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Alain Gallerand

Les apories du concept de redondance logique chez Bolzano

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Résumé

Le concept de redondance logique chez Bolzano soulève plusieurs difficultés. Il ne s’accorde ni avec la notion de représentation simple qu’il est censé expliquer, puisque Bolzano définit les individus comme des unités composées de plusieurs caractères et décrit les représentations singulières (noms propres et indexicaux) comme l’abréviation de descriptions définies, ni avec la distinction entre jugements synthétiques et analytiques, car il sup­pose que l’analyse d’un sujet individuel permet d’en dévoiler un à un les prédicats, comme si l’expérience ne jouait aucun rôle dans la connaissance des individus. Pourquoi Bolzano reste-t-il donc attaché à un concept aussi problématique ? Est-ce le seul moyen d’expliquer comment nous nous repré­sentons des individus ? Nous montrerons que les apories de la notion de redondance logique témoignent de l’influence de la théorie leibnizienne du jugement, et qu’une version phénoménologiquement améliorée de la séman­tique objective est néanmoins capable de les surmonter et de rétablir la simplicité de la représentation et la synthèse du jugement dans leurs droits.


1Dans sa correspondance avec Bolzano1, Exner a relevé dans la séman­tique objective certaines difficultés que le philosophe tchèque a parfois eu tort de minimiser, car elles ne traduisent pas toujours des erreurs d’inter­prétation de la part d’un interlocuteur par ailleurs avisé. Tel est le cas de la notion de représentation redondante à laquelle Bolzano fait appel pour expliquer la simplicité des représentations intuitives et de leurs désignations linguistiques : les noms propres et les indexicaux. Si les énoncés de la forme : N (ceci) qui est A, lequel est m, n, r (où N désigne un certain nom propre, A le concept d’une substance, et m, n, r ses propriétés), sont bel et bien composés de plusieurs éléments, la représentation initiale (N, ceci), elle, n’en demeure pas moins simple, car les représentations qui lui sont associées portent sur des caractères qui étaient déjà implicitement pensés en elle. Une fois ces représentations superflues écartées, il reste une représentation qui ne contient plus d’éléments et qui se rapporte déjà au même objet que l’expres­sion entière.

2Si Bolzano croit pouvoir expliquer ainsi comment une représentation se rapporte à un objet unique (singularité), malgré l’absence en elle d’élé­ments déterminants (simplicité), le concept logique de redondance soulève cependant de redoutables difficultés. Car en affirmant qu’un sujet individuel implique une multiplicité de prédicats qui ne sont ensuite dans les jugements déterminants rien de moins que les conséquences de son analyse logique, Bolzano remet en cause à la fois la simplicité de certaines représentations (noms propres, indexicaux) et la distinction entre jugements synthétiques et analytiques, comme si l’expérience n’était appelée à jouer aucun rôle dans la connais­sance d’un individu. Or, si le grand logicien reste malgré tout attaché à une notion aussi problématique, c’est qu’il est fortement influencé par la théorie leibnizienne du jugement : il envisage les propositions empiriques « N (ceci) qui est A, lequel est m, n, r » comme des propositions analytiques déduisant de l’analyse du sujet les prédicats impliqués en lui. Nous verrons pourtant que si le concept de redondance logique reflète à sa manière certaines outrances du rationalisme leibnizien (logicisation du concept d’individu et suprématie de l’analyse), une version phénoménologiquement améliorée de la sémantique objective peut néanmoins se passer de ce concept dans l’ana­lyse des indexicaux et des noms propres, et rétablir ainsi la simplicité de la représentation et le caractère synthétique du jugement dans leurs droits.

La théorie de la redondance logique

3Puisque la notion de redondance logique s’inscrit dans une analyse des modes de désignation des représentations dans le langage, il faut d’abord dire un mot sur la théorie bolzanienne des représentations2. Bolzano appelle représentations (Vorstellungen) les composantes ultimes des propositions en soi objectives (propositions que nous saisissons par la pensée dans des pro­positions subjectives et que nous exprimons dans le langage par des énon­cés3). Les représentations sont en d’autres termes des unités de sens qui ne sont pas à leur tour des propositions et qui ne contiennent pas non plus de propositions. Ainsi dans la proposition Dieu est tout-puissant, y a-t-il trois composantes, une représentation du sujet (Dieu), une représentation du pré­dicat (tout puissant) et un concept de liaison (est), que Bolzano préfère remplacer par le verbe avoir (Dieu a la toute-puissance) pour bien marquer la différence entre l’objet sur lequel porte la proposition et l’attribut qui lui revient.

4Les représentations se divisent en deux classes : les concepts et les in­tuitions4. Celles-ci sont, du point de vue du contenu (Inhalt) ou de la com­préhension, des représentations simples (elles ne comportent pas en elles de parties)5, et, du point de vue de leur objet, singulières (elles se rapportent à un objet unique)6. L’existence de représentations à la fois simples et singu­lières ne va pas de soi car elle contredit le fameux principe de la Logique de Port-Royal selon lequel extension et compréhension sont en rapport inverse7 : on a en effet le sentiment qu’une représentation doit toujours énumérer plusieurs marques distinctives pour se rapporter à un seul et unique objet, et à l’inverse qu’une représentation simple comme quelque chose (Etwas) est considérablement étendue8. Pourtant, ce genre de représen­tation existe bel et bien ; et pour s’en convaincre, il suffit de considérer les représentations subjectives, et plus particulièrement les modifications (sensa­tions) qui se produisent en nous chaque fois qu’un objet extérieur agit sur nos sens : « La représentation subjective rouge (…) que j’ai en regardant une rose, est une intuition »9 (une représentation simple et singulière). Simple car une sensa­tion est l’effet le plus proche et immédiat d’un objet sur notre âme avant que celle-ci ne relie entre elles plusieurs sensations. Singulière car chaque intui­tion, sans qu’il soit nécessaire de lui ajouter des déterminations supplémen­taires pour restreindre son extension, ne se rapporte qu’à un seul objet, i. e. « le changement qui vient juste de se passer dans notre âme »10, la sensation éphémère et unique qui se produit à l’instant et qui ne se reproduira jamais plus de manière identique.

Dans toute prise en considération d’un changement qui vient juste d’avoir lieu dans notre âme, il se forme en nous des représentations qui, malgré leur simplicité, n’ont pourtant qu’un seul objet, à savoir le changement lui-même, venant juste d’être considéré, auquel elles se rapportent comme l’effet immé­diat le plus proche à sa cause11.

On apporte une rose près de nous ; nous voyons — non pas le rouge en géné­ral, mais seulement ce rouge qui se trouve sur cette rose ; nous sentons non l’odeur en général, mais cette senteur singulière que possède cette rose12.

5Ces représentations simples et singulières (cette couleur déterminée que nous voyons, ce parfum que nous sentons) ne sont pas les concepts généraux (rougeur, senteur) sous lesquelles nous les subsumons dans un jugement : « ceci — que je viens juste de voir — est quelque chose de rouge », « ceci — que je sens maintenant — est une senteur, un parfum ». La représentation simple et singulière, la sensation que nous venons d’avoir, est ici exprimée par le ceci, en position de sujet, tandis que le reste de l’énoncé range cette in­tuition dans une catégorie générale au moyen de termes conceptuels (quelque chose de rouge). « (…) par le ceci, nous ne comprenons précisément que ce seul changement qui vient juste de se passer en nous, et aucun autre qui peut encore avoir lieu n’importe où ailleurs, si analogue qu’il soit au nôtre »13.

6Toutes les autres représentations qui ne réunissent pas les caractères de simplicité et de singularité, et qui ne contiennent pas non plus d’intuition14, sont des concepts15. Ce sont soit des représentations simples (ne contenant aucune partie) qui se rapportent à plusieurs objets, tels que les concepts de point, Quelque chose (Etwas)16, Non, Avoir, Être. Soit des représentations composées se rapportant à un seul objet (comme les concepts singuliers de Dieu — défini comme l’inconditionnellement réel17 —, de temps et d’espace infinis — définis respectivement comme ensemble de tous les instants et de tous les points18 —, d’univers et de loi morale suprême) ou à plusieurs objets comme le concept de montagne (voire une infinité d’objets, comme les concepts triangle équilatéral, nombre premier, quelque chose). Il y a enfin des concepts qui n’ont pas d’objet, tel que : « un moyen de faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu » 19.

