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Alievtina Hervy

Perception et imagination : La problématique des actes mixtes

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Annexes

Résumé

Comment s’articule la dimension imaginative de la conscience à celle de la perception ? Quel rôle peut être appelée à jouer cette dimension imaginative de la conscience au niveau épistémologique ? Au sein de la Sixième Recherche logique, lorsque Husserl élabore sa théorie des actes du remplissement — qui fondent à l’époque sa théorie de la connaissance —, il semble admettre la possibilité d’un « mixte » entre perception et imagination. Cette hypothèse est fondée à partir d’un rapprochement des synthèses de remplissement des actes perceptifs et imaginatifs. D’une part, ces synthèses procèdent dans les deux cas par esquisses. D’autre part, Husserl leur attribue également une même dimension téléologique. Nous interrogerons cette hypothèse en focalisant plus particulièrement nos analyses sur la théorie husserlienne de l’imagination. De la sorte, nous montrerons comment la définition de la présentification (Vergegenwärtigung) comme conscience d’image (Bildbewusstsein) constitue, selon nous, une cause majeure des apories procédant de l’hypothèse des actes mixtes.


1Notre objectif, dans les pages qui suivent, est de discuter une hypo­thèse envisagée par Husserl au sein de sa théorie du remplissement, telle qu’il l’expose dans la Sixième Recherche logique. Après avoir mis en évidence la dimension inexorablement téléologique des synthèses de rem­plissement des actes perceptifs et imaginatifs, Husserl en vient à s’interroger sur la possibilité d’actes mixtes. Plus spécifiquement, il s’agit, pour lui, d’établir si — et en quel sens — des synthèses imaginatives peuvent venir compléter des synthèses perceptives. L’enjeu est également de savoir si, de cette manière, ces synthèses imaginatives peuvent ou non jouer un rôle particulier dans les actes du remplissement, que Husserl considère à cette époque comme le fondement de la connaissance. En d’autres termes, interro­ger l’hypothèse d’actes mixtes, c’est interroger la place des actes d’imagina­tion à l’égard des actes de perception et, par là même, interroger le statut de donation originaire conféré par Husserl à la perception1.

2Afin d’aborder la problématique des actes mixtes et les enjeux qu’elle implique, nous examinerons d’abord (1) la manière dont Husserl définit l’imagination et décrit sa structure intentionnelle dans les Recherches logiques. Nous montrerons de quelle manière l’imagination, en tant qu’elle constitue l’intuition d’un objet tout en demeurant une présentification, ren­voie à un paradoxe qui rend son statut très particulier, celui d’être à la fois intuitive et représentative. Ensuite, (2) nous tenterons de saisir ce qui distingue les actes imaginatifs des actes de perception relativement à leurs synthèses de remplissement. Ce faisant, nous problématiserons l’hypothèse d’actes mixtes de manière à mettre en exergue les difficultés posées par une telle hypothèse. En particulier, nous montrerons comment cette hypothèse, se déployant sur le plan d’une phénoménologie statique, semble mettre à mal le schéma contenu/forme d’appréhension utilisé par Husserl pour rendre compte des diverses modalités intentionnelles. Enfin, (3) nous examinerons le concept de présentification (Vergegenwärtigung) à partir des Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps de 1905. Nous verrons alors de quelle manière l’introduction d’une théorie de la reproduction, de même que l’ancrage de la phénoménologie sur un plan génétique, doivent nous amener à reconsidérer le concept de présentification et à le délimiter rigoureusement face aux concepts d’imagination, de perception et de souvenir.

1. Qu’est-ce qu’imaginer ?

3La question de l’imagination occupe, dans la phénoménologie husserlienne, une place singulière. Elle apparaît au cœur même d’un conflit relatif à la notion d’intentionnalité.

4Dès 1894, dans un texte intitulé Objets intentionnels, Husserl oppose une critique acerbe à la Bildertheorie proposée par Kasimierz Twardowski en vue d’expliquer le fonctionnement de l’intentionnalité — notamment relativement à la question des représentations sans objet2. Selon cette théorie, l’intentionnalité désignerait le fait de se rapporter à un objet réel par l’intermédiaire de son image. En d’autres termes, c’est en visant l’image — immanente à la conscience — de cet objet transcendant, que la conscience pourrait se rapporter à l’objet et ainsi y avoir accès. Husserl dénonce alors le caractère pour le moins solipsiste de cette théorie. En introduisant une théorie du double objet, elle s’expose inéluctablement à une régression à l’infini3.

5Comme le montre le texte de l’Appendice aux paragraphes 11 et 20 de la Cinquième Recherche, la question de l’imagination ne saurait désigner un problème accessoire, dans la mesure où l’ambition de Husserl est de penser la plurimodalité de ce « rapport » qu’est l’intentionnalité. En effet, un des objectifs majeurs de ce texte, concernant l’imagination, est de mettre en évidence en quel sens l’image ne peut correspondre à une explication du fonctionnement de l’intentionnalité, compte tenu du fait même que l’image désigne une certaine modalité intentionnelle, une certaine manière qu’un objet a d’apparaître pour une conscience. Le modèle de l’image proposé par Twardowski ne saurait répondre de manière satisfaisante au problème posé par le principe brentanien selon lequel les actes sont « des représentations, ou bien ils reposent sur des représentations qui leur servent de base »4. Et il ne saurait y répondre tout simplement parce que l’image ne désigne pas un contenu mental, mais un acte. En ce sens, ce qui demeure problématique, c’est le concept brentanien de représentation, puisqu’il semble à la fois désigner un contenu et un acte. C’est sur la distinction entre acte et contenu de l’acte ou objet intentionnel que Husserl va définitivement trancher le problème de l’appréhension brentanienne du concept d’intentionnalité par une description rigoureuse de ce qui peut être dit immanent à la conscience et de ce qui lui est transcendant.

6En conséquence, la question de l’imagination, telle qu’elle intervient dans le texte de l’Appendice, est inséparable de la théorie générale de l’intentionnalité que développe Husserl dans sa Cinquième Recherche. Plus spécifiquement, elle indique un aspect fondamental de la notion husserlienne d’intentionnalité, à savoir que l’intentionnalité ne désigne pas une sorte de flèche indifférenciée, une sorte de rapport uniforme unissant l’acte à son objet. Bien plutôt vise-t-on toujours un objet d’une certaine manière ou sur un certain mode. Comment comprendre, dès lors, la particularité de ce « rapport intentionnel », lorsqu’il s’exprime comme modalité imaginative de la conscience ? En effet, si l’image ne peut être définie comme ce medium interne à notre esprit nous permettant de nous relier à ce dont il est l’image, que signifie alors imaginer ? Pour le Husserl des Recherches logiques, répondre à cette question, c’est avant tout comprendre que l’imagination désigne toujours une conscience d’image, une Bildbewusstsein : « On doit tout d’abord comprendre avec évidence que c’est la particularité (apriorique) de l’essence de ces actes qu’en eux un “objet apparaisse”, et qu’il apparaisse tantôt simplement, directement et tantôt de telle manière qu’il “vaille” non pas pour lui-même mais comme “présentification en image” d’un objet semblable à lui »5. Pour le dire plus clairement, il apparaît que, dans les Recherches logiques, Husserl confère à l’imagination libre ou Phantasie la structure intentionnelle de la conscience d’image. De ce fait, poser la ques­tion « qu’est-ce qu’imaginer ? », c’est, dans ces mêmes Recherches, poser d’emblée la question de l’image ou du Bild.

7Pour comprendre l’originalité de la théorie husserlienne de l’imagina­tion, il convient d’approfondir ce point. Certainement, la théorie husserlienne de l’imagination nous invite à comprendre que l’image ne désigne pas plus un objet mental ou contenu interne à notre esprit qu’un objet physique du monde. D’une part, affirmer que l’image ne désigne pas un contenu immanent à notre esprit, c’est rompre, comme l’a souligné Sartre dans L’Imagination, avec toute une tradition empiriste — voire immanentiste — concevant la conscience comme un contenant recevant des contenus6. L’image désigne un certain type de conscience intentionnelle. D’autre part, définir l’image comme le fait d’une modalité intentionnelle spécifique irré­ductible aux autres, c’est comprendre qu’elle ne peut désigner une percep­tion. En effet, dans le texte de l’Appendice, Husserl nous montre comment l’image possède un statut tout à fait spécial, puisqu’elle est seulement intentionnelle. Le statut seulement intentionnel de l’image est particulière­ment important pour la théorie husserlienne de l’intentionnalité, en ce sens qu’elle impose de se passer de toute lecture réaliste de ce « rapport » (Verhältnis). L’intentionnalité n’est pas une relation au sens propre, dont l’existence dépendrait de celle de ses deux termes. Aussi être intentionnel ne signifie-t-il pas autre chose qu’avoir un corrélat de visée intentionnel, peu importe que ce corrélat corresponde à une réalité existante ou non. Sur ce point, l’exemple du dieu Jupiter, déjà invoqué par Husserl une première fois contre Twardowski dans Objets intentionnels, est parfaitement clair : l’objet auquel se rapporte l’intention qui le vise n’appartient pas de manière réelle au vécu intentionnel. De même, le fait que l’objet visé existe bel et bien ne semble en rien modifier la situation : « Pour la conscience, le donné est une chose essentiellement la même, que l’objet représenté existe ou qu’il soit imaginé et même peut-être absurde. Je ne me représente pas Jupiter autre­ment que Bismarck, la tour de Babel autrement que la cathédrale de Cologne, un chiliogone régulier autrement qu’un millièdre régulier »7. Être le corrélat d’une visée intentionnelle n’implique pas nécessairement qu’un objet soit fourni ou donné intuitivement.

