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Federico Boccaccini

Introduction

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Annexes


1Si l’on regarde le siècle qui vient de s’écouler, il y a incontestablement, parmi les grandes figures de la philosophie américaine contemporaine, celle de Roderick Milton Chisholm (1916-1999). Il fut un protagoniste éminent de la philosophie analytique, témoignant un respect et un intérêt prononcés, inhabituels dans cette tradition, pour l’histoire de la philosophie. Chisholm est né en 1916 à North Attleboro, Massachusetts1. Il reçut sa première formation philosophique à la Brown University (Providence, Rhode Island), où il entra en 1934 et devint graduate en 1938. Ses professeurs furent C.J. Ducasse, R.M. Blake, C.A. Baylis et A. Murphy. Il estime avoir surtout été influencé, à cette époque, par Blake, dont il apprend le respect pour l’histoire de la philosophie en tant que partie intrinsèque de la philosophie2. Sur l’avis de Ducasse, Chisholm poursuit ses études à Harvard où il soutient, en juin 1942, sa thèse de doctorat sur Les Propositions fondamentales de la connaissance empirique (The Basic Propositions of Empirical Knowledge). Son attitude fondationaliste en théorie de la connaissance y est déjà présente. À Harvard, Chisholm a la possibilité d’accomplir sa formation philosophique sous la direction de C.I. Lewis (1883-1964) et Donald C. Williams (1899-1983). Le livre célèbre de Lewis, Mind and the World Order (1929), que la génération de Chisholm connaît dans sa deuxième édition (1956), aura une influence considérable sur son travail, notamment sur son premier ouvrage, Perceiving : A Philosophical Study (1957). En outre, il est introduit à la dispute entre le New Realism et le Critical Realism après avoir suivi un cours de Ralph B. Perry (1876-1957). On retrouve la question du réalisme et de son contact avec la phénoménologie dans son deuxième ouvrage, Realism and the Background of Phenomenology (1960), un recueil de textes dont il est éditeur et traducteur. Grâce à un conseil de Lewis, il découvre le nom de Brentano en 1941-1942, avant sa soutenance, en suivant un séminaire de psychologie de la sensation d’Edwin G. Boring (1886-1968). Mais Chisholm ne le lira sérieusement qu’au début des années cinquante, sous l’impulsion d’Analysis of Mind (1913) de Bertrand Russell. C’est dans Perceiving qu’il introduit sa version de la Brentano Thesis, notamment au onzième chapitre consacré à l’inexistence intentionnelle. Avant d’entrer en contact avec la philosophie de Brentano, Chisholm s’était intéressé à la théorie de la connaissance et au scepticisme académique de Sextus Empiricus et de Carnéade au sujet de la perception — un intérêt que reflètent ses deux ouvrages Theory of Knowledge (11966, 21977, 31989) et The Foundations of Knowing (1982). Deux autres philosophes auront une forte influence sur lui : l’Écossais Thomas Reid (1710-1796) et l’Anglais George E. Moore (1873-1958), dont il reprend la thèse métaphilosophique selon laquelle la philosophie, plutôt qu’une contribution à la connaissance, est un exercice d’analyse de nos intuitions exprimées par le langage ordinaire — une thèse clairement opposée au positivisme logique et à son purisme formel. En revanche, c’est plutôt dans ses recherches métaphysiques que Chisholm s’est intéressé aux philosophies de Leibniz et de Meinong.

2Chisholm a le mérite historique d’avoir réactivé certaines intuitions à la base de la philosophie de Franz Brentano (1838-1917) et d’Alexius Meinong (1853-1920), de les avoir exploitées dans le débat américain des années soixante, tout en les introduisant dans le lexique de la philosophie de l’esprit et du langage, parvenant ainsi à créer — avec Dorion Cairns (1901-1973) et Marvin Farber (1901-1980) — les conditions pour une réception des présupposés conceptuels de la première phénoménologie aux États-Unis. Il faut reconnaître que, si le thème de l’intentionnalité de l’esprit a dominé le panorama de la philosophie pendant les dernières cinquante années, tout en s’imposant sur l’agenda de la recherche en théorie de la connaissance et de la conscience, on le doit principalement à la finesse avec laquelle Chisholm a su, dans un langage contemporain et à travers un fructueux travail de mise à jour, traduire et faire connaître l’œuvre de Brentano.