7Les représentations conceptuelles composées sont souvent de la forme : « un A qui a les propriétés m, n, r, … », où un sujet individuel, conceptuellement saisi en tant que A, est déterminé à partir de certaines propriétés (marques distinctives) qui permettent de le reconnaître : un homme de taille moyenne avec les cheveux noirs…, un quadrilatère avec des côtés égaux et des angles inégaux20. L’ensemble des composantes d’une représenta­tion complexe, indépendamment de leur ordre et de leur liaison21, forme son contenu ou compréhension (Inhalt), par opposition à son extension (qui désigne l’ensemble des objets auxquels elle se rapporte)22 : « Les représenta­tions, dont se compose comme d’autant de parties une représentation donnée [un concept], constituent ensemble ce que j’appelle le contenu d’une repré­sentation »23. Ces composantes internes ne sont ni les caractères de la repré­sentation (tels que la complexité et l’objectualité), souvent indifférents à la nature de leurs constituants, ni les caractères de son objet24, non seulement parce qu’une représentation d’un objet (triangle équilatéral) ne peut pas le représenter avec toutes ses propriétés, mais aussi parce qu’une représentation (un homme sans vêtements) comporte parfois des composantes (sans vête­ments) qui ne correspondent à rien dans l’objet représenté.

8Il y a enfin des représentations composées mixtes qui comportent à la fois des éléments intuitifs et conceptuels25.

9Reprenant certaines remarques de son premier ouvrage de logique26, Bolzano prolonge la sémantique objective par une analyse des modes de désignation (Bezeichnung) des représentations en soi (ou des actes de la pensée qui les saisissent) dans le langage (WL, § 75). Pour que nos pensées puissent être communiquées aux autres, il faut en effet utiliser des signes extérieurs qui sont autant l’expression de nos pensées subjectives que de leur contenu logique objectif (représentations et propositions en soi). « Lorsque quelqu’un veut partager ses pensées avec autrui, et même s’il veut seulement les penser distinctement pour lui-même, il doit avant tout désigner chacune de ses représentations par un signe ou un mot en propre »27. Les représenta­tions sont en général désignées par des mots28 : les concepts par des noms communs29, les intuitions par des indexicaux (pronoms, démonstratifs) ou des noms propres. Par exemple, « la représentation Socrate n’a qu’un seul objet, à savoir l’homme qui s’appelait ainsi »30 ; de même, « en ajoutant simplement [à un mot] le pronom « ce », « celui-ci », « celle-ci », [on peut] restreindre la signification du mot à un seul objet »31. Quant aux descriptions définies d’un objet au moyen de caractères conceptuels (l’homme qui est de taille moyenne, qui a les yeux bleus…), elles ne conviennent guère à la désignation d’une intuition, car rien ne garantit qu’il n’y a pas quelque part dans l’univers un autre objet individuel caractérisé par les mêmes marques distinctives. « Aucun assemblage de propriétés pour caractériser un objet ne donne l’assurance que dans un endroit quelconque de l’univers nous étant complète­ment inconnu, il ne se trouve pas d’autres objets qui aient en commun toutes ces propriétés »32. Nous considèrerons ici l’expression des intuitions (repré­sentations simples et singulières), en commençant par les indexicaux, car c’est là qu’intervient la théorie des représentations redondantes.

10Il n’y a pas suffisamment de mots dans le langage pour désigner chaque intuition au moyen d’un signe distinct33. Une intuition se rapporte en effet à un seul objet (le rouge de cette rose que je perçois à l’instant), et, malgré d’éventuelles similitudes avec d’autres intuitions, elle est unique car la modification (sensation) qui se produit en nous sous l’effet immédiat d’un objet extérieur ne se reproduira jamais plus de manière identique. « Si ana­logues que puissent être la couleur, le parfum, la douleur que je perçois juste à présent à ceux que j’ai éprouvés en un autre temps quelconque, c’en sont pourtant toujours d’autres »34. C’est pourquoi nous désignons toutes les intuitions au moyen d’un même signe : le pronom démonstratif ceci35, auquel nous ajoutons parfois des déterminations complémentaires pour lever l’ambi­guïté (ceci que je perçois, ce rouge que je vois, cette odeur que je sens). Les intuitions sont « sans nom [unbennant] ; toutefois nous les concevons sous les expressions qui font office de noms : ceci-qui-est-rouge [dies Rothe], ceci-qui-sent-bon [dies Wohlriechende], etc. »36.

11Mais le ceci, en définitive, est-il véritablement une représentation simple, appropriée à la désignation des intuitions, lui que l’on associe souvent à d’autres représentations dans des expressions du type : cet A, ceci qui est A ? Il peut être en effet utile de préciser l’espèce à laquelle appartient l’objet désigné lorsque le démonstratif reste ambigu : « si je disais simplement « ceci ici », et si je montrais alors un rosier qui se trouve juste devant moi, on ne saurait pas si je vise le rosier en entier ou seulement cette rose qui s’y trouve (…). Mais je lève cette indétermination si je détermine l’espèce de la chose à laquelle appartient l’objet visé »37 (ce rosier, cette rose-ci, ce rouge que je perçois). Il s’agit là de représentations composées mixtes comprenant une composante intuitive (ceci) et une composante conceptuelle générale (l’espèce A sous laquelle nous subsumons l’intuition). La compo­sition de la représentation se complique encore si, pour déterminer un peu plus l’objet visé ou le changement qu’il produit en nous, on ajoute des caractères supplémentaires : ceci qui est A, lequel est (a les propriétés) m, n, r. On a en effet le sentiment qu’il est nécessaire d’enrichir le contenu d’une représentation pour rétrécir son extension38. Malgré tout, la représentation initiale (ceci) demeure toujours simple, car les représentations complémen­taires qui lui sont associées (A, m, n, r…) n’apportent pas d’information vraiment nouvelle (du moins au locuteur qui sait déjà ce qu’il désigne par ceci)39 : si le ceci désignait déjà précisément un A qui est m, n, r (et aucun autre objet), si on pensait déjà sous ce terme un A qui est m, n, r, alors les caractères m, n ,r découlent logiquement de l’indexical et ne font que répéter explicitement ce qui était déjà implicitement pensé en lui40. Une fois ajoutées à l’indexical, ces représentations n’en réduisent donc nullement l’extension à l’objet unique auquel il se référait déjà lui-même. Toutes les propriétés m, n, r « découlent déjà du fait que l’objet désigné par cette représentation est un A ou doit avoir les propriétés m, n... »41 ; « ces déterminations découlent déjà d’elles-mêmes du fait que c’est cette chose-là et pas une autre que nous nous représentons maintenant »42. Quand nous disons : « cette odeur (que nous venons de respirer) est agréable », le mot ce désigne déjà lui-même cette sensation déterminée que nous venons d’avoir ; « et que celle-ci soit une odeur, c’est une propriété qui revient déjà d’elle-même à l’objet représenté par ce »43, donc un caractère redondant logiquement déductible de la représentation initiale. La représentation composée « ceci qui est un arbre » est également redondante dans la mesure où, désignant précisément un arbre au moyen du ceci, la propriété être un arbre découle logiquement de la représentation indexicale : « si en fait, en pensant ceci nous pensons un arbre, la propriété que cet objet est un arbre s’ensuit déjà elle-même »44.

12Dès lors, il suffit d’écarter toutes les représentations redondantes lo­giquement superflues pour obtenir une représentation à la fois simple (non composée de parties) et singulière (se rapportant déjà au même objet, unique45) : ceci !

Cet A veut dire proprement : ceci, lequel est un A ; et si nous comprenons effectivement par le ceci ce que nous devons comprendre [à savoir cet A que nous désignons], il en résulte alors déjà de soi-même la propriété que c’est un A. Mais si nous laissons de côté la représentation A et toute autre détermina­tion également superflue, il ne reste plus alors que la simple représentation ceci46.

Lorsqu’un objet réel quelconque produit en nous par son action une représentation de l’espèce ce (rouge), cette (senteur), et d’autres, en général « ceci qui a les propriétés a, b, c,… » [qui est rouge, parfumé], alors la partie de la représentation exprimée par le mot ceci, est simple ou tout au moins peut l’être parce que toutes les autres déterminations comme a, b, c,… ne sont que des redondances. Car toutes ces déterminations découlent déjà d’elles-mêmes du fait que c’est cette chose-là et pas une autre que nous nous repré­sentons maintenant. Par conséquent, notre représentation ne cessera pas de se rapporter exclusivement à cet objet (ne cessera pas d’être une représentation singulière simple), même si nous laissons de côté toutes ces déterminations47.

13En définitive, comme le confirmeront les Lettres 6 et 13, les expressions in­dexicales sont l’abréviation de plusieurs représentations, autrement dit des descriptions définies abrégées — et c’est sans doute la raison pour laquelle WL leur refuse le titre de « représentation concrète » ou représentation d’un pur substrat au § 60. Chaque fois que nous pensons quelque chose qui a plusieurs caractères (m, n, r) comme un ceci, nous saisissons en une unique représentation une représentation composée. Les représentations quelque chose de rouge, ou de douloureux sont « comprises sous le ceci »48 quand nous désignons un objet produisant en nous une sensation de rouge ou de douleur. Et le ceci comprend implicitement en lui plusieurs représentations sans perdre sa simplicité dans la mesure où aucun caractère de l’objet en particulier ne se détache explicitement.

