en effet non au type d’objet visé, mais à la façon dont il est visé. L’acte d’intuition le vise dans sa spécificité d’objet effectivement donné, alors que l’acte de signification le vise sans détermination, dans sa généralité.

28En ce qui concerne la deuxième question, elle pourrait être reformulée ainsi : la signification, là où il s’agit de son idéalité, ne dépend ni de l’acte, ni de l’objet. Son idéalité se définit par le fait qu’elle est identique et invariable là où les actes varient. Mais d’autre part, elle n’est en aucun cas l’objet de la visée de signification. Est-elle donc un troisième terme, intermédiaire, comme le Sinn frégéen ? La réponse implique une distinction entre le point de vue logique et le point de vue phénoménologique que l’on pourrait adopter afin d’analyser le problème. Si nous nous plaçons du point de vue phénoménologique, c’est-à-dire là où il ne s’agit que d’intentions, alors une intention est une relation à deux termes (la visée de l’objet et l’objet visé) — il n’y a pas place pour un troisième terme. Nous pouvons donc affirmer avec certitude que la signification idéale dans une perspective intentionnaliste n’est pas un troisième terme entre l’acte et l’objet. Reste encore à clarifier, dans ce cas, ce qu’elle est.

29Pour conclure cette deuxième partie, je suis revenue à la question de l’objet corrélat d’une visée de signification afin de souligner un dernier point. Puisque la différence entre l’objet d’une perception et l’objet d’une significa­tion ne tient pas au type d’objet mais au type de visée, il s’ensuit que, si un objet peut être visé de manière signitive, il doit aussi pouvoir être ressaisi par une intention intuitive. Or, dans ce cas, nous devons réévaluer notre conclu­sion sur le remplissement. Il n’est, certes, pas nécessaire pour qu’il y ait intention de signification. Mais il est essentiel qu’il soit possible, sans quoi la visée de signification n’aurait aucun sens. Si cette visée a bien un objet, il faut que cet objet puisse être ressaisi par un acte d’intuition qui constituera, du coup, un possible remplissement de l’acte de signification. Cette possibili­té de remplissement constitue la garantie que la visée de signification vise réellement un objet.

III. Le remplissement des objets idéaux

30La thèse que nous venons d’argumenter soulève une difficulté, cependant, là où se pose la question des actes de signification visant des objets qui, à pre­mière vue, ne peuvent pas se remplir intuitivement. Nous avons déjà invo­qué, à ce propos, l’exemple des concepts mathématiques abstraits. Qu’est-ce qui se passe, en effet, quand nous visons intuitivement un objet de ce genre, un objet qui semble prescrire le type de visée qui doit s’y rapporter, un objet qui se laisse viser uniquement par une intention de signification ? Le but de cette troisième partie sera de montrer en quel sens notre thèse selon laquelle la possibilité du remplissement est une condition nécessaire de toute inten­tion s’applique à ce type d’objets.

31Notre stratégie consistera à opposer deux types d’expressions que Husserl distingue au chapitre iii de la Ire Recherche logique: les expressions objectives, contenant des significations idéales, et les expressions subjec­tives, contenant des significations indexicales. La spécificité de l’expression subjective consiste en ceci qu’il est « essentiel pour cette expression d’orien­ter à chaque fois sa signification actuelle suivant l’occasion, suivant la per­sonne qui parle ou la situation »30. En d’autres termes, la pleine détermination de la signification de ces expressions ne tient pas uniquement à leur signifi­cation (dans le sens de la signification idéale) mais aussi au contexte de leur énonciation. Ce qui revient à dire que, dans le cas des indexicaux, la signifi­cation ne se détermine pleinement que par référence à l’acte de signifier et, plus précisément, aux conditions de réalisation effective de cet acte31. La généralité du signifier ne suffit pas ici, cependant, pour déterminer jusqu’au bout la signification précise de l’indexical. En effet, celle-ci dépend entière­ment de son remplissement. Pour savoir ce que « je » signifie dans la phrase « je veux partir », il faut faire référence à l’acte précis d’énonciation : si on fait varier l’acte (par exemple on présupposant des personnes différentes qui énoncent le même énoncé), la signification, dans sa pleine détermination, varie aussi. Pourtant, savoir que « je » désigne dans chaque acte différent la personne qui parle n’est pas, non plus, suffisant pour déterminer pleinement la signification. Le vrai critère pour cerner la signification précise de l’énon­cé est son remplissement : la présence en personne, ou du moins en image, de celui qui parle.