8De la sorte, on peut dire qu’on assiste, avec Husserl, à une véritable légitimation du phénomène de l’imagination sur le plan de la description phénoménologique. L’imagination ne désigne pas l’autre du réel, elle con­siste en une intention différente, une manière différente d’animer la matière ou hylè. Ainsi, la légitimation husserlienne de l’imagination est indissociable d’une critique à l’égard de toute une tradition philosophique qui faisait de l’imagination une perception plus faible ou moins intense. Selon cette tradition, l’imagination ne serait qu’une pâle copie de la perception8. Toute­fois, si l’image n’est pas une copie de nos perceptions, comment comprendre alors cette insistance de Husserl, en tout cas dans les Recherches logiques, à regrouper divers phénomènes imaginatifs autour de la seule structure intentionnelle tripartite de la conscience d’image ? Qui plus est : si l’image, par principe, ne peut pas être perçue, comment comprendre sa struc­ture hybride ?

9Lorsque Husserl appréhende la question de l’imagination dans le texte de l’Appendice, évoquant la question du tableau, il écrit ceci : « Le tableau n’est une image que pour une conscience constituante d’image, c’est-à-dire qui seule confère à un objet primaire et lui apparaissant dans la perception la “valeur” ou la “signification ” d’une image au moyen de son aperception imaginative (fondée dans ce cas sur une perception) »9. Cette citation est singulièrement riche ; on pourrait dire qu’en elle sont déjà présents des éléments essentiels de la définition de l’imagination, éléments-clés qui perdurent encore jusque dans les analyses des Idées 1 relatives à la gravure de Dürer. Certainement, l’imagination y est déjà présentée, comme ce sera le cas encore dans les leçons du cours de 1904/1905 sur la Phantasie et la conscience d’image, comme étant un acte complexe ou fondé (ici, sur une perception). L’imagination consiste en une double appréhension. Tandis que la première, perceptive, permet la phénoménalisation de l’objet-image (Bildobjekt), la seconde, proprement imaginative, permet la phénoména­lisation, sur la base de l’objet-image, du sujet-image (Bildsujet) ou encore, de ce que Husserl appelle aussi l’objet représenté en image-copie de (Ab­bild). C’est en ce sens que l’on peut parler de structure intentionnelle tripar­tite de la Bildbewusstsein, puisqu’elle fait intervenir ces trois objectités : Bildding, Bildobjekt et Bildsujet. Cependant, ces deux actes constituant l’imagination ne doivent pas être appréhendés comme s’il s’agissait d’une pure juxta­position10. Ils sont, au contraire, intimement entremêlés, et ce de telle façon que c’est de manière purement intellectuelle qu’il est possible de les abstraire. Autrement dit, lorsque nous visons une image, nous ne vivons pas, à côté de l’acte perceptif permettant l’apparition de l’objet-image, l’acte imaginatif nous fournissant l’image ou l’objet représenté séparément. C’est ensemble et de manière simultanée que nous les vivons, dans le surgissement de l’image en tant qu’image. Il s’agit là de rapports de fondation entre des actes, qui ne peuvent recevoir la définition d’actes mixtes dans le sens où l’hypothèse d’un mixte suggère, selon nous, l’intervention de deux actes concrets et, ainsi, indépendants l’un de l’autre. Une telle définition ne correspond pas à celle des actes d’imagination, dans lesquels l’appréhension imaginative apparaît clairement dépendante de l’appréhension perceptive sur laquelle elle prend appui au point de s’y entremêler. Cet entremêlement est tel que l’acte d’imagination est toujours vécu, comme nous le faisions remarquer, comme unitaire. À ce titre, le partage des appréhensions percep­tive et imaginative ne relève pas d’une opération concrète. En ce sens, l’analyse de l’imagination permet de saisir une distinction importante entre actes complexes et actes mixtes.

10Par ailleurs, la définition de l’imagination comme un acte complexe engageant une double appréhension nous indique en quel sens elle correspond à une présentification (Vergegenwärtigung). Cette définition de l’imagination comme présentification est déjà présente dans le texte de l’Appendice : « L’image ne devient véritablement image que grâce à la faculté qu’a un moi doué de représentation d’utiliser le semblable comme représentant en image de ce qui lui est semblable, de l’avoir présent à l’intuition et de viser cependant l’autre à sa place »11. En d’autres termes, l’imagination désigne cet acte par lequel on se rend présent un objet absent et ce, selon le modèle qu’introduit Husserl pour rendre compte du phénomène de l’image, le modèle de l’Abbild. En effet, l’imagination présentifie ; elle désigne cette propriété remarquable d’une conscience, qui, par l’image, rend présent ce qui n’est pas là. En ce sens, l’imagination comporte une dimension proprement téléologique, qui la constitue précisément comme imagination, c’est-à-dire qui la constitue comme un acte se mouvant sans cesse vers un résidu lui échappant. La marque même de cette téléologie travaillant l’ima­gination s’incarne, si l’on peut dire, dans la diversité illimitée qu’exprime la notion d’objet-image et dont Husserl parle aussi comme le fait d’une Verbildlichung, d’une mise-en-image particulière. Certainement, ce qui travaille l’image de fond en comble, c’est une tension — mimétique — profonde entre une dimension téléologique et une dimension de résistance. Si la dimension téléologique consiste à amoindrir sans cesse — voire à éliminer — la distance entre le sujet-image et l’objet qu’il représente, elle se heurte néanmoins à la résistance d’un résidu qui la motive. L’existence d’un conflit perpétuel semble être un aspect indispensable des actes d’imagination. De la sorte, l’impératif mimétique inhérent à l’imagination ne doit pas être entendu comme un impératif d’adéquation, puisque l’imagination est définie par Husserl comme une conscience de conflit.

11De cette manière, si l’imagination désigne une présentification, il semble que cette présentification doive être d’emblée conçue comme présen­tification en image selon le modèle de l’Abbild. Comme nous venons de le rappeler, ce modèle doit engager, malgré sa dimension téléologique, un conflit incessant sans lequel il ne peut plus être question d’imagination ni d’image. Cela n’empêche pas pour autant Husserl de pouvoir conserver ses distances avec une conception de l’imagination entendue comme la copie d’un objet perçu. Assurément, l’image ne peut pas être conçue comme une chose à l’instar des objets physiques du monde réel, et ce, malgré le fait qu’elle demeure, par la dimension de chose-image ou de Bildding, ancrée dans le champ perceptif. L’image en tant que telle saute le cadre qui l’entoure, elle rentre constamment en conflit avec le champ perceptif dans lequel elle peut émerger. Mais elle y émerge comme la manifestation d’un objet qui se signale comme n’étant pas réductible aux autres objets du monde, étant entendu qu’elle est purement intentionnelle.

12En outre, la définition husserlienne de la présentification comme capacité de rendre présent ce qui n’est pas là, comme capacité de rendre présente l’absence de quelque chose, paraît s’inscrire dans la lignée de la définition kantienne de l’imagination. Selon Kant, l’imagination désigne précisément le « pouvoir de se représenter dans l’intuition un objet même en son absence »12. En effet, Husserl comprend à son tour l’imagination comme une présentification intuitive qui, de ce fait même, fournit un objet, bien qu’elle le fournisse de manière indirecte — et non, comme c’est le cas de la perception, dans sa corporéité (Leibhaftigkeit). « Dans la perception, l’objet a paru être présent “corporellement”, pour ainsi dire en personne. Dans la représentation imaginative, “il nous vient seulement à l’esprit”, il est “re-présenté” (vergegenwärtigt), mais non pas présent corporellement »13. L’imagination fournit un objet de manière indirecte, par l’intermédiaire d’un représentant ; elle ne le présente pas. On peut toutefois s’interroger sur le statut de ce représentant, de cet objet-image dont la phénoménalisation rend seule possible celle du sujet-image. En effet, dans le cas de la conscience imaginative, telle que la décrit Husserl, comment sauvegarder encore la directionnalité de l’intentionnalité ? N’assiste-t-on pas, avec l’objet-image, à la réintroduction de la problématique du dédoublement du corrélat intention­nel ? Plus encore, lorsque Husserl pose le concept de présentification dans les Recherches logiques, il n’y rattache pas encore la question du souvenir ; il semble qu’il n’y ait qu’une seule sorte de présentification, la présentification en image.

13Et pourtant, on ne peut que s’étonner que Husserl ne laisse davantage de place, sur ces questions, au concept de Phantasie ou d’imagination libre. Certainement, dans le cadre de ses leçons de 1904/1905 sur la Phantasie et la conscience d’image, Husserl montre comment la phénoménalisation de l’objet-image est pratiquement inséparable de la chose-image sur laquelle elle prend appui. Or, dans le cas de l’imagination libre, étant donné qu’elle fonctionne — par définition — sans support physique, il est permis de se demander comment l’apparition d’un objet-image demeure possible. Si l’imagination désigne forcément, pour Husserl, une appréhension imagina­tive fondée sur une appréhension perceptive, comment comprendre le cas de la Phantasie ? Ne faut-il pas suggérer que, dans ce cas bien spécifique, la dimension d’image, au sens où la définit Husserl, fait défaut14 ?