14Le nom propre est également un mode de désignation des représenta­tions intuitives. Lorsque celles-ci sont produites par l’action d’un objet sur la sensibilité, nous pouvons non seulement désigner les modifications qui surviennent dans notre âme, mais aussi l’objet qui en est la cause. Nous utili­sons pour cela « un signe formé proprement pour lui, un nom propre »49, car il n’y a pas autant d’objets extérieurs que de sensations. Cette expression est de la forme : « l’objet qui est la cause de ce que j’ai eu un jour telles et telles intuitions »50. Sous cette forme, le nom propre ne désigne donc pas une intuition pure (l’effet immédiat d’un objet sur la sensibilité), mais une représentation mixte, composée en partie d’intuitions, en partie de concepts. Malgré cette complexité apparente, on peut néanmoins considérer le nom propre comme l’expres­sion d’une représentation singulière et simple (intui­tion). Singulière, car en tant que nom propre, il ne doit représenter qu’un seul objet. Simple, car, comme auparavant et pour les mêmes raisons, toutes les représentations qu’un nom propre (Napoléon) éveille en nous (un empereur, le vainqueur d’Iéna, le vaincu de Waterloo…) sont redondantes et donc logiquement superflues, puisque l’objet était d’ores et déjà globalement pensé et désigné par le nom propre comme un tout auquel ne manque aucune propriété. Les représentations associées au nom propre mettent à jour des caractères déjà implicitement pensés en lui, et n’en sont donc que des consé­quences logiques. Si je désigne Napoléon par son nom, je désigne nécessaire­ment du même coup le vainqueur d’Iéna, le vaincu de Waterloo, etc., puisque ce sont les propriétés de l’être que je vise en entier. De même que les déterminations (A, m, n, r) découlent du ceci « du fait que c’est cette chose-là et pas une autre que nous nous représentons maintenant »51, de même les représentations associées au nom propre en découlent logiquement du fait que c’est cet individu-là, et pas un autre, que nous désignons. Si elles expriment explicitement ce qui était déjà pensé avec le nom propre, les représentations redondantes sont donc, du point de vue du contenu logique de la pensée, superflues : en disant ou en entendant le nom Napoléon, la plupart des interlocuteurs savent quel personnage historique il désigne, sans qu’il soit nécessaire d’en décliner toutes les propriétés. Une fois écartées, toutes les représentations superflues font à nouveau place à un noyau sémantique dépourvu de parties constitutives, une représentation simple dans sa compré­hension et singulière dans son extension : N (Napo­léon). A l’instar de l’in­dexical, le nom propre peut donc être considéré, en tant qu’abréviation de plusieurs caractères descriptifs, comme une représentation abrégée. Au lieu de dire cet A qui est m, n, r (cette personne qui est le vainqueur d’Iéna, le vaincu de Waterloo, etc.) nous lui donnons un nom propre et saisissons ainsi, en une représentation simple, l’unité intégrale d’un individu (l’être en entier sans qu’il soit nécessaire de décliner son être-tel et tel).

15La théorie de la redondance logique présente donc deux caractéris­tiques qui contredisent paradoxalement l’hypothèse initiale de la simplicité logique des indexicaux et des noms propres :

161) À son corps défendant, elle transforme les représentations singu­lières et simples (les intuitions et leurs désignations) en notions individuelles complexes impliquant implicitement une multiplicité de prédicats ou de caractères, conférant ainsi un contenu logique à ce qui n’était censé avoir aucune composante.

172) En affirmant que toutes les déterminations du sujet sont déjà impli­citement pensées en lui quand il est désigné par un nom propre ou un indexical, la théorie de la redondance transforme les propriétés empiriques de l’objet en caractères logiquement inclus dans la représentation-sujet et donc analytique­ment déductibles, abolissant ainsi la distinction entre les jugements analy­tiques apriori et les jugements synthétiques a posteriori. Tous les jugements qui affirment que S est p (où S est un indexical ou un nom propre, et p un caractère empirique) sont analytiques dans la mesure où, en décom­posant le contenu logique du sujet et en dévoilant l’inhérence des prédicats, ils dégagent explicitement ce qui était confusément impliqué en lui. L’impli­cation (inclu­sion) de p dans S est aussi, après analyse du contenu de S en ses diverses composantes, une implication (déduction) du jugement qui pose S est p.

18Dès lors deux questions se posent à nous. Si la redondance logique est un concept doublement aporétique impliquant, malgré lui, une négation de la simplicité des représentations et de la distinction analytique-synthétique auxquelles la sémantique objective reste foncièrement attachée, pourquoi Bolzano l’a-t-il adopté et conservé ? Etait-ce le seul moyen d’expliquer la simplicité du nom propre et de l’indexical ainsi que la compatibilité de cette simplicité avec la singularité ? A cela nous répondons que la notion de redon­dance logique traduit l’influence de la théorie leibnizienne du jugement, et que, moyennant certaines améliorations phénoménologiques, la sémantique objec­tive pouvait fort bien se passer de cette notion embarrassante.

L’influence de Leibniz

19Les deux idées-maitresses de la théorie de la redondance logique sont déjà présentes dans la philosophie de Leibniz — et cela n’est pas un hasard quand on sait le rôle prépondérant qu’elle a joué dans la formation de Bolzano et des intellectuels autrichiens du xixe siècle52. Les § 8 et 13 du Discours de métaphysique sont à cet égard significatifs53. Ils font partie de la 2e partie dans laquelle Leibniz, après avoir envisagé l’action de Dieu dont le monde dé­pend, considère les êtres créés ou substances individuelles qui composent celui-ci. Il s’agit d’abord de définir ou de déterminer la nature de la sub­stance individuelle. Pour expliquer « en quoi consiste la notion d’une sub­stance individuelle », Leibniz mobilise les ressources de la logique, notam­ment la conception classique du jugement comme attribution de prédicats (représentant des attributs) à un sujet (représentant une substance). Dans une proposition de la forme S est p on distingue en effet les prédicats attribués à un sujet, et ce sujet lui-même qui n’est à son tour prédiqué d’aucun autre sujet. D’un point de vue logique, une substance individuelle peut donc être définie comme le sujet de la proposition, i. e. ce à quoi sont attribués plu­sieurs prédicats, sans être lui-même prédicable d’un autre sujet.

20La détermination logique de la substance individuelle n’est cependant pas suffisante, car pour expliquer ce qu’est une substance individuelle créée ou réelle, il faut non seulement définir sa position de sujet dans la structure propositionnelle générale, mais aussi se pencher plus spécialement sur les propositions vraies dans lesquelles le sujet représente une substance existant véritablement. Or, une proposition est vraie si le prédicat que l’on énonce du sujet correspond à un attribut appartenant véritablement à la substance représentée par ce sujet : « Toute prédication véritable a quelque fondement dans la nature des choses »54, c’est-à-dire dans la nature du sujet ou la notion de la substance individuelle. Cela signifie qu’avant d’être extérieurement relié au sujet dans l’opération judicative, le prédicat est inclus en lui (in-esse, inhérence), et qu’il suffit donc de décomposer ou d’analyser la notion d’une substance individuelle pour extraire tous les prédicats impliqués en elle, comme on le fait dans une définition ou analyse conceptuelle (l’homme est un animal rationnel), sauf que la série des prédicats est ici beaucoup plus longue, puisqu’elle comprend les événements qui composent la vie d’un individu, afin que l’extension de la notion soit précisément limitée à cet indi­vidu et à lui seul. Ainsi, une notion individuelle telle que celle d’Alexandre le Grand sera-t-elle définie ou décomposée ainsi : roi de Macé­doine, élève d’Aristote, vainqueur des troupes de Darios, etc. C’est pourquoi toute propo­sition vraie (y compris les vérités contingentes et singulières où le sujet S est un individu55) qui extrait les prédicats enveloppés dans le sujet et met en évidence leur inclusion est analytique. L’analyse logique d’une notion S vaut alors comme démonstration : démontrer que S est p, c’est révéler l’inhérence ou l’implication de p dans S ; l’implication de p dans S permet la déduction, à partir de S, du jugement S est p.