3Ce qu’on appelle aujourd’hui Brentano Thesis — l’idée selon laquelle tout acte mental fait référence à quelque chose à titre d’objet — a été essentiellement introduit et défini dans le contexte anglo-américain par Chisholm lui-même, entrelaçant philosophie du langage et philosophie de l’esprit. La portée du propos chisholmien en philosophie se caractérise d’abord par une défense inlassable de la primauté de la sphère du mental sur celle du langage, conformément à ce qu’il nomme « le principe de la primauté de l’intentionnel » (the principle of the primacy of intentional). Il rejette donc un élément théorique essentiel de la philosophie analytique des années cinquante et soixante — le tournant linguistique —, soutenant l’impossibilité d’une analyse sans résidu du mental par le seul langage, qu’il soit formel ou ordinaire. À ce sujet, l’échange épistolaire avec Wilfrid Sellars (1912-1989) est exemplaire3. Si le dernier défend la primauté de l’analyse strictement conceptuelle, selon laquelle les limites du mental coïncident avec les limites du langage, la position chisholmienne montre, au contraire, une manière différente d’aborder la question de la référence objective : alors que la tradition classique de matrice fregéenne a conçu l’analyse philosophique en termes de fixation de la référence par le sens, l’intentionnalisme chisholmien pose comme relation primaire et irréductible de la référence celle entre l’acte et l’objet. L’enjeu de ce que Chisholm appelle « l’approche intentionnelle » en philosophie consiste à montrer que la proposition constituant le sens d’un énoncé n’est pas l’objet — total ou partiel — d’une croyance ou d’un désir. Lorsque l’on profère le mot Pferd dansun énoncé, on l’utilise pour exprimer des pensées qui sont dirigées vers des chevaux, non pas vers le concept « cheval » qui est une composante de la proposition. Par conséquent, les attitudes intentionnelles ne sont pas primairement propositionnelles. La réhabilitation de la philosophie de Brentano et de son école a principalement ce sens : non pas le sens d’une récupération représentationaliste en philosophie de l’esprit — et d’un supposé « théâtre mental » —, mais précisément celui d’un écart descriptif qui concerne la structure même du mental. La caractéristique de l’esprit ne réside donc pas dans sa capacité de fixer la référence d’un contenu, mais elle se manifeste dans sa disposition à se diriger vers quelque chose à titre d’objet. À contrecourant du mainstream de l’époque, cette position a anticipé, dans une certaine mesure, le tournant cognitif ultérieur (the cognitive turn). Mais la thèse de la transparence partielle de l’esprit au langage n’a jamais été réduite, chez Chisholm, au problème de la nature physique du mental. Chisholm a toujours soigneusement évité toute solution naturaliste au problème de la description de l’esprit. Il a inlassablement privilégié la méthode de l’analyse conceptuelle comme la seule et véritable méthode de la philosophie, dont il était un maître dans le style. Sauf que — élément qui caractérise son approche de l’analyse —, il a toujours cherché à justifier chaque partie produite par l’analyse par l’intuition tout en évitant, dans le même temps, de s’arrêter aux seules vérités conceptuelles. Le rôle de l’intuition est prioritaire dans sa méthode, qui anticipe en ce sens le débat sur la nature et les limites de l’analyse amorcé par Rorty dans les dernières années du vingtièmesiècle4. Selon Chisholm, un problème philosophique apparaît lorsque des intuitions sont en conflit apparent : « Si nous sommes des philosophes, nous devons essayer de montrer que ce conflit apparent entre des intuitions est seulement apparent et non pas un conflit réel5. »