32L’étape suivante sera de montrer, comme Husserl le fait assurément, que cette fonction de renvoi à l’acte de signifier n’est pas limitée au cas des indexicaux (pronoms personnels, démonstratifs et déictiques). Toutes sortes d’expressions se comportent de façon similaire. Les locutions impersonnelles par exemple, du type « il y a des gâteaux » ou « il pleut »32, ne se comportent pas de la même manière que des locutions du même type mais dont le conte­nu est scientifique, par exemple « il y a des corps réguliers ». Les premières renvoient au contexte précis de l’énonciation : il y a des gâteaux ici et maintenant, et il serait absurde d’entendre dans cet énoncé une généra­lité absolue. Un autre exemple de telles expressions qui renvoient à leur con­texte sont les significations lacunaires de type « allez ! », « vous ! », etc., que Husserl analyse ainsi :

Grâce à la situation intuitive dans laquelle se trouvent ensemble l’auditeur et celui qui parle, les significations en partie lacunaires, en partie subjectivement indéterminées se complètent ou se différencient33.

33Enfin, des expressions comme « arbre », « buisson », « animal », « plante », qui sont des expressions de concepts généraux, sont selon Husserl « des expressions vagues <qui> ne possèdent pas un contenu de signification iden­tique pour chaque cas où elles s’appliquent ; elles orientent leur signification d’après des exemples conçus d’une manière typique »34.

34Il s’ensuit que la majorité des significations sont moins autonomes par rapport à l’acte de signifier que nous aurions pu le croire en prenant nos exemples dans le domaine des sciences exactes. Une grande majorité de nos expressions véhiculent des significations dont le sens précis ne se détermine que par rapport à l’acte de signifier et, plus précisément, par rapport à son remplissement intuitif. La phrase « il y a des gâteaux » nous renvoie à l’intuition des gâteaux qui se trouvent devant nous. Certes, nous comprenons le sens de la phrase même en l’absence de cette intuition. Mais la possibilité du remplissement intuitif est essentielle pour que la phrase ait véritablement un sens. Je dois pouvoir au moins imaginer une situation où il y a effective­ment des gâteaux devant moi. Et si je ne pouvais pas imaginer une telle situation, ma phrase n’aurait strictement aucun sens.

Les significations, conclut Husserl au § 28 de la Ire Recherche logique, se divisent-elles donc en objectives et en subjectives, en significations stables et en significations changeant occasionnellement ; et cette différence, comme il pourrait sembler au premier abord, devons-nous l’expliquer autrement, en disant que les unes représentent, à la manière d’espèces (Spezies) stables, des unités idéales qui ne se laissent pas modifier par le flux de la représentation et de la pensée subjectives, tandis que les autres plongent dans le flux des vécus psychiques subjectifs et constituent des épisodes passagers qui tantôt existent et tantôt n’existent pas35 ?

35La réponse sera négative, en ce qui concerne les indexicaux : si ce type de signification n’est pas entièrement autonome, il n’est pas non plus entière­ment dépendant de l’acte ponctuel de signifier. Même dans ces expressions essentiellement occasionnelles, dont la signification change selon le contexte d’énonciation, nous pouvons identifier une certaine « idéalité » de la signification, quelque chose de commun dans tous les actes différents et qui reste identique partout. La conclusion partielle à tirer est que toutes les significations ont une part d’idéalité, mais que nous pouvons distinguer entre celles qui ont aussi une partie d’indexicalité (qui renvoient au contexte de remplissement de l’acte de signifier) et celles qui ne l’ont pas (les significations proprement idéales, tels que les objets mathématiques).