21Dans la notion d’une substance individuelle, définie comme sujet logique enveloppant une suite plus ou moins riche de prédicats, on trouve deux types de prédicat. Les uns sont nécessaires : le contraire (non-p) est impossible ou implique contradiction (il est incompatible avec les autres caractères du sujet). « Mortel » est pour l’homme un prédicat nécessaire, impliqué dans la nature humaine et a fortiori dans la nature d’un être humain en particulier (dans la notion d’une substance individuelle créée). Le contraire (non-mortel) est à la fois, d’un point de vue logique, en contradic­tion avec le caractère vivant, et, d’un point de vue ontologique, contre-nature (incompatible avec l’essence de l’être considéré). L’égalité de la somme des angles aigus à deux droits est également et pour les mêmes raisons un prédicat nécessaire de la notion de triangle rectangle. Les prédicats néces­saires sont « compris expressément dans le sujet » 56.

22Les autres sont contingents ou accidentels : le contraire (non-p) est possible et n’impliquait pas contradiction. Ainsi en est-il, pour un être humain, du prédicat « mourir tel jour plutôt que tel autre », car la date de sa mort ne dépend pas seulement de la nature ou de l’essence de l’être considéré (de sa constitution physique par exemple), mais aussi de ses rapports avec les autres substances (un virus peut attaquer son organisme) ainsi que des libres décrets de la volonté de Dieu et des volontés humaines (un homme peut décider de se donner la mort ou de supprimer son prochain). Les prédicats contingents sont « compris virtuellement »57 dans le sujet. Ils n’y sont pas impliqués comme des nécessités (des prédicats qui échoient au sujet quoi qu’il arrive), mais seulement à titre de simples possibilités (ce sont des prédicats qui peuvent aussi bien échoir à un sujet que faire défaut, p et non-p étant également possibles). Ainsi mourir tel jour plutôt que tel autre fait-il partie des possibilités d’un sujet humain : celui-ci peut mourir à une date déterminée, mais le contraire (ne pas mourir ce jour-là) reste également possible. Mourir un jour déterminé n’est pas expressément inscrit en nous à titre de nécessité mais virtuellement à titre de possibilité.

23Tous les prédicats, nécessaires ou contingents, sont pour Leibniz inhérents à leur sujet : « le terme du sujet enferme toujours celui du prédi­cat » ; ils sont tous impliqués en lui (soit expressément à titre de nécessité, soit virtuellement à titre de possibilité). Si bien que la série intégrale des prédicats essentiels et accidentels (tous les événements nécessaires ou contingents d’une vie) est impliquée dans la notion d’un sujet individuel (elle y est logiquement contenue et en est donc logiquement déductible) :

Dans sa notion tous ses événements sont compris58.

La notion individuelle de chaque personne renferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera jamais59.

Tout ce qui doit arriver à quelque personne est déjà compris virtuellement dans sa nature ou notion, comme les propriétés le sont dans la définition du cercle60.

24Et si tous les prédicats sont impliqués dans la notion d’un sujet, alors celui qui connait parfaitement, dans ses moindres détails, cette notion sait avec certitude quels prédicats, présents, passés et à venir, lui reviennent de ma­nière nécessaire ou contingente. L’analyse intégrale du sujet lui permet en effet d’en déduire a priori tous les éléments, essentiels ou accidentels, comme le mathématicien déduit de la notion de cercle ses propriétés. Pour qu’une proposition soit vraie

il faut que le terme du sujet enferme toujours celui du prédicat, en sorte que celui qui entendrait parfaitement la notion du sujet, jugerait aussi que le prédicat lui appartient61.

La notion d’une substance individuelle enferme une fois pour toutes tout ce qui lui peut jamais arriver, et (…) en considérant cette notion on y peut voir tout ce qui pourra véritablement énoncer d’elle, comme nous pouvons voir dans la nature du cercle [par simple déduction a priori à partir de l’analyse de la notion] toutes les propriétés qu’on en peut déduire62.

Comme la notion individuelle de chaque personne renferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera jamais, on y voit les preuves [démonstration] a priori de la vérité de chaque événement [de l’avènement de chaque prédicat], ou pourquoi [s’agissant de prédicats contingents également possibles mais mutuellement contradictoires car il ne peut y avoir simultanément p et non-p] l’un est arrivé plutôt que l’autre63.

25Car une intelligence infinie ne se contente pas de relever les différentes possibilités ou de noter les prédicats contingents (cet homme peut mourir demain ou un autre jour, il peut devenir père un jour ou l’autre…), elle sait a priori (avant toute expérience) parmi tous les possibles lesquels se réalise­ront : cet homme mourra le 18 novembre 2014, Alexandre recevra la qualité de roi, César franchira le Rubicon64. Pour qui connait parfaitement la nature d’un sujet (toutes les composantes d’une notion individuelle), tous ses prédi­cats sont en effet démontrables ou déductibles a priori :

Ainsi la qualité de roi qui appartient à Alexandre le Grand, faisant abstraction du sujet, n’est pas assez déterminée à un individu [il n’aurait pas été logique­ment contradictoire ou impossible que cette qualité revienne à d’autres sub­stances individuelles], et n’enferme point les autres qualités du même sujet [la qualité de roi n’implique pas celle d’empereur], ni tout ce que la notion de prince comprend (…)65

26Interrompons un instant le texte : la qualité de roi est un prédicat contingent, accidentel, qui n’est pas impliqué dans le sujet Alexandre de manière néces­saire ou expresse mais seulement virtuelle ou potentielle (à titre de simple possibilité), car elle pouvait échoir à un autre individu sans que cela implique contradiction (Alexandre pouvait être roi, mais le contraire était également possible). Cette qualité est néanmoins, comme les autres, parfaitement con­nue de Dieu qui sait non seulement qu’il s’agit là d’une possibilité parmi d’autres, mais aussi que c’est elle, parmi tous les possibles, qui se réalisera :

(…) au lieu que Dieu voyant la notion individuelle ou hecceïté d’Alexandre, y voit en même temps le fondement et la raison de tous les prédicats qui se peuvent dire de lui véritablement [avant même l’avènement des prédicats], comme par exemple qu’il vaincrait Darius et Porus, jusqu’à y connaitre a priori (et non par expérience) s’il est mort d’une mort naturelle ou par poison, ce que nous ne pouvons savoir que par l’histoire66.

Si quelque homme était capable d’achever toute la démonstration, en vertu de laquelle il pourrait prouver cette connexion du sujet qui est César et du prédicat qui est son entreprise heureuse ; il ferait voir, en effet, que la dictature future de César a son fondement dans sa notion ou nature, qu’on y voit une raison pourquoi il a plutôt résolu de passer le Rubicon que de s’y arrêter67.

27… bien que tous ces prédicats soient contingents, puisque le contraire, quoique non-réalisé, est possible ou n’implique pas contradiction.

28Or, la contingence de certains prédicats ne fait nullement obstacle, dans l’entendement divin, a une certitude. Tout cela (que César ait franchi le Rubicon, qu’Alexandre ait été roi et qu’il ait vaincu Darius) n’est nullement nécessaire, mais n’en demeure pas moins « certain » pour une intelligence infinie qui découvre tous les prédicats impliqués dans la notion d’une substance individuelle et qui pré-voit les futurs contingents68. Les vérités contingentes portant sur des événements accidentels (César a franchi le Rubicon, Alexandre a vaincu Darius), « quoique assurées »69 (pour Dieu avant même qu’elles ne se réalisent)

(…) ne laissent pas d’être contingentes [le contraire demeurait possible], étant fondées sur le libre arbitre de Dieu ou des créatures, dont le choix [faire A plutôt que non-A] a toujours ses raisons70 qui inclinent sans nécessiter [« sans nécessiter » car Dieu doit demeurer tout puissant et les créatures humaines libres]71.

29Si la connaissance intégrale des prédicats par simple analyse du sujet ou démonstration a priori ainsi que la pré-vision des prédicats futurs n’est pas à la portée d’un entendement fini, cela tient à deux raisons. Tout d’abord, les prédicats contingents ne relèvent pas seulement de l’essence d’une substance individuelle mais aussi et surtout de son existence, c’est-à-dire de son immer­sion dans un monde où toutes les substances agissent les unes sur les autres, et où les décisions et les actions des créatures douées de volonté, à l’image des décrets de Dieu, témoignent d’un libre arbitre72. C’est pourquoi, seule l’inhérence expresse des prédicats nécessaires dans l’essence d’un sujet (les vérités nécessaires) est accessible à l’entendement humain par simple analyse ou démonstration a priori. Pour connaitre les vérités de fait, contingentes, il doit s’en remettre à l’expérience, a posteriori, et, tant qu’un possible n’est pas réalisé, se contenter de simples conjectures. En outre, si la démonstration a priori d’une vérité nécessaire est humainement réalisable puisque, la conjonction de prédicats dans le sujet (l’homme en général, le triangle en général) étant finie, la méthode comprend également un nombre fini de procédures73, en revanche la démonstration d’une vérité contingente (la dé­monstration que S est p, où p est une propriété contingente) n’est plus à notre portée car, la conjonction de prédicats dans le sujet étant cette fois infinie74, elle implique une analyse infinie75.