14À bien y regarder, la Phantasie ne saurait opérer avec des images stricto sensu, tout simplement parce que la notion de Bild implique toujours, chez Husserl, une triple objectité. Or, la Phantasie est définie à maintes reprises par Husserl, dans ce même volume 23 des Husserliana, comme une appréhension propre, directe, ne possédant alors aucun objet-image. Ce statut attribué à la Phantasie, mais également à la perception, pose en outre le problème de l’étanchéité des frontières entre perception et Phantasie. En effet, si cette dernière désigne une appréhension directe, propre, comment la distinguer encore de la perception ?

15Sans répondre pour le moment à ces questions, on peut poser le problème en ces quelques termes : il apparaît que, en ce qui concerne le cas de la Phantasie, Husserl découvre plus largement un défaut de taille dans le modèle qui explique le fonctionnement des actes ou vécus intentionnels, celui du schéma selon lequel c’est un contenu qui est toujours animé d’une certaine manière et selon un certain sens, en vertu d’une forme d’appréhen­sion particulière. Il apparaît, bien plus, que la Phantasie échappe à ce mo­dèle. Assurément, si elle est décrite, elle aussi, comme une appréhension directe, propre, intuitive, il faut néanmoins que quelque chose puisse encore la séparer de la perception, quelque chose de plus qu’une simple différence sur le plan des actes ou le plan noétique. Car, en effet, penser la distinction entre perception et Phantasie exclusivement sur le plan noétique, c’est admettre qu’elles fonctionnent toutes deux sur la base de la même hylè, les sensations. En ce sens, c’est introduire la possibilité que la perception ne soit finalement qu’une sorte d’imagination un peu plus vive, un peu plus intense — modèle qui rappelle inévitablement l’empirisme classique. Or, on sait à quel point Husserl a tenu à se séparer des empiristes classiques et des psychologistes de l’époque, selon lesquels l’imagination se distingue de la perception par une simple différence de contenu. Et pourtant, Husserl semble hésiter et admettre l’hypothèse, tout comme le fera plus tard Sartre, d’une autre « matière », qui serait propre aux actes imaginatifs15. La question, cependant, est la suivante : comment penser la différence entre les sensations et d’éventuels phantasmata ? Est-ce là une différence d’essence, de nature, ou bien faut-il valider l’hypothèse selon laquelle les phantasmata seraient des sensations plus affaiblies ? Valider la première hypothèse, c’est accepter la difficulté suivante : comment l’objet perçu peut-il également être imaginé ? Ou encore : y a-t-il des objets qui peuvent être perçus mais non imaginés ? Valider la seconde hypothèse, c’est, au contraire de la première, ne pas faire de la perception et de l’imagination deux domaines absolument hétérogènes l’un à l’autre. Mais c’est se retrouver confronté une autre difficulté : puisqu’il n’y a pas d’objet-image qui, dans la Phantasie, permette d’établir un conflit avec le champ perceptif, comment prémunir la perception d’une certaine contamination par l’imagination ?16 C’est pourquoi Husserl, dans le cours de 1904/1905, tergiverse abondamment sur la possibilité de conférer à la Phantasie une certaine autonomie vis à vis de la Bildbewusstsein, tout en conservant un parallélisme du point de vue des structures intentionnelles de ces deux types d’actes imaginatifs.

16Par ailleurs, dans ces mêmes cours prononcés à Göttingen lors du semestre d’hiver 1904/1905, Husserl semble se prémunir de l’objection du dédoublement du corrélat intentionnel en affirmant que l’objet-image est un néant (Nichts). Ce dernier est un « rien ». Comme tel, il est absolument dépourvu de toute teneur ontologique, bien qu’il apparaisse et que, sur la base de son apparition, ce soit le sujet-image, l’objet représenté, qui se donne indirectement. Husserl écrit à ce propos : « L’objet-image n’existe pas véritablement, cela ne veut pas seulement dire qu’il n’a pas d’existence en dehors de ma conscience, mais aussi qu’il n’a pas une telle (existence) à l’intérieur de ma conscience, il n’a absolument aucune existence »17. L’objet-image est seulement intentionnel et, comme tel, il ne saurait recevoir à proprement parler le titre d’objet. Aussi, étant donné qu’il est seulement intentionnel, l’objet-image ne saurait correspondre à un contenu réel, imma­nent à la conscience.

17Comme on le voit, la question de l’imagination, telle qu’elle est posée par Husserl dans la Cinquième Recherche logique, est envisagée, à l’instar de tous les vécus de conscience, comme l’opération d’une forme d’appréhension particulière prenant appui sur un contenu (Inhalt) spécifique, les sensations. En ce sens, elle semble définir, sur le plan noétique, une modalité inten­tionnelle irréductible à celle de la perception, clairement séparée de celle-ci. Et pourtant, elle est également définie par Husserl comme une présenti­fication intuitive, fournissant indirectement un objet. Qui plus est, elle est conçue comme présentification en image, puisque l’imagination est d’emblée comprise d’après la structure intentionnelle de la Bildbewusstsein, comme en atteste clairement le passage suivant : « Que, par exemple, nous considérions un phénomène imaginatif comme la présentification (Vergegenwärtigung) d’un objet réel ou comme une simple imagination, cela ne change rien à ce fait qu’il est représentation par image, que son contenu assume, par conséquent, la fonction de contenu d’image »18. La présentification que décrit alors Husserl définit clairement une structure de renvoi.

18Aussi, à l’époque de la Cinquième Recherche, l’élaboration de la définition husserlienne de l’imagination se trouve étroitement corrélée à la problématique de l’intentionnalité. Plus exactement, il s’agit pour Husserl, par le biais de la critique de la Bildertheorie, de décrire le statut de l’objet intentionnel en s’opposant à toute lecture immanentiste de la conscience. À cet égard, l’appréhension husserlienne du phénomène de l’image comme conscience d’image rend compte de la transcendance de l’objet intentionnel comme son trait définitoire.

2. L’hypothèse des actes mixtes dans la Sixième Recherche logique

19Dans cette section, nous tenterons de saisir en quel sens Husserl, malgré le schéma forme d’appréhension/contenu qui départage clairement diverses modalités intentionnelles19, en vient à envisager l’hypothèse d’actes mixtes. En effet, ce schéma, bien qu’il permette de comprendre comment une même matière peut être appréhendée selon diverses modalités intentionnelles, fait également voir l’impossibilité d’une juxtaposition simultanée de deux qua­lités pour une même matière. De la sorte, l’hypothèse husserlienne d’actes mixtes peut sembler paradoxale.

20Dans la Sixième Recherche, Husserl examine les conditions de possibilité d’actes du connaître (Erkennen). Il s’agit pour lui, non plus de penser la manière dont diverses modalités intentionnelles se rapportent à leur corrélat intentionnel, mais d’appréhender dans quel sens certains actes inten­tionnels expriment des actes du connaître à travers la notion de remplisse­ment (Erfüllung). Apparaissent alors dans la catégorie des actes qui s’opèrent selon un remplissement intuitif les actes perceptifs et imaginatifs ; les actes signitifs sont déportés  de cette sphère bien que, tout comme les actes perceptifs et imaginatifs, ils appartiennent à la catégorie des actes objecti­vants.

21Au début de cette Sixième Recherche, au paragraphe 8, Husserl montre comment l’acte du remplissement implique deux types d’actes, une intention de signification et un acte d’intuition, selon ce qu’il appelle une « appar­tenance mutuelle »20. La rencontre de ces deux actes forme une conscience de remplissement que Husserl caractérise également comme conscience d’identification, puisqu’ « on peut caractériser tant le remplissement que le connaître — ce qui n’est qu’un autre mot — comme étant un acte identifiant »21. En d’autres termes, ce qui est ainsi éprouvé dans la conscience de remplissement, c’est une identification entre l’objet de l’acte d’intention de signification et celui de l’acte d’intuition. Plus exactement, nous faisons l’expérience qu’il s’agit du même objet : « La même objectivité est rendue présente intuitivement, alors qu’elle était “simplement pensée” dans l’acte symbolique »22. Ainsi, le « caractère du connu »23 de l’objet repose dans une identification qui semble indiquer un reconnaître, une démarche dans laquelle il y a eu vérification, vérification d’une adéquation.

22On peut, de la sorte, s’interroger sur l’épistémologie développée par Husserl. Certainement, il faudrait demander : peut-on identifier ce qu’on ne connaît pas ? Si c’est le même objet qui est à la fois rendu intuitif et visé par une intention de signification, cela ne signifie-t-il pas que « pour Husserl, connaître, au sens le plus général du terme, c’est toujours reconnaître »24 ? Comment comprendre alors la notion de remplissement en ce qu’elle implique une dimension indéfiniment téléologique qui la structure ?

23Sans répondre pour le moment à cette question, analysons plus en profondeur la manière dont Husserl décrit le remplissement dans le cadre des actes perceptifs et imaginatifs. Dans le § 14, Husserl commence par explici­ter la différence entre le signe (Zeichen) et l’image (Bild). Cette différence se situe sur le mode de la structure de renvoi propre au signe et à l’image : tandis que, dans le cas du signe, le rapport avec ce dont il est le signe ou avec ce qui est désigné est marqué par une totale contingence, l’image, en revanche, « a avec la chose un rapport de ressemblance, et si ce rapport fait défaut, on n’est plus en droit de parler d’image »25. En ce sens, l’image est reliée avec ce dont elle est l’image selon un rapport de nécessité, dont rend compte le modèle de l’Abbild utilisé par Husserl pour décrire les relations entre les trois objectités de l’image physique. Comme nous l’avons déjà remarqué, l’impératif mimétique qui commande ce modèle est un impératif catégorique, si l’on peut dire, puisqu’il définit très explicitement en quoi une image peut être appelée image au sens de Husserl. Néanmoins, cet impératif mimétique est un impératif en tension du fait que le rapport dont il s’agit demeure un rapport de ressemblance et non d’identité. Dans ce dernier cas, nous serions dans la situation d’une fiction perceptive, et nous ne pourrions alors plus parler d’image. Dans ce rapport de ressemblance, l’image est conçue par Husserl comme un analogon, un représentant de l’objet représenté grâce auquel ce dernier peut précisément être rendu intuitif.