36La suite forme la partie la plus platonisante des Recherches logiques, dans laquelle Husserl traitera de l’ « idéalité » de la signification. Nous devons avancer avec précaution sur ce terrain. En effet, la conclusion de cette analyse des deux types de significations, les significations indexicales et les significations « idéales », est exposée d’un point de vue qui n’est pas phénoménologique. Nous pourrions nous interroger sur la pertinence du maintien de telles distinctions à l’intérieur du domaine de la signification. Afin de distinguer des types de signification, nous opérons, presque à notre insu, une transformation du concept de signification: nous concevons les significations comme des entités à décrire, à classifier, à étudier. Nous basculons ainsi dans le point de vue logique et nous perdons de vue la dimension d’acte de la signification.

37Or, de même que nous pouvons déconnecter entièrement les significa­tions indexicales des actes de signifier et les considérer en elles-mêmes, dans ce qu’elles ont d’idéal, de répétable, de même on peut envisager, dans le cas des idéalités, la transformation inverse : on peut souligner en effet leur rap­port aux actes de signifier. Certes, ce rapport à l’acte n’est pas le même. Dans le cas des indexicaux, le sens plein de la signification se détermine par rapport à l’acte de signifier même et plus précisément par rapport à son remplissement. Le terme « je » est pleinement signifiant quand je tourne mon attention vers l’origine concrète de l’énoncé ; le remplissement de « je » se fait par l’intuition de celui qui parle. En revanche, alors que je peux prendre pour objet de ma visée une signification idéale, ce n’est pas l’acte de viser la signification idéale qui est en question, là où il s’agit de cette dimension d’acte propre aux significations idéales. L’acte en question, c’est l’acte signifié (qui est lui-même un acte de signification objectivé) et non pas l’acte de signifier qui le vise. Pour les indexicaux, le rapport à la dimension d’acte est en amont par rapport à la signification, alors que pour les significations objectives (y compris pour la dimension idéale des indexicaux), elle est en aval. C’est-à-dire qu’un indexical tout court ne fonctionne pas de la même façon qu’un indexical visé par un autre acte, c’est-à-dire pris comme objet. Mais nous pouvons toujours envisager une signification idéale comme étant la nominalisation d’un acte de signifier.

38On voit ainsi plus clairement de quoi il s’agit quand Husserl parle de significations idéales comme de ce qui peut être répété indéfiniment à l’identique dans des actes variables. En effet, il s’agit ici d’actes de signifier réifiés, non pas opérés mais devenus références pour d’autres actes. En ce sens, les actes en question perdent leur dimension psychologique. Je peux parler de l’addition que j’ai faite hier, mais quelqu’un d’autre peut en parler aussi. Ainsi, l’effet immédiat de cette objectivation est l’impression d’idéalité que présente l’acte de signifier ainsi figé sous la forme de la référence. Les significations idéales ne sont à comprendre dans une perspective véritable­ment phénoménologique ni comme des Sinne frégéens, ni comme des repré­sentations en soi bolzaniennes, ni encore moins comme des entités idéales positivement ontologiques comme les Idées platoniciennes. Il ne s’agit, en effet, de rien d’autre que d’actes de signifier qui, puisque visés par d’autres actes de signifier selon leur manière propre de viser, c’est-à-dire visés dans leur généralité, se trouvent purgés de toutes les déterminations psycho­logiques et prennent l’allure d’entités idéales. Il ne s’agit donc nullement de termes intermédiaires entre l’acte et son objet, qui assureraient l’accès à la réalité, d’entités qui ne seraient ni réelles (reell), ni réales (real), ce qui serait de toute façon une absurdité. Il n’y a rien d’autre dans une description phéno­ménologique que des actes intentionnels et leurs objets. Dans le cas des significations idéales, il s’agit seulement d’actes de signifier qui deviennent les objets d’actes réflexifs de deuxième degré et qui, par le fait même de devenir objets visés, perdent leur caractère propre de visée.