30On retrouve donc au cœur de la théorie leibnizienne du jugement les deux idées fortes de la doctrine bolzanienne de la redondance logique (cf. supra, la conclusion du chapitre précédant). L’idée qu’une représentation demeure simple malgré les prédicats implicites impliqués ou abrégés en elle, ainsi que son corollaire, i. e. l’idée que les déterminations opérées dans le jugement vrai sont des conséquences logiques de l’analyse du sujet, font en effet directement écho à la théorie leibnizienne du jugement comme juge­ment analytique où le prédicat est expressément ou virtuellement inhérent au sujet76. Si Bolzano considère que les représentations associées au nom propre ou à l’indexical (N (ceci) qui est A, lequel est m, n, r) sont logiquement « redon­dantes », puisqu’elles dévoilent des caractères déjà implicitement pensés en eux, c’est qu’à l’instar de Leibniz il envisage ici le sujet de la proposition (N, ceci) comme une notion individuelle complexe impliquant au moins vir­tuellement une multiplicité de prédicats.

31Aussi n’est-il pas étonnant que les difficultés de la philosophie leib­nizienne, dans laquelle Bolzano a été formé, ressurgissent dans la sémantique objective : la transformation de la représentation individuelle simple en une notion complexe comprenant plusieurs caractères, et l’absorption du juge­ment synthétique dans le jugement analytique. Les toutes premières œuvres de Bolzano en témoignent déjà. Le § 7 de Mathesis universelle est à cet égard particulièrement significatif, puisqu’ en définissant l’individu comme une unité renfermant tous les prédicats lui appartenant il reprend directement la détermination leibnizienne de la substance77. Bolzano rappelle d’abord le principe de déterminabilité intégrale selon lequel « à toute chose réellement existante [Individua] appartient nécessairement l’un ou l’autre des deux prédicats contradictoirement opposés » : « à un individu, par exemple, Caius, appartient tous les prédicats, [tels que] vertueux ou non vertueux », et ils lui appartiennent tous, précise-t-il aussitôt, « en quelque sorte analytiquement, [et] non pas synthétiquement » 78. Si l’individu est ontologiquement défini par la réunion intégrale de ses propriétés, alors une représentation qui prend pour objet cet être entier, telle que le nom propre ou l’indexical, devra logiquement impliquer les prédicats correspondants (sous une forme cependant implicite car si chaque prédicat — α, β — peut certes se détacher des autres individuellement, il est impossible de les exprimer tous ensemble distinctement — αβγ…). Le jugement qui énonce explicitement l’inhérence d’un prédicat dans un sujet individuel est donc, comme chez Leibniz, un jugement analytique : « dans le cas des choses réellement existantes, tous les prédicats [non pas tous les prédicats pris ensemble mais chacun pris séparément, autrement dit n’importe quel prédicat] qui leur appartiennent peuvent être représentés comme analytiquement contenus en elles »79. La source leibnizienne de la future théorie bolzanienne des repré­sentations singulières et des représentations redondantes apparait ici au grand jour.

32Maintenant que la mise en perspective historique de la théorie des représentations redondantes nous a permis d’en saisir les caractères et les faiblesses, reste à savoir s’il est possible de se passer du concept aporétique de redondance pour décrire les représentations indexicales et propres et rendre compte de leur simplicité.

L’analyse de l’indexical et du nom propre peut-elle se passer de la notion de redondance ?

33Décrire les expressions indexicales et propres comme des représentations simples indépendamment du concept de représentation redondante, tel est précisément l’objectif de l’analyse phénoménologique de Husserl au début de la IVe Recherche logique, qui se présente, du moins pour une grande part, comme une relecture de la sémantique objective. Husserl est sans doute un des premiers, après Exner, à avoir été sensible aux difficultés du système de Bolzano, mais plutôt que de le rejeter en bloc ou d’en rester à un scepticisme de bon aloi, il préfère en conserver les acquis et corriger les points litigieux. Au § 3 Husserl reste d’abord fidèle à Bolzano en réaffirmant la simplicité du nom propre. Si N est la représentation d’une personne que nous connaissons (un certain Schultze), cela n’implique nullement qu’il soit une représentation composée à l’image de son objet fait d’une multiplicité de parties et de propriétés, comme si sa signification était équivalente à : cet homme qui s’appelle « Schultze », qui est un charmant voisin, qui a quarante ans, etc. Car la complexité de cette structure grammaticale (cet A qui est αβγ…) suppose une construction progressive (« au fur et à mesure » que l’on dégage et relie les caractères αβγ) incompatible avec le caractère direct ou immédiat du nom propre qui, avant l’adjonction de caractères supplémentaires, désigne déjà globalement son objet en un éclair. Jusque-là Husserl est d’accord avec Bolzano. Cependant il a bien compris que la notion de redondance n’est guère compatible avec la simplicité du nom propre, puisqu’en affirmant que les carac­tères supplémentaires étaient pensés, dès le départ, par le nom propre, Bolzano transforme paradoxalement celui-ci en une représentation composée dans le contenu logique de laquelle ces caractères sont précisé­ment impliqués, ne fût-ce que de manière implicite!

34Pour garantir la simplicité du nom propre, il faut donc lui trouver un autre fondement et redéfinir les représentations qui lui sont associées (αβγ). Bolzano n’aurait pas dû les envisager comme le fruit d’une analyse logique du sujet. D’abord, parce que nous utilisons souvent un nom propre avant de connaitre tous les caractères de l’individu désigné, si tant est qu’une telle connaissance parfaite ou complète de ce que Leibniz appelle une notion individuelle soit possible. De plus, les caractères avec lesquels nous détermi­nons l’individu sont pour la plupart empiriques ou contingents. Car nous ne proposons pas simplement une détermination conceptuelle pure, comme si l’on disait : « Schultze est un animal rationnel ou un animal politique » ; pour mieux identifier l’objet visé nous disons plutôt : « Schultze est mon charmant voisin quadragénaire, qui habite telle rue, qui est père de trois enfants pré­nommés… ». De même, s’agissant d’un personnage du passé, nous ne disons pas : « Napoléon est un homme français », mais : « c’est le vainqueur d’Iéna, le vaincu de Waterloo… ». Or, nous ne pouvons pas connaitre a priori ces caractères en les déduisant du sujet ; nous pouvons seulement les découvrir a posteriori, après coup, grâce à l’expérience. Aucune analyse logique du sujet ne permet de déduire, avant la bataille, que Napoléon serait vaincu à Waterloo, comme si ce caractère, ainsi que toute l’histoire du personnage, étaient déjà inscrits dans la notion individuelle et devaient fatalement en découler aussi sûrement et nécessairement que l’égalité des angles à deux droits résulte du concept de triangle rectangle. Que la ville qui porte le nom de La Trinité-sur-Mer soit au bord de la mer, c’est là tout ce que l’on peut déduire de ce nom propre, et cette inférence serait impossible si la structure gramma­ticale du nom propre ne contenait pas des composantes conceptuelles (la représenta­tion de la mer et d’une relation). L’explication d’un nom propre (par N j’entends cet homme qui s’appelle « N », qui a les propriétés αγβ…)

fournit des significations toujours nouvelles et non des significations par­tielles impliquées réellement [analytiquement] dans la signification [propre] primitive, et auxquelles il manquerait simplement d’être dégagées80.

Les significations se présentant comme telles à l’occasion des explications prédicatives de ce qui est représenté à chaque fois sont manifestement des significations nouvellement conçues, et non pas impliquées réellement de quelque manière que ce soit dans la signification primitive, dans la significa­tion propre en soi totalement simple81.

35Ce que Husserl reproche ici à Bolzano, c’est précisément sont leibnizia­nisme : les caractères prétendument redondants ne sont pas des conséquences logiques du nom propre ou des caractères immanents de la représentation propre, mais des propriétés contingentes ou accidentelles de son objet dont la découverte empirique est postérieure aux premières utilisations du nom propre et qui lui ont donc été ajoutées après-coup, de l’extérieur, dans un jugement synthétique a posteriori.

36Dès lors, une fois la notion de redondance écartée, il faut que la simplicité du nom propre repose sur un autre fondement. Si celui-ci demeure une représentation simple, ce n’est pas parce que les représentations qui lui sont associées seraient redondantes, mais simplement parce qu’il faut distin­guer ici, comme dans toute représentation, le contenu psychologique, complexe et variable, et le contenu logique idéal, simple (car nous visons directement et globalement l’objet en entier sans en détacher une marque distinctive) et identique (car un nom propre désigne toujours le même objet, quelles que soient les représentations subjectives qu’il est susceptible d’évo­quer chez les différents interlocuteurs). En d’autres termes, si l’on peut supprimer les représentations associées pour isoler dans toute sa simplicité le nom propre, ce n’est pas parce que ces représentations seraient, eu égard au contenu logique, redondantes, mais simplement parce que l’unité logique du noyau sémantique N n’est pas altérée par la diversité des contenus psycho­logiques étrangers qui viennent se greffer autour de lui.