24Aussi, si l’image est bien un acte intuitif — si, en ce sens, elle peut être rapprochée de la perception — il n’en reste pas moins qu’elle conserve avec le signe une certaine proximité en sa qualité d’acte complexe ou fondé. Husserl écrit à ce propos : « Pareillement, l’image, par exemple un buste en marbre, est aussi une chose comme n’importe quelle autre ; c’est seulement le nouveau mode d’appréhension qui en fait une image ; dès lors, il n’y a pas seulement la chose en marbre qui apparaît, mais simultanément et sur la base de cette apparition, une personne est visée par le moyen de l’image »26. De ce point de vue, l’image semble alors comprise entre la perception et le signe. Elle occupe une position intermédiaire tout à fait spécifique. En effet, Husserl explicite par la suite la manière dont s’opèrent les synthèses de remplissement dans le cadre de l’imagination. Il écrit : « En désignant cette propriété comme celle de la représentation par image, nous énoncions par là même qu’ici le remplissement du semblable par le semblable détermine intrinsèquement le caractère de la synthèse de remplissement comme étant celui d’une synthèse imaginative »27. Plus exactement, dans le cas de l’imagi­nation, la synthèse de remplissement s’opère par ressemblance avec l’objet représenté. De plus, cette synthèse s’accomplit, tout comme pour les actes perceptifs, par esquisses, sur la base de la hylè. Si les synthèses de remplissement imaginatives s’opèrent par esquisses, c’est tout simplement parce que l’imagination indique l’opération d’une double appréhension, d’une appréhension imaginative fondée sur une appréhension perceptive — autrement dit, c’est parce que l’imagination est conçue tout d’abord comme image physique, comme une image incarnée dans le champ perceptif. Étant donné que la phénoménalisation de l’image en tant que telle est dès lors inséparable du champ perceptif à partir duquel elle émerge, elle est alors également appréhendée par la conscience selon des esquisses. Toutefois, cela ne signifie pas que nous percevons d’abord la Bildding de l’image physique et que nous appréhendons ensuite, par une conscience imaginative, l’image comme telle. Il faudrait alors admettre que nous avons affaire à deux actes juxtaposés et, comme nous l’avons déjà indiqué, cela signifierait que l’acte d’imagination n’est pas vécu de manière unitaire.

25Si l’imagination ou conscience imaginative fournit un objet, si elle le rend intuitif selon un rapport nécessaire de ressemblances qui s’esquissent selon une dynamique téléologique indéfinie, le remplissement qui s’opère possède une plénitude moindre28 que dans le cas des synthèses de remplisse­ment propres aux actes perceptifs. En effet, la perception fournit un objet en personne, elle ne le fournit pas de manière indirecte, par l’intermédiaire d’un analogon : « Par opposition à l’imagination (Imagination), la perception est, comme nous avons coutume de le dire, caractérisée par le fait qu’en elle un objet apparaît “lui-même” et non pas simplement “en image”. En cela nous reconnaissons immédiatement les différences caractéristiques des synthèses de remplissement. L’imagination se remplit par la synthèse spécifique de la ressemblance de l’image, la perception par la synthèse de l’identité matérielle (sachlichen), la chose se confirme par “elle-même” (Selbstdarstellung) en se manifestant sous des aspects divers sans cesser d’être une seule et même chose »29. La plénitude qui caractérise les synthèses de remplissement dans la perception est donc une plénitude « matérielle » ou « concrète » : l’objet est là devant nous. Nous le cherchions, nous pensions à cet objet, et soudain le voilà, présent en « chair et en os ». C’est le même objet auquel je me référais tantôt de manière symbolique, que je visais par la pensée, et qui se déploie à présent par esquisses sous mon regard. En conséquence, la plénitude intuitive constitue le critère essentiel selon lequel la visée intentionnelle pourra trouver vérification et exprimer ainsi un rapport de vérité, grâce à un acte d’intuition. Aussi pourrait-on dire, avec Derrida, que l’intuition originaire désigne cette « expérience de l’absence et de l’inutilité du signe »30.

26Cependant, on peut s’interroger sur la manière dont Husserl confère aux synthèses de remplissement des actes imaginatifs une progression téléo­logique identique à celles se déroulant dans la perception externe. Comment faut-il comprendre cette prétention de l’imagination à reproduire l’objet qu’elle représente selon le moteur d’une fin sans fin ? Bien que les synthèses de remplissement des actes perceptifs et imaginatifs se produisent par esquisses, c’est-à-dire étant donné que leur prétention à donner l’objet intégralement soit limitée par une nécessité de fait, ne peut-on pas voir dans cette progression téléologique qui caractérise l’appréhension imaginative ce qui ne peut que détruire le phénomène de l’image ? Certainement, qu’arriverait-il si une image pouvait reproduire l’objet qu’elle représente de telle manière qu’il y ait confusion, voire coïncidence identique entre elle et ce même objet ? On se retrouverait dans une situation où l’on ne pourrait plus déterminer avec certitude si l’image n’est pas l’objet lui-même. En d’autres termes, si ce qui est alors encouru, c’est le risque d’une invasion de la perception par l’imagination, il peut être permis de poser ces deux questions : d’une part, le remplissement intuitif tel qu’il a lieu dans la perception est-il encore originaire ? Présente-t-il encore la chose « en chair et en os » ? D’autre part, si la donation procédant du remplissement intuitif de la perception n’est plus originaire, cela ne remet-il pas directement en cause le processus de connaissance lui-même ? Dans ce cas, comment assurer encore la légitimité de la dimension potentiellement épistémologique accor­dée par Husserl à l’imagination vis-à-vis de la perception ? Affirmer la progression téléologique des synthèses de remplissement imaginatives, n’est-ce pas perdre à la fois l’image et la frontière étanche séparant imagination et perception, image et chose, fiction et réalité ?

27Il est clair que, relativement à l’image, la dimension inexorablement téléologique du remplissement des actes imaginatifs pose de nombreuses difficultés. Parmi elles, ressurgit la question que nous posions plus haut : l’image n’aurait-elle d’autre valeur que celle, mimétique, qui consisterait à reconnaître en elle un objet (représenté) et ainsi perçu déjà auparavant ou, en tout cas, un objet qui puisse absolument être perceptible ? Encore une fois, dans le cadre de l’imagination, connaître ne signifierait-il pas d’emblée reconnaître, à savoir reconnaître ce qu’une première perception nous avait déjà présenté ? Sur ce point, Husserl semble osciller entre la volonté de conférer à l’image le statut d’une reproduction et celle de sauvegarder une limite infranchissable entre perception et imagination, une limite que la dimension téléologique des synthèses de remplissement imaginatives invite pourtant à franchir.

28La seule solution, nous semble-t-il, qui puisse être apportée à ce paradoxe de la théorie husserlienne de l’imagination, réside dans le concept d’objet-image. En tant qu’il correspond à une certaine manière de mettre en image (Verbildlichung) l’objet représenté, c’est l’objet-image qui permet de faire jaillir constamment une conscience de conflit et d’importer du même coup au cœur du modèle de l’Abbild une dimension de créativité31. Ces petits hommes représentés selon des nuances de gris sur une photographie en noir et blanc ne sont pas les hommes représentés eux-mêmes32. Et c’est sans compter également ce qu’écrit Husserl au § 16 de la Sixième Recherche : « Si nous nous représentons dans l’imagination un objet tournant et pivotant dans tous les sens, la succession des images est constamment reliée par des synthèses de remplissement concernant les intentions partielles ; mais chaque nouvelle représentation d’image n’est pas, prise dans son ensemble, un remplissement de la précédente, et la série totale des représentations ne se rapproche pas progressivement d’un but. Il en est de même de la multiplicité des perceptions se rapportant à la même chose extérieure. Les gains et les pertes s’équilibrent à chaque progression, le nouvel acte est plus riche en plénitude quant à certaines de ses déterminations, tandis que, quant à certaines autres, il a dû en conséquence perdre de sa plénitude »33. De cette façon, toute synthèse de remplissement se signale par l’accompagnement indissociable d’un évidement (Entleerung).

29Mais dans ce cas, comment comprendre ce que Husserl écrit juste un peu plus loin dans le texte : « Nous pouvons dire, par contre, que la synthèse totale des imaginations ou perceptions successives représente, comparative­ment à l’acte singulier faisant partie de cette succession, un accroissement de plénitude de connaissance »34 ? Manifestement, il entend attribuer aux syn­thèses imaginatives le rôle épistémologique d’un complément des synthèses perceptives. Certainement, Husserl semble envisager et valider l’hypothèse selon laquelle, en vue d’un accroissement de connaissance, des synthèses imaginatives viennent compléter le remplissement accompli dans diverses synthèses perceptives. Autrement dit, il s’agit de se demander dans quel sens des intentions vides accompagnant une perception sensible pourraient se trouver remplies par des synthèses imaginatives35.