39Les objets idéaux sont alors, d’un point de vue phénoménologique, nous avons vu, des actes de signifier « objectivés » du fait d’être visés par d’autres actes objectivants. Ce sont en effet des opérations fondées sur d’autres opérations et dont la répétition crée un effet d’objectivité qui dépasse même celle des significations plus courantes. C’est ainsi que nous allons jusqu’à parler d’ « objets » mathématiques et que nous avons le senti­ment que ces objets continueront d’exister indépendamment de toute visée effective. En réalité, il y a une certaine composante d’ « idéalité » qui serait plus proprement désignée par le terme « objectivité ». Il s’agit du fait qu’une telle opération objectivée peut être reprise réellement à l’identique, alors que des petites nuances peuvent intervenir dans la reprise d’autres significations. Cette précision quant aux objets mathématiques tient, justement, à l’usage qu’on en fait : il est très important que les relations entre ces objets soient très précisément déterminées. Mais nous ne devons pas perdre de vue le fait que ces objets ne sont rien d’autre, en fin de compte, que des actes tout aussi particuliers que n’importe quel acte de visée indexicale et tout aussi susceptibles d’être remplis. Husserl parle de ce remplissement au § 18 de la VIe Recherche logique: « Toute formation de concepts mathé­matiques qui s’explicite par un enchaînement de définitions nous prouve la possibilité de chaînes de remplissements qui, chaînon par chaînon, se constituent d’in­tentions signitives »36. C’est ce que Husserl appelle des « rem­plissements médiats » et qui constitue un cas atypique de remplissement : il s’agit de remplissements qui ne se font pas par des actes d’intuition mais par des actes de signification. Dans la suite de la VIe Recherche logique, Husserl reviendra sur cette position en affirmant qu’il ne s’agit pas là de remplisse­ment au sens propre du terme37.

40Ce qui nous intéresse cependant dans cet exemple est la conclusion du § 18 : « Toute intention médiate requiert un remplissement médiat qui, bien entendu, après un nombre fini de démarches, aboutit à une intuition immé­diate38. » En d’autres termes, nous pouvons analyser, couche par couche, les opérations superposées qui constituent un « objet » mathématique. Chaque fois, nous trouverons une visée de signification qui vise une autre visée de signification, réifiée. Cette visée réifiée peut être, à son tour, ranimée, retransformée en visée véritable, ce qui fera surgir son objet propre. Cet objet peut être à son tour une visée réifiée. Mais à la fin de cette analyse, nous trouverons toujours un dernier acte de signifier qui vise un objet et non plus un acte. Et pour ce dernier acte de signifier, nous l’avons montré, doit exister nécessairement la possibilité d’un remplissement39.