37La relecture husserlienne de Bolzano justifie donc rétrospectivement la méfiance et la perplexité d’Exner à propos de la notion de redondance. Une représentation est redondante, disait Bolzano, quand son contenu comprend « des parties constitutives qui énoncent sur l’objet auquel se rapporte la représentation des propriétés qui sont déjà une conséquence des autres parties constitutives »82 (toutes ces propriétés étant elles-mêmes impliquées dans le sujet selon la conception leibniziano-bolzanienne du jugement et de la sub­stance). Cette définition de la redondance s’applique sans doute parfaite­ment aux représentations composées conceptuelles pures dans lesquelles les relations extensionnelles entre les différentes composantes conceptuelles autorisent des inférences logiques. Dans la représentation « un quadrangle dont les côtés opposés sont parallèles et de même longueur »83, la partie « et de même longueur » est redondante car elle est déjà impliquée dans les autres caractères. De même, dans la représentation composée « un triangle qui a tous les côtés égaux et tous les angles égaux », la propriété de l’égalité des angles découle de l’égalité des côtés. En revanche, s’agissant des représen­tations de la forme : ceci qui est A, lequel est m, n, r, (cette rose que je vois, qui est rouge, parfumée, aux pétales arrondis, aux étamines jaunes…), Exner est pour le moins perplexe. Si ce type de jugement ou de représentation est redondant, alors — d’après la définition du § 70 de WL — les caractères (m, n, r…) doivent découler les uns des autres à titre de simple conséquence logique ; ce qui est maintenant rien moins qu’évident :

Mais quel serait le caractère simple représenté par le « ceci » dont les autres caractères pourraient découler ? Est-ce que l’être-rouge des pétales doit découler de leur arrondi ou de l’être-jaune des étamines ? Quel caractère peut jamais découler d’un autre ? (…) D’après votre présentation, il me semble bien plutôt que tous ces caractères découlent de quelque chose d’inconnu désigné par « ceci », ce qui est pour moi incompréhensible84.

38Comment une propriété physique relevant d’un certain genre (couleur) pourrait-elle être une conséquence logique d’une propriété appartenant à un autre genre (forme, senteur) ? Même si la démonstration n’utilise pas d’autres concepts que ceux qui figurent dans la proposition ou la représenta­tion composée, le passage d’une propriété à une autre n’est-il pas aussi à sa façon une « transgression des genres »85 ? Bolzano connaissait pourtant bien le précepte aristotélicien, auquel il restera toujours attaché :

Je ne peux me satisfaire d’aucune démonstration, même rigoureuse, si elle n’est pas déduite de concepts contenus dans la thèse à démontrer, et qu’elle se sert d’un concept intermédiaire, étranger, ce qui est toujours un « passage à un autre genre » erroné. Ici, je compte en géométrie comme erreur de démontrer tous les théorèmes sur les angles et les relations des droites (dans les triangles) à l’aide de la considération du plan [comme le faisait Euclide], ce à quoi la thèse ne se prête nullement. Ici je compte aussi le concept de mouve­ment que plusieurs mathématiciens ont utilisé pour démontrer des vérités de la géométrie pure 86.

39Or, si on infère une couleur d’une senteur ou de quelque autre propriété, ne fait-on pas également appel à des concepts étrangers dont le seul point commun est d’être réunis dans le même objet (une rose) sans que cela implique entre eux une communauté de genre ? Comment la rougeur de la rose pourrait-elle logiquement découler de sa senteur, de la forme des pétales ou de l’être-jaune des étamines ? Y a-t-il là une relation de principe à conséquence, comme dans les représentations et les propositions mathéma­tiques purement conceptuelles ? Une rose inodore est-elle logiquement con­tradictoire comme un cercle carré? Le seul lien entre tous ces éléments n’est pas logique, mais physique : ce sont des qualités réunies accidentelle­ment dans le même objet. Tout au plus peut-on dire, comme Husserl, qu’il n’y a pas de couleur sans étendu (moments dépendants), mais cela ne présage en rien de leurs déterminations concrètes (cela ne permet pas de dire que la rose est rouge parce qu’elle est odorante ou que ses pétales sont arrondis). Il est vrai que Bolzano affirme simplement qu’une fois que l’on a désigné une certaine rose rouge, odorante, etc. au moyen d’un indexical, alors toutes ses propriétés en découlent nécessairement puisque l’objet est visé globalement comme un tout ou un être entier (si ceci vise un A qui est αβγ, alors en disant simplement ceci, je vise aussi implicitement αβγ…même si aucun caractère ne se détache explicitement). Mais alors Bolzano devrait-il peut-être revoir la définition proposée par le § 70, puisque les propriétés redondantes n’y sont pas définies cette fois par rapport au sujet mais par rapport à d’autres propriétés. Peut-être faudrait-il dès lors distinguer deux sortes de redondance. L’une qui intervient lorsque les propriétés d’un objet ou les caractères conceptuels qui les représentent découlent les uns des autres : si un homme est célibataire il n’est pas marié, il peut avoir plusieurs maîtresses sans être polygame…. L’autre intervient lorsque les propriétés découlent de leur sujet : une fois que j’ai désigné un individu en entier au moyen d’un nom propre ou d’un indexical, toutes les propriétés impliquées en lui en découlent (si Napoléon ou celui-ci désigne le personnage qui porte ce nom, alors du même coup le mot désigne le vainqueur d’Iéna, le vaincu de Waterloo…). La première redon­dance concerne les représentations conceptuelles pures (générales et compo­sées); la deuxième les représentations intuitives (singu­lières et simples). La définition du § 70 de WL sur laquelle porte la critique d’Exner s’appliquerait seulement au premier type de redondance, si tant est que cette distinction soit légitime.

40Paradoxalement, la sémantique objective elle-même avait pourtant suffisamment de ressources pour se passer de la notion de redondance et s’épargner ainsi toutes les difficultés relevées par Exner et Husserl. Tout d’abord, Bolzano aurait dû se souvenir de sa propre distinction entre la composition de l’objet et celle de la représentation : les propriétés d’un objet ne sont pas nécessairement toutes représentées dans une représentation se rapportant à lui, et inversement il y a parfois dans les représentations des composantes qui ne correspondent à rien dans l’objet représenté87. A partir de là, il aurait pu comprendre que les caractères prétendument redondants ne sont pas imputables au ceci ou au nom propre à titre de composantes logiques implicites de la représentation (ce qui supprimerait paradoxalement sa simplicité), mais seulement à l’objet à titre de propriétés. En affirmant que les caractères sont redondants parce qu’ils sont dès le départ implicitement pensés avec le ceci ou le nom propre, Bolzano confond manifestement les propriétés de l’objet et les éléments de sa représentation : l’objet désigné a bien avec lui ou en lui toutes ses parties et ses propriétés, mais la représen­tation simple correspondante (indexical ou nom propre) n’a pas en elle des composantes qui représenteraient les propriétés objectives. Que l’objet soit désigné globale­ment et directement comme un tout ou un être entier, cela suppose au contraire que ses propriétés, prises séparément (α) ou réunies distinctement dans une série (α et β et γ, etc.), ne soient absolument pas représentées à leur tour, de quelque manière que ce soit, sinon le nom propre ou l’indexical se transformerait en une description définie (Alexandre = le roi de Macédoine qui s’appelle « Alexandre », vainqueur de Darius) ou en une interminable liste (cet homme qui est {α, β, γ, …}). De la présence intégrale des propriétés dans le tout (l’objet) il ne fallait pas conclure, sur le modèle leibnizien, à l’inhérence implicite des caractères correspondants dans la représentation.