30Toutefois, les questions et difficultés posées par cette hypothèse sont nombreuses. Parmi elles, on peut dégager trois questions ou problématiques fondamentales qui s’entrelacent étroitement.

311/ Tout d’abord, comme nous venons de le faire remarquer, on peut s’interroger sur la légitimité d’une pareille description relativement aux vécus de perception. En d’autres termes, lorsque je perçois un objet, est-ce que je fais intervenir une appréhension imaginative afin de compléter ma perception de cet objet, afin de la remplir ? Ces intentions vides, qui accompagnent une perception sensible et signalent l’épreuve d’une certaine absence au cœur de cette perception, doivent-elles recevoir leur remplisse­ment de l’imagination ? Il est vrai que lorsque nous percevons, nous percevons toujours relativement à un champ perceptif comportant son horizon propre. Peut-être même anticipons-nous certaines parties du champ phénoménal qui ne nous sont pas encore données. Il est alors sans doute permis d’affirmer que, dans cette anticipation, nous en venons parfois à « compléter » certaines esquisses de l’objet qui s’offre à notre regard. En ce sens, l’hypothèse d’un complément d’esquisses au cœur de la perception n’est pas à rejeter en tant que telle ; ce qui pose difficulté, c’est que ce soient des appréhensions imaginatives qui sont amenées à enrichir des synthèses perceptives et ce, dans un but clairement épistémologique. Sans doute peut-on alors affirmer, avec Adolf Reinach, que les intentions vides, qui sont co-visées dans la perception d’un objet, ne relèvent pas de l’imagination : « Il y a, devant moi, un livre ; le livre tout entier m’est représenté (vor-stellig), et, pourtant, seules quelques parties de cet objet me sont données par l’intuition. L’envers du livre, par exemple, ne m’est en aucune manière donné par l’intuition, je ne le perçois pas, et je n’ai pas davantage, d’ordinaire, l’habi­tude de puiser dans une représentation intuitive tirée de mon souvenir ou de mon imagination (Phantasie) »36. L’emploi de l’expression « d’ordinaire » paraît significatif ; il nous semble suggérer une distinction entre une perception sensible stricto sensu — c’est bien telle facette de l’objet que je perçois actuellement — et une perception sensible inactuelle, ou, pour le dire dans les termes de Fink, dé-présentée. Par ailleurs, cela suggère également que la création d’une représentation intuitive à partir du souvenir ou de l’imagination demeure une possibilité, mais une possibilité qui n’est pas inhérente à l’acte de perception lui-même.

32De manière plus synthétique, on peut donc dire que l’hypothèse des actes mixtes problématise la question de l’absence au sein même de la perception sensible. Il semblerait alors que la perception sensible, dans la présence qu’elle fournit pourtant « en personne », témoigne continûment d’une certaine absence. Tout l’enjeu de la question est donc de répondre à cette question : cette absence que nous éprouvons dans la perception tire-t-elle forcément sa provenance d’une perception, passée ou possible ? L’épreuve de l’absence, telle qu’elle se joue dans notre capacité d’antici­pation et la stimule, doit bien exprimer une absence de quelque chose puisque, aussi motivée qu’elle soit, elle peut être déçue une infinité de fois37. À notre sens, c’est également à cette dimension d’absence que nous con­voque la notion husserlienne de remplissement lorsqu’elle est constamment envisagée comme le lieu d’un inséparable évidement. Il est alors clair que la possibilité d’un mixte implique une remise en question du statut de la perception entendue comme acte donateur originaire et comme présence.

332/ Ensuite, comme nous l’avons laissé entendre, l’hypothèse de synthèses imaginatives complétant des synthèses perceptives paraît difficile­ment compatible avec le schéma Inhalt-Auffassung. Certainement, Husserl, qui finalise ce schéma au cœur de sa Sixième Recherche, tente d’expliciter ainsi cette « différence phénoménologique irréductible »38 qui distingue clairement la spécificité de différentes formes d’appréhensions, mais seule­ment du point de vue noétique puisqu’il apparaît incapable d’expliquer pourquoi une même matière peut être appréhendée par diverses qualités sans que ces dernières soient juxtaposées, tout en conservant le même sens. Comment comprendre encore la spécificité de la forme d’appréhension de l’imagination, si c’est sur la matière également identique de la perception qu’elle intervient ? Est-ce le seul point de vue noétique qui permet de saisir la distinction entre perception et imagination ? Comment, alors, dans le cadre de l’hypothèse dont nous discutons ici, ne pas confondre perception et imagination ? Parvient-on à rendre compte de l’imagéité de l’image en se référant à une distinction exclusivement noétique ?

343/ Enfin, une troisième difficulté liée à l’hypothèse des actes mixtes touche directement le concept même de présentification puisque, comme nous l’avons également souligné, « dans les Recherches logiques, toutes les présentifications sont analysées comme des imaginations, qui constituent le mode par excellence de la donation de sens d’un objet en absence de celui-ci »39. En effet, lorsque Husserl envisage que nous pourrions imaginer certaines esquisses manquantes dans la perception d’un objet afin d’en enrichir notre connaissance, il n’est absolument pas question de dire que nous pouvons détourner le sensible au gré de nos fantaisies. Bien au contraire, si l’appréhension imaginative peut être appelée à jouer dans la fonction cognitive, c’est parce qu’elle est intuitive et de telle sorte que « l’intention-de-sujet trouve remplissement par un original »40. Aussi l’image d’un objet représenté peut-elle être comprise comme une copie — puisqu’il s’agit bien ici de renvoyer à un original : c’est une image à travers laquelle on peut accroître la connaissance de l’objet qu’elle représente en s’y rappor­tant. De cette façon, ce qui demeure problématique dans l’hypothèse des actes mixtes, par la réduction de la Vergegenwärtigung à la Bildbewusstsein, c’est le fait que la phénoménologie husserlienne semble alors s’engouffrer dans les méandres d’une Bildertheorie dont elle s’est pourtant efforcée de dénoncer les erreurs. Elle paraît assurément faire appel, pour la connaissance, à un intermédiaire — l’image —, et elle y fait appel comme si l’image faisait indubitablement écho à une perception antérieure toujours possible. Par cette réduction, elle paraît à nouveau faire de l’image le contenu immanent à la conscience d’une perception antérieure, auquel on se rapporterait pour compléter les esquisses manquantes d’une perception présente. Ce faisant, Husserl paraît oublier ce qui fait l’originalité même de sa théorie de l’imagination, à savoir que l’intentionnalité ne suppose pas l’image puisque au contraire, c’est l’image qui suppose l’intentionnalité. Qui plus est, lorsque Husserl écrit : « En raison de ce mélange entre composantes perceptives et imaginatives qu’admet et, en règle générale, présente le contenu intuitif d’une perception, nous pouvons encore songer à procéder à une autre distinction d’après laquelle on discernera dans le contenu d’une perception entre le contenu perceptif pur et un contenu complémentaire d’image »41, il paraît reconnaître, voire suggérer « l’invasion du perçu par l’imagé-imaginé »42. En conférant à l’imagination le statut d’appréhension intuitive — bien qu’impropre —, il oublie ce qu’il découvre pourtant dans la description des synthèses perceptives et imaginatives par esquisses, c’est-à-dire que l’appréhension imaginative ne s’épuise pas dans sa structure de renvoi, elle témoigne également d’une absence qui mobilise sans cesse son activité même et qui n’est pas forcément absence de quelque perçu.

35Toutefois, il ressort de ces quelques réflexions que la présentification et l’imagination sont toujours élaborées par Husserl en référence à la donation originaire de la perception. S’il doit y avoir un monde de l’imagination, c’est un monde qui apparaît toujours dérivé, dans sa structure même, de celui de la perception. Et pourtant, lorsque Husserl conçoit le Bild comme étant une image-copie de l’objet qu’il représente et qu’il évoque l’hypothèse d’un mixte, n’est-il pas en train de renverser les rapports entre perception et imagination, en faisant de cette dernière une représentation, une sorte de contenu immanent à la conscience ? À cet égard, on peut s’interroger plus avant sur l’expression même d’esquisses « manquantes ». En effet, utiliser une telle expression, n’est-ce pas devoir se résoudre à admettre que, toutes manquantes soient-elles, ces esquisses auraient déjà fait l’objet d’une donation ? N’est-ce pas, d’une manière ou d’une autre, réintroduire la notion de chose en-soi, pourtant foncièrement incompatible avec la perspective phénoménologique ? N’est-ce pas se trouver contraint d’affirmer que « la représentation inadéquate serait donc mesurée à l’aune de la représentation adéquate dans laquelle (…) le représentant et le représenté ne sont pas seulement identiques, mais coïncident totalement »43 ? Autrement dit, dans quel sens attribuer à la perception externe ou sensible l’idéal d’adéquation atteint dans la perception interne sans tomber dans une confusion entre transcendance et immanence ?44

36Assurément, comme l’assure Husserl, c’est toujours la même objecti­vité qui se donne, bien que l’on n’en perçoive jamais que des Abschattungen dont les gains et les pertes s’équilibrent. Au cœur du déploiement des différentes esquisses, c’est, selon Husserl, le même objet qui se donne dans chacune d’elles et selon un rapport de coappartenance (Zusammen­gehörigkeit) qui fait s’entre-appartenir ces différentes esquisses les unes aux autres en ce qu’elles revoient chacune au même objet. Cette même objec­tivité qui se donne constamment sans se donner intégralement paraît supposer que l’on dispose, d’une manière ou d’une autre, d’un certain concept de chose en-soi auquel se rattacheraient toutes les esquisses de l’objet en question. À cet égard, on sait quelle solution les Idées I apporteront à cette difficulté : l’idéal d’adéquation auquel tend la perception sensible doit être reconduit à une Idée au sens kantien du terme, un idéal ou horizon régulateur. La chose à laquelle se rapporte une multiplicité indéfinie d’appa­rences ne consiste pas en un objet physique ; elle correspond plutôt à l’unité intentionnelle de toutes ces apparences45.