41Le but de cette analyse était de montrer que, dans le cadre conceptuel des Recherches logiques, toutes les intentions, y compris celles dont les objets semblent les plus abstraits, doivent pouvoir se remplir et dans cette possibilité réside leur ancrage même dans la réalité. C’est une thèse assez surprenante, parce qu’elle semble s’opposer frontalement à ce qui passe pour une conception husserlienne canonique : celle de l’idéalité de la signification. L’idée que j’ai essayé d’argumenter est que, sous un certain point de vue, qui est celui de l’intentionnalité, les significations dites idéales ne se distinguent pas radicalement des autres significations, subjectives, indexicales. Il n’y a pas deux catégories de significations parfaitement distinctes, d’une part les significations subjectives, indexicales, dépendantes de l’acte de signifier dans lequel elles apparaissent et de son remplissement et, d’autre part, des significations objectives, idéales, qui restent identiques à elles-mêmes indé­pendamment de toute variation de l’acte. Il ne s’agit pas de deux types de significations, mais de deux points de vue différents sur la même chose. D’un point de vue logique, toutes les significations sont idéales, y compris les significations subjectives (indexicales). Nous pouvons les décrire, les classi­fier et étudier leurs rapports comme s’il s’agissait d’entités déterminées. En revanche, d’un point de vue phénoménologique, toutes les significations sont des actes de signifier qui se rapportent à des objets signifiés (et qui peuvent se remplir par des intuitions de ces mêmes objets), et ce modèle devrait s’appliquer aussi aux significations mathématiques. Dans cette perspective phénoménologique, tout ce que nous décrivons est ou bien un acte, une visée d’objet — et dans ce cas nous pouvons distinguer entre des modalités différentes de la visée de cet objet, ou bien l’objet visé lui-même. La question était donc de savoir comment intégrer les significations idéales dans cette économie de l’intentionnalité, alors que Husserl montre qu’elles ne se confondent ni avec l’acte, ni avec l’objet visé. Ma réponse est que l’idéalité des significations tient au fait que les actes de signifier peuvent constituer, à leur tour, les objets d’autres actes de signifier. Le fait d’être visé suffit pour en faire un objet, c’est-à-dire pour réduire leur dimension d’acte effective­ment réalisé. Les significations idéales, telles qu’elles apparaissent quand notre point de vue est celui de la logique, sont ainsi traduisibles dans une perspective intentionnelle. Or, il me semble nécessaire qu’une telle « tra­duction » soit possible, sans quoi il y aurait deux théories concurrentes distinctes pour décrire la même chose : le rapport à l’objet.

42Si cependant cette hypothèse peut être maintenue, elle devrait expli­quer aussi ce qui arrive dans le cas des objets généraux, et plus précisément dans le cas des objets mathématiques. S’il s’agit, même dans leur cas, d’actes de signifier transformés en objets par le fait d’être visés par d’autres actes, alors nous devons pouvoir ramener les opérations mathéma­tiques à une forme suffisamment simple pour pouvoir la rapporter à la réalité. Si une opération mathématique est une visée d’une visée d’une visée et ainsi de suite, alors si nous défaisons chaque chaînon, nous devrons aboutir à une visée qui ne vise plus une autre visée mais qui vise un objet. Et cet objet, en droit, peut aussi être visé par un acte d’intuition, ce qui veut dire que son remplissement est possible. Nous aboutissons ainsi à une thèse qui n’est pas complètement dépourvue de sens : c’est la thèse selon laquelle les mathéma­tiques, dans leur abstraction même, ne sont pas parfaitement déconnectées de la réalité saisissable par une intuition ; qu’il n’y a, en d’autre termes, qu’un seul monde à voir et à décrire et donc qu’il n’y a pas de significations qui ne parlent pas précisément de ce monde.