41En outre, à partir de la distinction entre jugement synthétique a poste­riori et jugement analytique a priori88, Bolzano aurait pu également com­prendre que les caractères que l’on associe mentalement et verbalement à l’indexical ou au nom propre (dans la formule N (ceci) qui est A, lequel est α, β, γ), ne sont pas des caractères intrinsèques analytiquement impliqués dans une notion ou une représentation-sujet, mais plutôt des propriétés empiriques extrinsèques découvertes a posteriori par un examen de l’objet extérieur89. D’autant plus que la notion de propriété (Beschaffenheit) attribuée à l’objet dans une proposition peut être aussi bien une qualité intrinsèque (Eigen­schaft) — et dans ce cas le jugement pourrait être éventuellement analytique — qu’une relation que l’objet entretient avec les autres. Cette notion désigne en effet tout ce qui revient à un objet, de manière durable ou temporaire, interne ou externe90. Or tout ce qui revient à un objet de manière temporaire et externe (sous l’action d’un autre objet) ne peut être logiquement impliqué a priori dans le sujet. D’autant moins que les choses individuelles appartenant au monde réel sont inscrites dans le temps et dans l’espace et sont donc ipso facto soumises à la causalité : elles peuvent agir les unes sur les autres91, et produire ou subir un effet dans le monde réel. Or ces effets ne sont pas tous prévisibles à l’avance (ou du moins ne sont pas inclus dans la notion indivi­duelle), non seulement parce que la cause est quelque chose d’extérieur au sujet qu’elle affecte, mais aussi parce qu’un individu entretient avec le reste de l’univers de multiples relations qui lui apportent, pro­visoirement ou défi­nitivement, de nouveaux attributs qui ne sommeillaient nulle part en lui en attendant leur avènement.

42Enfin, au lieu d’invoquer la notion de redondance pour rendre compte maladroitement de la simplicité du nom propre et de l’indexical, Bolzano pouvait tout simplement s’appuyer sur sa distinction entre les représentations en soi, objectives, et les représentations eues, subjectives, dans lesquelles nous les saisissons mentalement et les exprimons verbalement. Car en met­tant la complexité sur le compte des représentations subjectives, il garantis­sait du même coup la simplicité des représentations objectives. Tandis que le contenu psychologique (les composantes) des représentations subjectives associées au nom propre ou au ceci est complexe et variable, la représenta­tion logique correspondante reste simple. Pour moi N est m, pour toi N est n (« Alexandre » évoque pour moi l’élève d’Aristote, pour toi le roi de Macé­doine), mais le nom propre désigne partout et toujours le même individu (Kripke dira qu’il est un désignateur rigide).

43L’attachement paradoxal de Bolzano au concept de représentation redondante, malgré les problèmes qu’il entraine et en dépit des autres res­sources dont disposait la sémantique objective, traduit l’influence du rationa­lisme leibnizien dont les concepts fondamentaux (notamment l’équi­valence entre propositio et cogitatio possibilis92) ont nourri sa formation et déterminé son orientation philosophique, mais dont les difficultés et les limites (concen­trées dans la théorie leibnizienne du jugement) ont également grevé l’héri­tage reçu par celui qu’on a parfois appelé le « Leibniz de Bohême »93. Si la sémantique objective a heureusement exploité la suggestion de Leibniz selon laquelle toutes les propositions n’ont pas à être pensées, en revanche cer­taines analyses pâtissent d’une approche par trop logiciste de l’individu (sur le modèle du sujet des propositions analytiques) et d’un primat excessif de l’analytique sur le synthétique qui ont empêché Bolzano de décrire cor­rectement ce qui se joue exactement dans les représentations et les expres­sions linguistiques portant sur les individus.