3. Présentification : modification et reproduction

37Comme nous l’avons suggéré, l’hypothèse d’actes mixtes qui seraient à la fois perceptifs et imaginatifs soulève un certain nombre de difficultés. Nous nous proposons à présent d’examiner l’une de ces difficultés à partir du concept de présentification et, plus spécialement, à partir du traitement dont ce concept a fait l’objet dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps de 1905.

38Dans les analyses précédentes, nous avons mis en évidence de quelle manière la troisième difficulté de la problématique des actes mixtes tenait précisément à la définition de la présentification comme conscience d’image. Cette définition restrictive de la présentification avait comme conséquence de réintroduire, dans la phénoménologie husserlienne, les écueils d’une Bilder­theorie. En ce sens, il nous paraît pertinent de nous tourner vers les analyses des Leçons sur le temps de Husserl et ce, pour deux raisons. D’une part, c’est dans ces leçons que l’on trouve une première réélaboration du concept de présentification. Celui-ci ne désigne plus seulement une con­science d’image, il compte également le phénomène du souvenir (Wieder­erinnerung). D’autre part, la réélaboration du concept de la présentification y apparaît indisso­ciable de l’instauration d’un nouveau modèle, celui de la reproduction. Ce modèle de la reproduction, qui va peu à peu se substituer au schéma forme d’appréhension/contenu, permettra de comprendre la présenti­fication comme la modification reproductive d’une perception passée ou d’une perception correspondante possible.

39Selon nous, un tel remaniement du concept de présentification annonce un changement important dans les analyses phénoménologiques de Husserl. Il ne s’agit pas seulement de montrer comment la perspective génétique impose à Husserl de réfléchir et alors de distinguer précisément entre percep­tion, imagination et souvenir. Plus spécifiquement, le modèle de la reproduc­tion va permettre de repenser les liens étroits entre diverses modalités intentionnelles en les comprenant comme des modifications. Par ailleurs, ce modèle de la reproduction est tout aussi décisif pour la question de la Phantasie, puisqu’il permettra de conférer une autonomie à celle-ci par rapport à la conscience d’image46. En effet, comprendre les vécus d’imagi­nation comme des modifications de perceptions correspondantes possibles, c’est admettre que tout acte d’imagination ne se produit pas inéluctablement sur le fondement d’une perception passée — ce qu’induisait le modèle de l’Abbild définissant l’image. En d’autres termes, il s’agit d’accorder — particulièrement — à la Phantasie une dimension d’anticipation, de prospec­tive, ou encore d’attente relevant de la sphère du phantasme. Ainsi entendue, l’expérience de la Phantasie se signalerait par la rupture qu’elle introduit avec l’enchaînement temporel de la perception.

40Tout d’abord, essayons de définir plus précisément ce modèle de la reproduction grâce auquel Husserl abandonnera par la suite sa théorie des présentifications, telle qu’elle est conçue dans les Recherches logiques. À ce propos, on peut saisir le modèle de la reproduction comme « l’étude de l’essence de l’implication intentionnelle d’une autre conscience (propre puis étrangère) dans la conscience accomplie actuellement »47. En d’autres termes, ce modèle permet de rendre compte de la double intentionnalité qui est à l’œuvre dans les présentifications et les définit. En ce sens, les Leçons de 1905 définissent les présentifications comme des modifications reproduc­tives, parmi lesquelles il faudrait également compter : le souvenir (ou ressouvenir — Wiedererinnerung) et l’imagination. En effet, pour ce qui est du souvenir secondaire, Husserl parle, notamment dans le § 99 des Idées I, de modification reproductive simple. Qu’est-ce à dire ?

41Le ressouvenir désigne, d’une part, une modification de la perception, conçue dès les Leçons de 1905 comme impression originaire ; à ce titre, il désigne alors une perception modifiée. D’autre part, il désigne également une reproduction, c’est-à-dire qu’il reproduit l’objet de la perception. Il faut donc être attentif au fait que, dans le ressouvenir, ce n’est pas la perception d’un objet qui est reproduite. Husserl nous met en garde, à ce propos, contre une éventuelle régression à l’infini : « Rendons-nous clairs ces rapports sur un exemple : je me souviens du théâtre illuminé — cela ne peut pas signifier : je me souviens d’avoir perçu le théâtre. Sinon cette dernière phrase signifierait : je me souviens d’avoir perçu que j’ai perçu le théâtre, etc. Le souvenir implique donc réellement une reproduction de la perception antérieure, mais le souvenir n’est pas, au sens propre, une représentation de cette dernière ; la perception n’est pas visée et posée dans le souvenir, mais sont visés et posés l’objet de la perception et son maintenant, objet qui est de plus posé en relation avec le présent actuel »48. De la sorte, le ressouvenir ou souvenir secondaire désigne une modification reproductive indiquant une double intentionnalité, tant du point de vue de la perception modifiée que du point de vue de l’objet reproduit. Aussi, comme on peut le remarquer dans ce passage des Leçons, Husserl fait du ressouvenir une présentification position­nelle, puisque je me souviens toujours, d’une manière ou d’une autre, de quelque chose que j’ai perçu.

42Au contraire, si l’imagination est définie, elle aussi, comme modification reproductive, elle est néanmoins non-positionnelle. En effet, elle ne pose pas l’objet qu’elle reproduit comme étant existant. Dès lors, « dans la simple imagination n’est donnée aucune position du maintenant reproduit, ni aucun recouvrement de ce même maintenant passé »49. En effet, si « ne pas donner en personne est précisément l’essence de l’imagination »50, c’est que l’imagination est modification de part en part puisqu’elle opère à partir de phantasmata — qui sont des sensations modifiées — et non à partir des sensations elles-mêmes. En ce sens, l’imagination consiste en la modification d’une perception correspondante possible et non d’une perception qui aurait eu lieu. L’imagination détermine ainsi un mode particulier du comme-si ; c’est quasiment (gleichsam) comme si je vivais telle ou telle perception, étant bien entendu que cette perception n’est pas effective, que je ne suis pas occupée à la vivre en ce moment. En tant que quasi-vécu (gleichsam-Erlebnis), en tant que quasi-conscience, l’imagination ne peut plus être entendue sur le seul mode de la conscience d’image qui, du fait du modèle de l’Abbild, implique la reproduction d’un objet perçu. Bien plus, cette conception de l’imagination comme modification reproductive non-positionnelle incite à conférer davantage de place à l’expérience de la Phantasie vis à vis de la Bildbewusstsein51. Plus particulièrement, elle permet de faire droit à une dimension de créativité de l’imagination qui soit, à l’instar de celle l’objet-image dans la conscience d’image, une créativité de conflit avec l’enchaînement temporel de la perception puisque, dans la Phantasie, fait défaut la dimension du présent. Cette dimension de conflit engage la quasi-conscience de la Phantasie du fait qu’elle se déploie alors selon une Ichspaltung : je suis à la fois ici et maintenant, et pourtant, je n’y suis pas tout à fait. Je suis ailleurs, dans un « là » évanescent, un « là » pour moi auquel ne correspond aucune dimension de présent, portée vers des apparitions fugitives qu’il ne peut être permis d’appeler images, puisque l’image renvoie toujours à une objectité clairement déterminée.

43Du fait de cette distinction entre souvenir secondaire et imagination, on comprend pourquoi Husserl s’oppose, dans la première section des Leçons sur le temps, à l’explication brentanienne de la conscience du temps par l’imagination. On ne voit effectivement pas comment la conscience du temps serait celle d’une quasi-conscience à laquelle ne correspond pas de dimension du présent et qui ne pourrait pas, par conséquent, être conscience de durée. Par ailleurs, la définition de la présentification comme modification reproductive, son élargissement au souvenir, et non plus seulement à l’imagination comprise comme conscience d’image, permettent, selon nous, de dépasser la problématique des actes mixtes. En effet, comme nous l’avons suggéré, la difficulté majeure liée à l’hypothèse d’actes mixtes consiste dans le fait que la présentification est toujours entendue comme une représentation en image d’un objet absent. Or, il y a de bonnes raisons de penser qu’une telle définition de la présentification a pour conséquence un retour aux apories de la Bildertheorie.