4 En ce qui concerne la théorie de la justification, il est, encore une fois, un anti-kantien opposant l’intuition à l’inférence. À nouveau, Chisholm récapitule dans sa théorie de la connaissance l’enseignement de Brentano contre les idéalistes de son époque. Le philosophe austro-allemand fait usage de l’intuition contre l’inférence : ce qui est pensé, c’est l’objet d’intuition, et il ne peut être justifié par les seules inférences, c’est-à-dire par un cercle d’autres pensées — une position aujourd’hui encore actuelle, qu’on peut comparer négativement à un certain néo-hégélianisme contemporain (R. Brandom, J. McDowell). Un autre point non moins remarquable dans sa philosophie est sa critique des fondements conceptuels de l’empirisme classique, ainsi que sa théorie des sense-data. Il reprend le réalisme phénoménologique en mettant en question l’idée d’un statut ontologique privilégié des apparences. Connaître, cela ne signifie pas connaître des données sensorielles. Ensuite, il cherchera, dans sa dernière production philosophique, à montrer les fondements de la connaissance par un accès privilégié au sujet connaissant — le Self — qui devient l’objet premier de référence de l’attitude intentionnelle de l’esprit en tant que porteur (bearer) de propriétés intentionnelles. Si l’on voulait résumer par une brève formulation la philosophie de Chisholm, il faudrait citer le début de son ouvrage Person and Object (1976) : en nous connaissant nous-mêmes, nous parvenons à connaître les structures ultimes du réel. Le livre de Chisholm est en ce sens antagonique de l’ouvrage de Quine Le Mot et la Chose (1960).

5Cette grande vision de la philosophie fait la force de sa recherche, mais en trace aussi les limites. D’une certaine manière, on peut voir cela comme le déploiement d’un programme d’ontologie phénoménologique mené jusqu’à ses conséquences extrêmes, de l’analyse de la structure subjective de la perception à une métaphysique de la personne, conduit par le fil rouge de l’intentionnalité. Ce développement est bien attesté dans ses ouvrages The First Person. An Essay on Reference and Intentionality (1981) et A Realistic Theory of Categories: An Essay on Ontology (1996).

6L’œuvre de Chisholm est vaste et importante, sa réflexion a touché quasiment tous les champs de la philosophie, de l’épistémologie à la logique, de la philosophie de l’esprit à l’éthique et à la métaphysique, sans oublier sa contribution, en histoire de la philosophie, au projet de délimitation de ce qu’on appelle aujourd’hui la « philosophie autrichienne », d’après l’idée de Rudolph Haller d’une tradition philosophique germanophone non germanique. Sous sa plume, des questions hétérogènes et non systématiques ont été éclaircies d’un point de vue différent, « intentionnel ».

7Nous avons ici collationné et édité les contributions de la journée d’étude « D’un point de vue intentionnel : Aspects et enjeux de la philosophie de Roderick Chisholm », consacrée à certains aspects de son œuvre et tenue à l’Université de Liège le 30 mars 2012. Dans la première contribution en théorie de la connaissance, F. Boccaccini (« Le primat de la première personne et ses conséquences épistémologiques ») introduit la question de l’intentionnalité de la référence chez Chisholm et Brentano en suggérant une lecture dépourvue d’engagement métaphysique qu’il nomme « intentionnalisme non conceptuel ». Ensuite, H. Sankey (« Chisholm, scepticisme et relativisme ») présente une réponse au relativisme épistémique qui se base sur le « particularisme » de Chisholm. A. Dewalque (« Intentionnalité et représentations in obliquo ») se penche, en revanche, sur les différences entre les analyses brentanienne et chisholmienne du mode oblique, évaluant de manière critique l’attitude de Chisholm consistant à réduire l’ensemble de la vie intentionnelle aux seules représentations directes de soi-même (de se). La contribution de B. Leclercq (« Faire cohabiter les objets sans domicile fixe (homeless objects) : Chisholm et les logiques meinongiennes ») ouvre le dossier logico-métaphysique des objets intentionnels, discutant leur défense, chez Chisholm, par la logique des objets inexistants. En mettant en question sa consistance — car il ne s’agirait, en dernière analyse, que de concepts —, il opte pour une solution sémantique plutôt qu’ontologique. En poursuivant dans le champ de l’ontologie, D. Seron (« Propositions à moindres frais ») suggère, dans sa contribution, comment le propos anti-propositionnaliste chisholmien est motivé par un principe d’économie ontologique qui vise à redéfinir les propositions et les événements en termes d’états de choses, en défendant l’idée que l’économie n’est un principe de rationalité qu’en un sens relatif, alors que la théorie des propositions de Chisholm le comprend au sens absolu. Enfin, la contribution de S. Richard (« Composition et identité : sur l’essentialisme méréologique de Chisholm ») est consacrée à l’essentialisme méréologique du philosophe américain, selon lequel chaque partie d’un tout est essentielle à son identité. Il suggère que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, Chisholm ne cherche pas à défendre la thèse qu’un tout n’aurait pas pu avoir d’autres parties, mais bien plutôt à montrer que cette intuition et sa négation sont en conflit apparent et que toutes deux recèlent une part de vérité.