Notes

1 Cf. Bolzano, Bernard, Correspondance Bolzano-Exner (abrégé Corres), trad. fr. coordonnée par C. Maigné et J. Sebestik (et présentée à la suite de De la méthode mathématique), Paris, Vrin, 2008. Cf. en particulier la Lettre 3.
2 Le lecteur trouvera un bon résumé de la sémantique objective de Bolzano dans l’introduction du Nouvel Anti-Kant de F. Příhonský. Cf. Příhonský, Franz, Bolzano contre Kant. Le nouvel Anti-Kant, trad. fr. S. Lapointe, Paris, Vrin, 2006, p. 37-47.
3 La proposition en soi donne alors à l’acte subjectif de pensée qui la saisit et à la phrase qui l’énonce leur contenu logique ou sémantique.
4 Cf. Bolzano, Bernard, De la méthode mathématique (abrégé DMM), trad. fr. coordonnée par C. Maigné et J. Sebestik, Paris, Vrin, 2008, § 6.
5 Cf. Bolzano, Bernard, Grundlegung der Logik. Wissenschaftslehre I/II (abrégé WL), Friedrich Kambartel (éd.), Hambourg, Félix Meiner Verlag, 1978 ; Théorie de la science, trad. fr. J. English Paris, Gallimard, 2011, § 61, p. 176. Nous indiquerons exclusivement la pagination de l’édition française.
6 Cf. WL,§ 72. « Il est en effet manifeste qu’en rapport avec leur extension, les repré­sentations qui sont les plus notables sont celles qui n’ont qu’un seul objet, et en rapport avec leur contenu, celles qui sont simples » Příhonský, op. cit., p. 44.
7 Cf. WL, § 120. Bolzano admettait encore ce principe en 1811-1812 : « Plus le contenu d’un concept est grand, plus son extension sera petite » De la logique (DL), in Premiers écrits (PE). Philosophie, logique, mathématique, C. Maigné et J. Sebestik (éd.), Paris, Vrin, 2010, p. 182.
8 Příhonský exprime bien la difficulté : « Si une représentation doit représenter un seul objet (…), elle doit être, pensera-t-on, composée d’un grand nombre de parties, car on ne peut composer une représentation qui seule convient à cet objet et à lui seul qu’en donnant un très grand nombre des propriétés qui reviennent à cet objet » op. cit., p. 44-45.
9 Corres, Lettre 2, p. 118. Cf. WL, § 48, p. 145; § 75, p. 214; DMM, p. 77.
10 WL, § 72, p. 208.
11 Ibid., p. 208-209.
12 Corres, Lettre 2, p. 122.
13 WL, § 72, p. 208.
14 Ibid., § 73, p. 211.
15 Cf. DMM, § 6 ; WL, § 73.
16 Cf. ibid., § 3, et p. 79 ; WL, § 73, p. 211.
17 Cf. DMM, p. 79 ; WL, § 73, p. 212.
18 Cf. WL, § 79, 3), p. 225 et 227.
19 WL, § 78, p. 221. L’objet d’une représentation est quant à lui défini comme « toute chose réelle ou non réelle dont on peut dire qu’elle est représentée par cette repré­sentation, ou encore dont traite une proposition où cette représentation est une représentation-sujet » DMM, p. 71. Cf. Corres, Lettres 2 et 4, et WL, I, p. 219.
20 Cf. Corres, Lettre 2, p. 119.
21 Cf. WL, § 56, p. 159. Un fils instruit d’un père sans instruction et un fils sans instruction d’un père instruit ont le même contenu.
22 La différence entre l’objet et le contenu d’une représentation apparait clairement dans les représentations équivalentes : « un nombre qui, multiplié par lui-même, égale 4 » et « le plus petit nombre divisible par 2 » ont le même objet (le nombre 2), mais pas le même contenu, puisque ces deux représentations ne sont pas composées des mêmes éléments.
23 DMM, § 3; WL, § 56, p. 159.
24 Cf. DMM, p. 70-71.
25 WL, § 73, p. 212.
26 Cf. DL, in PE.
27 DL, p. 184-185.
28 « Une représentation est tout ce qui peut être désigné par un mot. Par exemple, « maison », « homme », « animal », etc. » ibid., p. 181.
29 « Tous les mots [« maison », « homme », « animal »], en tant que tels, désignent toujours des concepts » ibid., p. 182.
30 Corres, Lettre 4, p. 133.
31 DL, p. 182. On obtient là à vrai dire une représentation mixte, mi-intuitive (ce, ceci), mi-conceptuelle (cet A).
32 WL, § 74, p. 213.
33 Pour simplifier l’exposé, nous nous limiterons ici aux intuitions sensibles, et passerons sous silence les intuitions que l’âme a de ses propres opérations mentales.
34 Ibid., § 75, p. 214.
35 Cf. WL, III, § 218, p. 22.
36 Corres, Lettre 4, p. 141.
37 Cf. WL § 75, 2), trad. fr. p. 215.
38 Cf. WL, § 59, p. 171-172.
39 Cf. WL, § 59 et 69.
40 Příhonský résume ainsi la théorie bolzanienne de la redondance : « Toutes les représentations (…) qui sont indiquées dans le langage par ceci appartiennent à la classe des intuitions. Certes, nous avons l’habitude d’ajouter à leur communication verbale certaines déterminations, et nous disons, par exemple : ceci que je vois, sens, ressens à l’instant même, etc., mais nous ne le faisons que pour nous faire mieux comprendre de l’auditeur et en aucun cas parce que cette apposition apparait néces­saire à la formation de la représentation elle-même » (op. cit., p. 45), puisqu’en disant ceci nous avons une représentation d’un être entier, d’un objet pris comme un tout (comprenant donc avec lui et en lui toutes ses propriétés).
41 DMM, p. 70.
42 Corres, Lettre 2, p. 124.
43 WL, § 59, p. 171. Pour plus de clarté il faut distinguer à nouveau les concepts désignant une substance (A, homme, maison, chien) et les concepts désignant une propriété de la substance (m, n, r ; mortel, grand, blanc). Être un A (un homme) est cependant déjà aussi en un certain sens une « propriété » ou une détermination d’un individu au même titre qu’être m ou n (blanc, mortel), car un individu peut être substantivement déterminé au moyen d’un concept de substance qui le range dans telle ou telle espèce (homme, animal), avant d’être prédicativement déterminé dans ses propriétés (mortel, blanc). Un concept de substance détermine l’être d’un indivi­du, et les concepts de propriétés son être-tel. Cf. Corres, Lettre 13, p. 184 : certaines représentations (Dieu, âme, atome) ont pour objet une substance, d’autres (univers) une collection de plusieurs (une infinité) substances, d’autres enfin (toute-puissance, vertu) des propriétés de certaines substances.
44 DMM, p. 70. Cf. aussi Corres, Lettre 2, p. 124.
45 « La modification en train de nous advenir » (ibid., p. 78), la sensation déterminée actuellement présente en nous.
46 WL, § 60, p. 175.Cf. aussi DMM, § 6 - 4.
47 Corres, Lettre 2, p. 124.
48 Corres, Lettre 13, p. 198.
49 WL, § 75, p. 215.
50 Ibid.
51 Corres, Lettre 2, p. 124.
52 Cf. l’introduction de C. Maigné et J. Sebestik aux PE.
53 Leibniz, G. W., Discours de métaphysique, Paris, Vrin, 1988. Cf. aussi les pré­cieuses notes de G. Le Roy. Ainsi que la lettre à Arnauld, datée du 4-14 juillet 1686.
54 Discours, p. 43. La définition proposée par F. Příhonský est très proche de la conception leibnizienne : « Lorsque nous affirmons (…) qu’une proposition x est vraie, nous n’affirmons par là rien d’autre que ceci : cette proposition attribue à l’objet dont elle traite une propriété qui lui revient ou que ce dernier a » op. cit.,p. 39.
55 Ce que Leibniz appelle la notion d’une substance individuelle.
56 Ibid.
57 Ibid.
58 Extrait du titre du § 9.
59 Extrait du titre du § 13.
60 Ibid., p. 47.
61 Ibid., § 8, p. 43.
62 Ibid., § 13, p. 47.
63 Ibid.
64 Dans la lettre d’Arnaud du 13 mars 1686 l’hypothèse est poussée à l’extrême : « la notion individuelle d’Adam a enfermé qu’il aurait tant d’enfants, et la notion indivi­duelle de chacun de ces enfants tout ce qu’ils feraient et tous les enfants qu’ils auraient : et ainsi de suite » (op. cit., p. 83).
65 Discours, p. 43.
66 Ibid.
67 Ibid., § 13, p. 48.
68 De même, pour Bolzano, Dieu connait toutes les vérités (toutes les propositions vraies). Ce qui ne signifie pas que les propositions vraies soient toutes analytiques comme chez Leibniz, car, pour Bolzano, il y a également des propositions synthé­tiques (toutefois celles qui contiennent des représentations redondantes sont, à tort, traitées comme des propositions analytiques).
69 Titre du § 13.
70 « L’homme fera toujours (quoique librement) ce qui paraîtra le meilleur » ibid., § 13, p. 49. Le contraire (ce qui lui parait le pire), il l’évitera, mais cela demeure pos­sible, car cela n’implique pas contradiction, puisque faire le pire comme le meilleur relève des possibilités d’un agent libre.
71 Titre du § 13.
72 « (…) les propositions contingentes vraies ont une portée existentielle. Elles concernent le monde actuel, c’est-à-dire le monde choisi par Dieu parmi une infinité de mondes possibles pour être créé. » J.-G. Rossi, « Contingence et nécessité chez Leibniz », in Les Études philosophiques, avril-juin 1989, Paris, PUF.
73 Un homme est mortel car (selon la définition ou l’analyse de la notion) il est un animal politique. 2 et 2 font 4 car, selon les définitions de 2 (1 + 1), 3 (2 + 1) et 4 (3 + 1), on peut analyser ainsi la somme : 2 + 2 = 2 + 1 + 1 (selon la 1re définition) = 3 + 1 (selon la 2e définition) = 4 (selon la 3e définition). Cqfd. Cf. Leibniz, G. W., Nouveaux essais sur l’entendement humain, trad. fr. J. Brunschwig, Paris, G.F., 1990, p. 326.
74 Conformément à l’idée que l’extension et la compréhension sont inversement proportionnelles et qu’il faut multiplier les prédicats pour individualiser le sujet (homme = animal rationnel ; Alexandre = roi de Macédoine, élève d’Aristote, vain­queur de Darius, etc.).
75 Cf. J.-G. Rossi, article cité, p. 239.
76 « (…) lorsque le prédicat n’est pas compris expressément dans le sujet, il faut qu’il y soit compris virtuellement » Leibniz, G. W., Discours, § 8, p. 43.
77 PE, p. 143-144.
78 Ibid.
79 Ibid.
80 Husserl, Edmund, Logische Untersuchungen, Zweiter Band, Erster Teil, Hua XIX/1, U. Panzer (éd.), Kluwer, Dordrecht/Boston/Londres, 1984, p. 306 ; Recherches logiques, Tome II, 2e partie, trad. fr. H. Élie, A.-L. Kelkel et R. Schérer, Paris, PUF,1972, p. 90. Nous utiliserons les abréviations suivantes : LU, IV. Unt. ; RL IV.
81 Ibid., p. 308 ; trad. fr. p. 92.
82 WL, § 70, p. 202.
83 Ibid., § 69, p. 200.
84 Corres, Lettre 3, p. 131.
85 Cf. Aristote, Traité du Ciel, 30, 268b, trad. fr. J. Tricot, Paris, Vrin, 1949.
86 Cf. Bolzano, Bernard, Considérations sur quelques objets de la géométrie élémentaire (1804), Préface (début), in PE, p. 72.
87 L’introduction du Nouvel Anti-Kant insiste sur ce point fondamental. Cf. op. cit., p. 43-44.
88 Cette distinction est déjà posée dans la logique de 1811-1812 : « une division très importante entre les jugements est celle entre les jugements analytiques et les jugements synthétiques » DL, in PE, p. 188. Dans les premiers le prédicat est une composante du concept du sujet (« un miroir de poche est quelque chose que l’on peut porter dans la poche » : la redondance saute aux yeux puisque le prédicat est déjà impliqué dans le sujet). Dans les seconds le prédicat n’est pas une composante du sujet (« le soleil réchauffe »), ce qui interdit de prendre ici le prédicat pour une représentation redondante qui serait déjà pensée ou incluse dans le sujet. Pourtant, selon la théorie postérieure des représentations redondantes (WL et DMM), le caractère « réchauffe » et le concept « soleil » sont redondants par rapport au ceci (ceci qui me réchauffe est le soleil ou ceci est le soleil, il me réchauffe) si au moyen de ce petit mot je pense et désigne déjà précisément le soleil qui me réchauffe !
89 Lorsqu’il distingue les propositions conceptuelles et intuitives (WL, § 133), Bolzano prend la peine de rappeler (même s’il approfondit ensuite la distinction analytique-synthétique) que « la vérité de la plupart des propositions conceptuelles peut être décidée par simple réflexion sans expérience, tandis que les propositions qui contiennent une intuition ne peuvent se juger communément qu’à partir d’expériences » op. cit., p. 294.
90 Cf. WL, § 80 et § 112.
91 Cf. DMM, § 13.
92 Cf. WL, § 21 et 23.
93 C’est ainsi que J. Durdik qualifie Bolzano à l’occasion de la célébration du centième anniversaire de sa naissance à Prague. Cf. « Über B. Bolzanos Philosophie und Wirken », cité dans W. Künne, « Die Ernte wird erscheinen. Die Geschichte der Bolzano-Reception 1849-1939 », dans Bolzano und die österreichische Geistes­geschichte, hrgs. H. Ganthaler und Otto Neumaier, Beiträge zur Bolzano-Forschung 6, Sankt Augustin, Academia Verlag, 1997, p. 27. Le jugement de Durdik rejoint celui de B. Kvet pour qui Bolzano est un disciple de Leibniz (cf. Logique de Leibniz, Prague, 1857, p. 15).

To cite this article

Alain Gallerand, «Les apories du concept de redondance logique chez Bolzano», Bulletin d'Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 8 (2012), Numéro 3, URL : https://popups.uliege.be:443/1782-2041/index.php?id=568.

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