44À cet égard, il apparaît clairement que, dans ses Leçons de 1905, Husserl confère à la présentification un sens plus large, qui n’est pas exclusivement celui d’une représentation en image. Ce faisant, s’il peut y avoir souvenir d’un objet perçu, ce n’est pas une image qui est visée, c’est bel et bien le même objet qui se trouve reproduit, mais de manière modifiée. Ce qui ne peut signifier qu’il s’agisse là, dans cette modification reproduc­tive, d’une image de l’objet qui nous servirait d’intermédiaire pour nous rapporter à ce même objet52. C’est bien de ce point de vue que le modèle de la reproduction, en comprenant les présentifications comme des modifications d’une impression (originaire) permet de résoudre les difficultés du schéma Inhalt-Auffassung. À cet égard, le cas de l’imagination apparaît plus complexe, puisqu’elle peut autant désigner une conscience d’image qu’une Phantasie. Force est de constater que, dans ces mêmes Leçons de 1905, Husserl commence à s’acheminer vers une autonomisation de la Phantasie à l’égard de la conscience d’image, lorsqu’il définit l’imagination comme modification reproductive non-positionnelle. Certainement, selon nous, saisir l’imagination comme la modification d’une perception correspondante possible ne place pas absolument le phénomène imaginatif sous le joug nécessaire d’une perception antérieure. Bien que, dans les Leçons sur le temps, les phénomènes imaginatifs soient encore analysés de manière unitaire sous le terme d’imagination, il est clair que la conscience d’image, étant donné qu’elle est structurée par un rapport nécessaire de ressemblance qui la structure vis-à-vis de l’objet qu’elle représente, implique une liberté moindre vis à vis du champ de la perception que dans le cas de la Phantasie. Reste toutefois que cette autonomisation n’est pas sans risques pour Husserl, comme nous avons tenté de le montrer dans les analyses précédentes.

45En outre, il nous apparaît également que le modèle de la reproduction saisissant toutes les présentifications à l’aune de l’impression originaire ne semble plus pouvoir faire droit à l’hypothèse d’un mixte au sens de la Sixième Recherche logique. Si l’imagination consiste en une modification reproductive d’une perception correspondante possible, on ne voit plus comment elle pourrait surgir à côté d’un acte de perception, comme s’il s’agissait de deux modalités intentionnelles parallèles dans la vie de la conscience. Étant donné qu’elle opère par ailleurs sur la base de sensations modifiées, on ne voit plus comment la possibilité d’un mixte pourrait encore être admise. Sur ce point, il est clair que les analyses sur la conscience intime du temps invitent à concevoir la vie de la conscience, non pas comme l’empiètement sur un plan horizontal de deux actes séparés, mais comme une vie de profondeurs qui s’entrecroisent selon le déroulement d’une impression originaire. N’est-ce pas d’ailleurs Husserl qui montre, dans la Cinquième Recherche logique, comment deux qualités d’actes ne peuvent appréhender simultanément une même matière ? Toutefois, l’imagination comme modifi­cation reproductive non-positionnelle semble rentrer dans un conflit inces­sant avec l’enchaînement temporel de l’impression originaire. Si la conscience imaginative se déploie à partir de ces sensations modifiées que sont les phantasmes, il est permis de reconsidérer la perspective téléologique de l’imagination sur un autre plan que celui d’une unique structure de renvoi s’épuisant dans un idéal inatteignable de connaissance. En ce sens, si la dimension d’absence constitutive des actes d’imagination ne peut s’épuiser à son tour dans la seule référence au perçu, il demeure pourtant qu’elle est toujours rattachée à l’impression originaire, bien que cela puisse être pour la dépasser, la détourner et non immanquablement pour la compléter.

Conclusion

46Dans ce qui précède, nous avons souhaité focaliser notre attention sur la manière dont Husserl, dans la Sixième Recherche logique, avait envisagé la possibilité d’un mixte entre les actes de perception et d’imagination. Loin d’avoir la prétention de résoudre cette problématique, nous avons plutôt tenté ici de l’interroger à partir d’une problématique déterminée : la définition des actes d’imagination. Plus précisément, nous avons tâché de montrer que la difficulté centrale de cette hypothèse, dans les Recherches logiques, repose sur la définition unitaire des actes imaginatifs autour de la structure intention­nelle tripartite de la Bildbewusstsein d’une part et, d’autre part, sur l’identi­fication de la présentification à l’imagination. Cette détermination des con­cepts de présentification et d’imagination s’avère presque destructrice lorsque Husserl pose la thèse selon laquelle tout contenu intuitif d’une perception admet un contenu perceptif pur et un contenu complémentaire d’image, car elle semble mettre à nouveau en danger la directionnalité de l’intentionnalité de même que l’unicité de l’objet intentionnel. En réintrodui­sant la possibilité d’un intermédiaire au sein de la perception sensible, Husserl semble livrer les prétentions épistémologiques de la perception originaire aux dérives de la Bildertheorie, et ainsi du scepticisme.

47Toutefois, si, de ce fait, l’hypothèse des actes mixtes peut apparaître comme un danger qu’il convient d’éliminer au plus vite, nous avons également souhaité porter notre attention sur ce que cette hypothèse peut nous apprendre sur la manière dont nous percevons un objet. Il nous est alors apparu important d’interroger cette dimension téléologique des actes de remplissement, tant du point de vue de la perception que celui de l’imagina­tion. En ce sens, nous avons tenté de répondre à la manière dont, dans la perception, nous paraissons portés vers ce qui nous entoure selon une dynamique d’anticipation dont peuvent constamment témoigner certaines déceptions. À cet égard, on pourrait s’interroger sur la manière dont le souvenir de perceptions passées pourrait, d’une certaine manière, stimuler cette anticipation et nous faire rencontrer quelque déception. Du point de vue de l’imagination, en tant que conscience d’image, nous avons pris le parti d’expliciter de quelle manière l’objet-image institue un frein indispensable à la dimension téléologique que Husserl attribue à l’imagination. Il s’agit d’un frein dont la « présence » conflictuelle peut se révéler salutaire sur le plan esthétique, mais qui nous fait découvrir également à quel point il est constitutif des phénomènes d’imagination que ce qui les motive ne soit pas l’élimination de toute distance à ce dont ils font référence. De ce fait, l’hypothèse selon laquelle des synthèses imaginatives pourraient compléter des synthèses perceptives nous semble se heurter à la même nécessité de fait qui rend l’idéal de connaissance inaccessible dans la perception. Pourquoi, en effet, suggérer que des synthèses imaginatives peuvent présentifier certaines faces manquantes d’un objet de la perception, si toute imagination consiste déjà dans la re-présentation d’un objet perçu ? Ne redouble-t-on pas ici une difficulté propre à la transcendance de la chose ?

48Enfin, nous avons, dans la dernière section, insisté sur la manière dont le modèle de la reproduction, finalisé par Husserl aux environs de l’année 1909, permettait de reconsidérer le fonctionnement intentionnel de la présen­tification. Mais nous avons également mis en exergue de quelle manière ce modèle impose de se départir de l’hypothèse d’un mixte du fait que l’imagination, tout comme le souvenir, sont appréhendées comme des perceptions modifiées de part en part. Cette modification pose la difficulté de la nécessaire mais délicate autonomisation de la Phantasie à l’égard de la conscience d’image, en ce qu’elle ravive la question de la frontière et de l’articulation entre perception et Phantasie.

49De cette façon, selon nous, la problématique des actes mixtes n’est pas seulement liée au problème de la prétention épistémologique de la perception sensible. Ce n’est pas tant l’équivoque d’une éventuelle réintroduction de la chose en-soi dans la phénoménologie husserlienne qui doit retenir notre attention, mais, à travers elle, se laisse découvrir la manière toujours surpre­nante dont s’articule la vie de la conscience selon ses diverses modalités intentionnelles.