Notes

1 RLI : Recherches logiques, tome ii/1, trad. H. Elie, A. Kelkel, R. Schérer, Paris, puf, 1961. RLV : Recherches logiques, tome ii/2, trad. H. Elie, A. Kelkel, R. Schérer, Paris, puf, 1962. RLVI : Recherches logiques, tome iii, trad. H. Elie, A. Kelkel, R. Schérer, Paris, puf, 1993. La pagination entre crochets est celle de la 2e édition allemande, Halle, Max Niemeyer, Band ii/1, 1913, Band ii/2, 1921.
2 F. Brentano, Psychologie vom empirischen Standpunkt, Leipzig, Felix Meiner Verlag, 1924, Livre ii, chap. 1, § 5.
3 Brentano définit les phénomènes psychiques, par opposition aux phénomènes physiques, par « l’inexistence intentionnelle » de leur objet, autrement dit par le fait qu’ils se dirigent vers un objet qui leur est immanent. L’ambiguïté tient à cette thèse d’immanence de l’objet à l’acte. Dans une note qui fait référence à ce passage, Brentano affirme, en reprenant la thèse d’Aristote, qu’il y a une partie de l’objet, sa forme, qui est immanente, au sens propre du terme, à l’acte. Mais cette existence immanente ne doit pas être confondue avec l’existence proprement dite. L’objet n’est en effet immanent à la conscience qu’en un sens impropre du terme. Si la forme de l’objet est ce qui, de l’objet, est immanent à l’acte, cette forme ne peut pas exister dans le même sens que, disons, la matière de l’objet. Ou bien, dans ce cas, il faut relativiser l’existence et affirmer que l’objet n’existe du point de vue de la con­science que par cette existence modifiée propre à la forme, ou bien il faut assumer toutes les conséquences de l’immanence de l’objet à l’acte et affirmer que celui-ci existe effectivement quelque part dans la conscience. À partir de cette hésitation entre deux conceptions de l’objet, l’une incluant véritablement une partie de celui-ci dans l’acte et l’autre considérant cette inclusion comme impropre, les élèves de Brentano se sont divisés en deux groupes. Les adeptes de l’immanentisme fort, parmi lesquels Stumpf et Marty, soutiennent qu’une partie de l’objet existe réellement à l’intérieur de la conscience, tandis que l’immanentisme faible, représenté principale­ment par Kasimir Twardowski, insiste sur la différence entre l’existence proprement dite des objets transcendants et l’existence seulement modifiée des objets immanents. Sur ce point, voir R.D. Rollinger, Husserl’s Position in the School of Brentano, Dordrecht/Boston/London, Kluwer Academic Publishers, 1999.
4 E. Husserl « Intentionale Gegenstände (1894) », Hua xxii, Martinus Nijhoff, 1979, p. 303-349, en français dans Husserl-Twardowski, Sur les objets intentionnels (1893- 1901), trad. J. English, Paris, Vrin, 1993, p. 277-326.
5 RLV, p. 204 [399], note (I).
6 Ibid.
7 Brentano décrit ce type de réalité en termes de phénomènes psychiques qu’il oppose aux phénomènes physiques. La thèse de Brentano est que les phénomènes psychiques sont les seuls que nous pouvons décrire scientifiquement, de manière exhaustive.
8 Dans la RLV, Husserl fait une distinction entre actes objectivants (les intentions de signification et les intentions intuitives) et actes non objectivants (interrogations, désirs, actes volitifs, actes optatifs, etc.). Les actes objectivants visent directement leur objet alors que les actes non objectivants sont des actes fondés, c’est-à-dire des actes qui ne visent leur objet qu’en vertu du fait qu’ils se fondent sur des actes objectivants qui, eux, visent directement l’objet.
9 RLI, p. 118 [101].
10 Par exemple dans ce passage du § 31 de la RLI, p. 118 [101] : « Nous pouvons aussi dire que les significations forment une classe de concepts au sens d’objets généraux. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles soient des objets qui existent sinon quelque part dans le “monde”, du moins dans un Image1ou dans un esprit divin ; car une telle hypostase métaphysique serait absurde. »