8Le présent recueil est le premier ouvrage francophone dédié à Chisholm. Inutile de dire que l’angle de vue est partiel et notre ambition modeste. Le but, avant tout, était de stimuler de nouvelles recherches dans le futur. Nous avons limité le cadre d’analyse à quatre domaines où la contribution de Chisholm a été décisive : la théorie de la connaissance, la philosophie de l’esprit, la logique et la métaphysique. Nous avons exclu l’éthique, dans l’espoir que cette omission serait vite réparée par une prise en compte, dans la philosophie morale francophone, des théories chisholmiennes de l’action et de la valeur.

9Dans la bibliographie complète, placée en fin de volume, le lecteur trouvera les œuvres, articles et recensions numérotés par ordre chronologique selon leur date de publication.

10Sommaire. Introduction, p. 1-7. — Le primat de la première personne et ses conséquences épistémologiques (F. Boccaccini), p. 8-31. — Chisholm, scepticisme et relativisme (H. Sankey), p. 32-39. — Intentionnalité et représentations in obliquo (A. Dewalque), p. 40-84. — Faire cohabiter les objets sans domicile fixe (homeless objects) : Chisholm et les logiques meinongiennes (B. Leclercq), p. 85-111. — Propositions à moindres frais (D. Seron), p. 112-144. — Composition et identité : Sur l’essentialisme méréologique de Chisholm (S. Richard), p. 145-166. — Bibliographie de R.M. Chisholm (M. Coratolo), p. 167-197.

Notes

1  Pour les détails biographiques, cf. R.M. Chisholm, « My Philosophical Development », dans L.E. Hahn (éd.), The Philosophy of Roderick M. Chisholm, Chicago, La Salle, Open Court, 1997. Id., « Self-Profile », dans R.J. Bogdan (éd.), Roderick M. Chisholm, Dordrecht, Reidel, 1986, p. 33-77. Pour une introduction à la philosophie de Chisholm, voir aussi K. Lehrer (éd.), Analysis and Metaphysics, Dordrecht, Reidel, 1975 ; E. Sosa (éd.), Essays on the Philosophy of Roderick M. Chisholm, Grazer Philosophische Studien, 7-8, 1979.

2  R. Chisholm, « My Philosophical Development », art. cit., p. 4 : « He [Blake] was a counterinstance to Schopenhauer’s generalisation, according to which historians of philosophy are not themselves philosophers. What he taught me, in addition to his way of doing philosophy, was a respect for history of the subject. »

3  W.S. Sellars & R.M. Chisholm, « Intentionality and the Mental: A Correspondence », Minnesota Studies in the Philosophy of Science, 2, 1957, p. 507-39 ; trad. fr., « La correspondance de Wilfrid Sellars-Roderick Chisholm », dans F. Cayla (éd.), Routes et déroutes de l’intentionnalité, Combas, L’Éclat, 1991, p. 7-38.

4  Sur ce débat, voir M. DePaul & W. Ramsey (éds.), Rethinking Intuition: The Psychology of Intuition and Its Role in Philosophical Inquiry, Lanham, MD, Rowman & Littlefield, 1998.

5  Cf. R.M. Chisholm, Person and Object. A Metaphysical Study, La Salle, Open Court, 1976, p. 15.

To cite this article

Federico Boccaccini, «Introduction», Bulletin d'Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 10 (2014), Numéro 6: D'un point de vue intentionnel: Aspects et enjeux de la philosophie de Roderick Chisholm (Actes n°6), URL : https://popups.uliege.be:443/1782-2041/index.php?id=707.

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