Notes

1 Nous n’aborderons pas le cas des actes mixtes dans la perspective des intentions signitives, mais nous porterons plutôt notre attention sur l’hypothèse d’un « mixte » entre perception et imagination, afin de problématiser certaines difficultés relatives au problème de l’imagination.
2 E. Husserl, « Objets intentionnels » , dans Sur les objets intentionnels (1893-1903), trad. fr. J. English, Paris, Vrin, 1993, p. 282-283.
3 Cf. E. Husserl, Recherches logiques. Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance, t. II/2, trad. fr. H. Elie, L. Kelkel & R. Schérer, Paris, puf (coll. « Épiméthée »), 1962, p. 231 (désormais abrégé RL). Husserl écrit à ce propos dans l’Appendice aux paragraphes 11 et 20 : « l’objet intentionnel de la représentation est le même que son objet véritable (wirklicher) éventuellement extérieur et il est absurde d’établir une distinction entre les deux. L’objet transcendant ne serait, en aucune façon, l’objet de cette représentation s’il n’était pas son objet intentionnel ».
4 F. Brentano, Psychologie du point de vue empirique (1874), trad. fr. M. de Gandillac revue par J.-F. Courtine, Paris, Vrin, 2008, Livre II, Ch. 1, § 3, p. 93 sq.
5 E. Husserl, RL V, op. cit., p. 230.
6 J.-P. Sartre, L’Imagination (1936), Paris, puf (coll. « Quadrige »), 2000. Voir, à cet égard, le dernier chapitre de l’ouvrage devenu célèbre pour son commentaire de la théorie husserlienne de l’imagination.
7 E. Husserl, RL V, op. cit., § 11, p. 176.
8 Certains commentateurs ont bien mis ce point en lumière. Cf., par ex., M. M. Saraiva, L’imagination selon Husserl, La Haye, Martinus Nijhoff (coll. « Phaeno­menologica »), 1970, p. 40. Elle écrit : « Une tradition philosophique de trois siècles (pour ne considérer que la philosophie moderne) a mis l’imagination du côté de la perception. C’est à cette tradition que s’oppose Husserl en déclarant que la distinc­tion entre ces deux formes de conscience n’est pas de degré mais d’essence. L’image n’est pas une copie de nos perceptions ».
9 E. Husserl, RL V, op. cit., p. 229.
10 E. Husserl, Phantasia, conscience d’image, souvenir. De la phénoménologie des présentifications intuitives. Textes posthumes (1898-1925), Husserliana XXIII, trad. fr. R. Kassis & J.-F. Pestureau, Grenoble, éditions Jérôme Millon (coll. « Krisis »), 2002, p. 65 (désormais abrégé Hua 23).
11 E. Husserl, RL V, op. cit., p. 229.
12 E. Kant, Critique de la Raison pure, Analytique transcendantale, I, chap. II, § 24.
13 E. Husserl, RL V, op. cit., § 27, p. 249.
14 Cf. D. Popa, « La matérialité de l’imagination », Bulletin d’analyse phénoméno­logique, V 9 (2009), p. 15. Elle écrit à ce propos : « contrairement à la conscience d’image, la fantaisie n’opère pas avec des images, mais avec des profils fugitifs, de pâles esquisses évanescentes qui se succèdent pour composer l’ordre étrange de nos rêveries et de nos rêves dans lequel la conscience d’image s’enracine également ».
15 J.- P. Sartre, L’imaginaire (1940), Paris, Gallimard (coll. « folio-essais »), 2005.
16 Cf. A. Dufourcq, La dimension imaginaire du réel dans la philosophie de Husserl, Dordrecht, Springer (coll. « Phaenomenologica », 198), 2011, p. 47-51.
17 E. Husserl, Hua 23, op. cit., § 10, p. 66.
18 E. Husserl, Recherches logiques. Éléments d’une élucidation phénoménologique de la connaissance, t. III, trad. fr. H. Elie, L. Kelkel & R. Schérer, Paris, puf (coll. « Épiméthée »), 1974, § 26, p. 115 (désormais abrégé RL VI).
19 Sur ce point, le cas de la fiction perceptive, qui est étudié par Husserl, est assez clair. Husserl montre, relativement à l’exemple du mannequin de cire, que ce mannequin ne peut, dans le même temps, être à la fois objet d’une perception et objet d’une fiction. Cet exemple montre, selon nous, l’importance de la notion de conflit (Widerstreit) qu’exprime, comme nous l’avons déjà dit, celle d’objet-image dans le cadre des actes d’imagination.
20 E. Husserl, RL VI, t. III, § 8, p. 47.
21 Ibid., p. 51.
22 Ibid., p. 48.
23 Ibid., p. 51.
24 J. Benoist (dir.), « Sur le concept de “remplissement” », dans Id. (éd.), Husserl, Paris, Cerf (coll. « Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie »), 2008, p. 209.
25 E. Husserl, RL VI, op. cit., p. 72.
26 Id.
27 Ibid., p. 73.
28 Dans la mesure où Husserl considère que le remplissement s’opère également par esquisses dans les synthèses perceptives et imaginatives, et dans la mesure où le remplissement, dans les synthèses imaginatives, est toujours reconduit à l’aune de celui qui a lieu dans la perception, on peut autoriser l’emploi de l’expression « plénitude moindre ». Toutefois, nous sommes conscient que l’emploi d’une pareille expression semble suggérer que Husserl considère l’imagination, à l’instar des empi­ristes, comme une perception dotée d’un moindre degré d’intensité. Néanmoins, l’emploi de cette expression tente de mettre en relief un paradoxe de la conception husserlienne de l’imagination. Effectivement, Husserl attribue aux synthèses imagi­natives une progression téléologique semblable à celle de la perception. Or, dans le cas de l’imagination, il est impératif que l’idéal de progression téléologique soit soumis à des restrictions, afin que l’image ne se confonde pas avec l’objet qu’elle représente.
29 Ibid., p. 74.
30 J. Derrida, La Voix et le Phénomène. Introduction au problème du signe dans la phénoménologie de Husserl (1967), Paris, puf (coll. « Quadrige »), 2012, p. 71.
31 C’est en ce sens que Samuel Dubosson souligne le risque d’« un assujettissement de l’activité artistique à un impératif mimétique qui résulterait de la conception téléologique du remplissement intuitif ». Cf. S. Dubosson, L’imagination légitimée. La conscience imaginative dans la phénoménologie proto-transcendantale de Husserl, Paris, L’Harmattan (coll. « Ouverture Philosophique »), 2004, p. 60.
32 E. Husserl, Hua 23, op. cit., p. 171.
33 E. Husserl, RL VI, op.cit., § 16, p. 87.
34 Id.
35 En ce sens, l’une des principales difficultés redoutables de cette hypothèse des actes mixtes est de considérer que l’imagination pourrait jouer la fonction de rem­plissement des intentions vides qui demeurent pourtant des intentions signitives. Plus clairement, alors que Husserl semble bien distinguer entre le signe et l’image, en ce que le signe conserve un rapport de pure contingence à ce qu’il désigne il admet pourtant l’idée d’un mixte qui consisterait dans la substitution d’une intention vide signitive par une image. Or, une telle substitution pourrait causer la difficulté suivante : existe-t-il une pensée sans images ? Il est alors clair que nous touchons encore une fois au caractère problématique de la définition husserlienne de la présentification dans les Recherches logiques. Sur ce point, l’autonomisation de la Phantasie vis à vis de la structure intentionnelle de la conscience d’image nous paraît décisive, puisqu’elle ne peut alors plus être comprise comme l’intuition d’un objet absent.
36 A. Reinach, « La théorie du jugement négatif », trad. fr. M. de Launay revue par J.-F. Courtine, dans Id., Phénoménologie réaliste, Paris, Vrin, 2012, p. 134-135. Nous soulignons.
37 Et pourtant, là encore, l’analyse du concept de Phantasie permettrait selon nous d’envisager, alors que nous parlons précisément d’anticipation, des phénomènes comme celui de l’attente ou encore celui du désir comme pouvant exprimer l’absence de quelque chose qui, précisément, n’a pas été perçu antérieurement (mais s’est peut-être consolidé à partir d’une perception passée).
38 E. Husserl, RL VI, op.cit., § 26, p. 118.
39 D. Popa, Apparence et réalité. Phénoménologie et psychologie de l’imagination, Hildescheim, Olms, 2012, p. 176.
40 E. Husserl, Hua 23, op. cit., p. 165.
41 E. Husserl, RL VI, op. cit., § 23, p. 105.
42 E. Escoubas, « Bild, Fiktum et esprit de la communauté chez Husserl », Alter, 4 (1996), p. 284.
43 R. Bernet, La Vie du sujet, Paris, puf, 1994, p. 128.
44 Comme le montrent les Idées I, c’est une différence eidétique infranchissable qui sépare la perception interne de la perception externe, et qui, de même, sépare la perception des représentations par image ou par signe. L’être transcendant qui s’esquisse, qui se donne de manière analogue à la chose, par le moyen d’apparences, ne peut absolument pas devenir un être immanent en ce sens qu’une chose n’est jamais un vécu. Cf. E. Husserl, Idées I, §§ 41, 43, 44, 46.
45 Cf. E. Husserl, Idées I, § 42, p. 138. Husserl écrit à ce propos : « la chose spatiale se réduit à une unité intentionnelle qui par principe ne peut être donnée que comme l’unité qui lie ces multiples manières d’apparaître ».
46 Cf. D. Popa, Apparence et réalité, op. cit., p. 176. L’auteur écrit au sujet de l’autonomisation de la Phantasie à l’égard de la conscience d’image : « L’analyse approfondie des présentifications contribue à approfondir la compréhension de l’imagination non seulement en tant que conscience d’image, mais aussi en tant que fantaisie, comprise comme une présentification à laquelle manque la dimension du présent. Là où la conscience d’image re-présente une chose absente sur la base d’une perception, la fantaisie rend compte d’une manière d’être saisi par des contenus intuitifs sans que l’on puisse parler d’une objectivation en présence ».
47 E. Marbach, « Imagination, conscience d’image, souvenir », Alter, 4, 1996, p. 456.
48 E. Husserl, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, trad. fr. H. Dussort, Paris, puf (coll. « Épiméthée »), 1964, § 27, p. 77.
49 Ibid., § 23, p. 69-70.
50 Ibid., § 19, p. 63.
51 En ce sens, si l’imagination est conçue par Husserl dans ces mêmes Leçons comme la modification reproductive non-positionnelle d’une perception correspondante possible ; si, à ce titre, elle peut faire droit à l’expérience de la Phantasie, toute la question reste de savoir ce que reproduirait l’expérience de la Phantasie. En effet, le terme de reproduction conserve la marque d’un impératif mimétique propre à la con­science d’image. Toutefois, si l’expérience de la Phantasie conserve une référence au champ de la perception, c’est en l’appréhendant comme le lieu d’émergence du possible.
52 Comme le souligne Fink, « il est tout à fait absurde et contraire au caractère d’expérience du re-souvenir de lui attribuer une conscience d’image. Il n’y a pas de mode plus originaire dans lequel le passé puisse se montrer. Le re-souvenir est, selon son véritable sens, la répétition d’une constitution déjà opérée, ayant sombrée dans l’horizon de passé rétentionnel. (…) Le re-souvenir qui se re-dirige thématiquement sur la temporalité passée de la vie d’expérience et de l’objectivité qui y est expéri­mentée, est en lui-même impuissant, il ne peut attribuer à l’objet de nouvelles déterminations. C’est au contraire un objet déjà déterminé que vise le re-souvenir. La désignation du re-souvenir comme conscience reproductive exprime cette situation générale ». Cf. E. Fink, De la phénoménologie, trad. fr. D. Franck, Paris, Les Éditions de Minuit (coll. « Arguments »), 1974, p. 43-44.

To cite this article

Alievtina Hervy, «Perception et imagination : La problématique des actes mixtes», Bulletin d'Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 9 (2013), Numéro 1, URL : https://popups.uliege.be:443/1782-2041/index.php?id=587.

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