11 Le rapport entre les Bedeutungsintentionen et les complexes phoniques (Wort­lauten) a été développé par Husserl dans le Texte 13 de Hua xx/2, Dordrecht, Springer, 2005. Il s’agit d’un rapport de Tendenz : « Der Wortlaut nicht bloß erscheint, sondern Unterstufe einer fundierten Einheit ist, eben die Einheit der Aussage, und dass in dieser Einheit zwei Schichten zu unterschieden sind, deren eine bevorzugt ist durch eine hindurchgehende Tendenz. » (Hua xx/2, Texte 13, p. 134.) On pourrait mieux comprendre ce que Husserl entend par Tendenz en s’imaginant une intention dont la dimension de visée est neutralisée. Ce qui reste, ce sont des contenus intuitifs qui, ne se reliant à aucune visée, provoquent une tension. Cette tension se relâche là où ces contenus sont reliés à une nouvelle visée, une Bedeutungsintention non remplie. Pour plus de clarté, et là où c’est possible, nous utiliserons parfois dans ce texte l’expression « acte de signifier » à la place de « acte de signification ».
12 RLI, p. 51 [43].
13 Au § 25 de la Wissenschaftslehre, Bolzano définit la vérité en soi de la manière suivante : « Par vérité en soi, pour résumer, je comprends toute proposition qui affirme que quelque chose est tel qu’il est, tout en laissant indéterminé si cette pro­position est effectivement pensée et prononcée par quelqu’un ou non. Quoi qu’il en soit, pour moi la proposition doit s’appeler vérité en soi uniquement si ce qu’elle affirme est tel qu’il est affirmé être. En d’autres termes, seulement quand ce qu’elle dit appartenir à l’objet lui appartient véritablement. Par exemple, il y a un chiffre qui correspond à la quantité de fleurs appartenant à un certain arbre situé à un endroit déterminé le printemps passé, même si personne ne le connaît. Ainsi, j’appelle la proposition qui donne ce chiffre vérité en soi, même si personne ne la connaît. » (Wissenschaftslehre, Bd. ii, Stuttgart, Friedrich Frommann Verlag, 1987, p. 137.)
14 « La représentation subjective, affirme Bolzano, est quelque chose d’effectif, elle a, au moment où elle est représentée, une existence réelle dans le sujet qui se la représente. Elle produit ainsi toutes sortes d’effets. Il n’en va pas de même pour les représentations objectives ou en soi appartenant à chaque représentation subjective, qui ne tiennent pas au domaine de l’effectif mais constituent le matériau direct et immédiat des représentations subjectives. » (B. Bolzano, Wissenschaftslehre, § 48, p. 29.)
15 Un des enjeux de ce texte sera de montrer que cette distinction est impropre et que, en réalité, la signification idéale n’est rien d’autre que l’acte de signifier vu dans une certaine lumière.
16 RLVI, p. 40 [25].
17 La matière est, pour ainsi dire, l’ « ancêtre » du noème. Il s’agit de ce qui, dans l’acte, relève de l’objet visé. Il y a cependant des différences entre la matière et le noème, notamment le fait que le noème inclut aussi la qualité de l’acte (la modalité selon laquelle l’objet est visé) alors que la conception plus rudimentaire de la matière sépare qualité et matière et que, par conséquent, le comment de la visée se trouve partagé entre deux moments différents de l’essence intentionnelle. La matière in­dique, en effet, selon la RLV, quel est l’objet visé, mais aussi en tant que quoi il est visé, sous quelles déterminations. Il revient à la qualité de renvoyer à la modalité intentionnelle selon laquelle l’objet est visé, alors que toutes les autres détermina­tions de l’objet sont de l’ordre de la matière. Après le tournant transcendantal, le comment de la visée sera entièrement de l’ordre du noème.
18 Il ne s’agit pas véritablement de « disséquer » la visée pour trouver des compo­santes isolables. L’intérêt de cette analyse n’est pas psychologique (voir quelles sont les étapes qui se succèdent dans le psychique humain là où il y a un acte intention­nel), mais il consiste plutôt à mieux expliquer ce qui se passe concrètement là où il y a remplissement, c’est-à-dire quelles parties des deux actes sont identifiées dans l’acte synthétique total.
19 « La perception qui donne l’objet et l’énoncé qui le pense et l’exprime au moyen du jugement... doivent être totalement distingués, bien que, dans le cas présent du jugement perceptif, ils aient entre eux la relation la plus intime, qu’ils se trouvent dans le rapport de recouvrement, de l’unité de remplissement. » (RLVI, p. 36 [21].)
20 La matière de l’acte d’intuition est ce que la RLI appelle « sens remplissant » : « Dans cette unité où se recouvrent la signification et le remplissement de significa­tion, à la signification, en tant qu’essence de l’acte de signifier, correspond l’essence corrélative du remplissement de signification, et c’est cette dernière qui constitue le sens remplissant, le sens qui, comme on peut le dire aussi, est exprimé par l’expres­sion. » (RLI, p. 58 [51].)
21 « En dépit de toutes ces circonstances qui lui sont favorables, la thèse que nous contestons et qui voit dans tels accompagnements de l’imagination l’essence de la valeur significative doit renoncer à chercher des confirmations apparentes dans l’observation psychologique. » (RLI, p. 74 [62-63].)
22 Ibid.
23 RLI, p. 55 [46].
24 RLI, § 12, p. 55 [47]. Cet exemple a la même structure que le célèbre exemple de l’Étoile du matin et l’Étoile du soir que Frege utilise dans son article « Über Sinn und Bedeutung » pour illustrer le rapport entre le sens et la référence d’un nom.
25 L’exemple de Husserl est « Bucéphale est un cheval » / « cette haridelle est un cheval ». La signification cheval s’attache là au cheval d’Alexandre le Grand et ici à une haridelle. Elle est identique alors que l’objet visé est différent (RLI, § 12, p. 56 [47]).
26 Je pense ici à la critique de la thèse d’habilitation de Casimir Twardowski « Sur la théorie du contenu et de l’objet des représentations (1894) », dans Husserl-Twardowski, Sur les objets intentionnels (1893-1901), op. cit., p. 85-200. Twardow­ski insistait dans cette thèse sur la distinction entre contenu et objet de la représenta­tion, le contenu prenant dans cette théorie la position intermédiaire entre l’acte et son objet.
27 RLV.
28 « Que je me représente Dieu ou un ange, un être intelligible en soi ou une chose physique ou un carré rond, etc., ce qui, par là, est nommé, le transcendant, est juste­ment ce qui est visé, donc (simplement en d’autres termes) est objet intentionnel ; peu importe en l’occurrence que cet objet existe, soit fictif ou absurde ». (RLV, Appendice aux §§ 11 et 20, p. 231 [425].)
29 Sur ce point voir deux textes très éclairants de Jocelyn Benoist : « Fulfilment », in Jesús Padilla Gálvez, Phenomenology as Grammar, Frankfurt am Main, Ontos Verlag, 2008, p. 77-96, et « Phenomenological Approach to Meaning », « I. Sense and Reference, Again », § 8, in Interdisciplinary Logic, vol. 1, éd. Mitsuhiro Okada, Publications of the Open Research Center for Logic and Formal Ontology, University Keio, Tokyo, Japan, mars 2008, p. 1-80.
30 RLI, p. 95 [81].
31 Sur ce point, comme d’ailleurs sur la plupart des problèmes abordés dans ce texte, voir l’excellent livre de Jocelyn Benoist, Entre acte et sens, Paris, Vrin, 2002.
32 RLI, p. 99-100 [87]
33 Ibid., p. 100
34 Ibid., p. 101.
35 Ibid., p. 105.
36 RLVI, p. 90 [69].
37 Le sens propre du remplissement implique le concept de « plénitude » qui caractérise uniquement les intentions intuitives. Sur ce point, voir le chap. iii de la VIe Recherche logique.
38 Ibid., p. 92 [71]. Nous soulignons.
39 Cette dernière thèse pourrait paraître hasardeuse. En effet, il s’agit simplement d’une hypothèse don la démonstration devrait passer par deux phases intermédiaires : l’analyse de la critique husserlienne de l’empirisme de Locke dans la RLII et, sur­tout, une analyse critique de la deuxième partie de la RLVI qui porte sur l’intuition catégoriale. Cette recherche reste encore à faire.

To cite this article

Maria Gyemant, «L’universalité du remplissement : Réflexions sur la référence des intentions de signification dans les Recherches logiques», Bulletin d'Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 6 (2010), Numéro 4, URL : https://popups.uliege.be:443/1782-2041/index.php?id=408.

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