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Charlotte Gauvry & Bruno Leclercq

Présentation

Article
Open Access

1Du 4 au 8 mai 2015, l’unité de recherche « Phénoménologies » de l’Uni­versité de Liège a organisé la neuvième édition de son séminaire de recherche annuel de philosophie phénoménologique. Le thème autour duquel se sont réunis pendant une semaine chercheurs invités et membres de l’unité de recherche était celui des rapports entre phénoménologie et grammaire ou plus précisément entre lois des phénomènes et lois des significations. Le présent dossier constitue les Actes de ce séminaire.

2Dans le prolongement des travaux sur l’analyticité formelle de Bernard Bolzano1, la phénoménologie naissante se caractérise par une attention à la structuration du sens selon des principes purement formels qui conditionnent la possibilité même de la signification. Dans la quatrième Recherche Logique2, Edmund Husserl dégage en effet l’idée qu’une grammaire pure régit les conditions du sens possible (par opposition au non-sens) avant même qu’intervienne la question logique de la consistance (par opposition au contresens). Ce niveau grammatical autonome se structure selon les catégories de la signification (matière nominale, matière adjectivale, ...) et les lois de leur combinaison — catégories et lois qui peuvent être dégagées par des tests de substituabilité « salva significatione ». Husserl introduit ce faisant l’idée que les lois de signification sont préfigurées par des lois grammaticales a priori qui semblent faire abstraction de toute référence objective et de préoccupation d’ordre sémantique.

3Or cette approche formelle de la grammaire qui a réglé l’émergence de la phénoménologie méritait une interrogation collective afin d’en préciser le sens et d’en tester la longévité. Au premier chef, la question de la pertinence d’une légalité purement grammaticale a été vivement débattue, ainsi que celles des rapports qu’elle entretiendrait avec :

41) la légalité spécifiquement linguistique liée à l’expression de ces significations dans telle ou telle langue ou même dans le langage en général. Les catégories de signification et les lois de leur combinaison précèdent-elles tout langage ?

52) la légalité ontologique qui est celle des objets pensés à travers ces significations. Les objets imposent-ils leur structure aux significations à travers lesquelles on les pense ou, au contraire, les significations imposent-elles leur structure aux objets pensés à travers elles ?

63) la légalité phénoménale qui régit plus particulièrement l’expérience sensible (synthèses passives, etc.).

74) Par ailleurs, on peut se demander si la légalité grammaticale dégagée par Husserl est purement syntaxique (c’est-à-dire qu’elle se définirait essentiellement par opposition aux combinaisons de signification insensées parce que syntaxiquement mal formées comme « vert est ou ») ou si elle est également sémantique (c’est-à-dire qu’elle se définirait également par opposition aux combinaisons de signification insensées parce qu’absurdes comme « le nombre 2 est vert »).

8Les contributions au présent volume s’efforcent de répondre à ces différentes questions. Elles comprennent des études historiques inédites sur les concepts de forme, de syntaxe et de grammaire chez les pionniers de la phénoménologie (Bolzano, Husserl, Meinong, Marty, Bühler), et sur la reformulation critique qu’en proposera la tradition phénoménologique ultérieure (Heidegger, Merleau-Ponty, Derrida, Dufrenne, Lyotard). Elles présentent en outre plusieurs essais critiques qui examinent la pertinence du concept de « grammaire pure » à l’interface du structuralisme (Saussure), de la linguistique (Chomsky), de la logique catégorielle (Bar-Hillel), de la philosophie du langage ordinaire (Wittgenstein) et de la Bildwissenschaft.

9La première contribution du volume, intitulée « Apophantique et ontologie dans la logique pure husserlienne (1901) », analyse la légalité propre à la grammaire pure husserlienne et souligne sa teneur méréologique particulière. Manuel Gustavo Isaac y replace la grammaire pure dans l’ensemble des disciplines formelles envisagées par les Recherches logiques. Avec Husserl, M. G. Isaac distingue trois niveaux de légalité, qu’il qualifie de « théorique », « sub-théorique » et « métathéorique », et, sur chacun de ces trois niveaux, deux plans, respectivement « apophantique » (ou relatif aux jugements) et « ontologique » (ou relatif aux objets). C’est au niveau théorique que Husserl thématise explicitement le rapport de corrélation entre la logique apophantique entendue comme étude des rapports de compatibilité et de conséquence entre propositions au sein de théories et l’ontologie entendue comme étude des rapports de compatibilité et de dépendance entre objets au sein de domaines formels. D’une théorie, on peut étudier la simplicité (indépendance mutuelle des axiomes), la consistance (non-contradiction des axiomes entre eux) ou encore la « définitude » (capacité de déterminer entièrement un domaine théorique), voire la complétude (capacité de dériver soit l’une soit l’autre de toute paire de propositions contradictoires). Il en résulte des propriétés corrélatives du domaine formel d’objets caractérisé par cette théorie. Mais M. G. Isaac rappelle que cette légalité théorique repose, pour Husserl, sur une légalité préalable, celle de la grammaire pure, laquelle met en évidence les grandes catégories de signification et les lois de leur combinaison en unités dotées de signification (par opposition à des regroupements dénués de sens). Or, ce que fait apparaître M. G. Isaac, c’est que cette légalité apophantique sub-théorique a pour pendant, sur le plan ontologique, une méréologie, qui pense précisément les conditions de l’unité d’entités complexes (des « touts ») en termes de rapports de dépendance ou d’indépendance entre leurs composants ou « moments ». C’est la raison pour laquelle la grammaire pure husserlienne elle-même s’appuie sur la distinction des significations catégorématiques et syncatégorématiques et se constitue de lois de composition qui définissent chaque composante grammaticale par sa place fonctionnelle dans le tout, comme sauront s’en souvenir les grammaires catégorielles inspirées de la 4e Recherche.

10Intitulé « Modification-Transformation : Concepts-clé dans les grammaires de Husserl et Chomsky ? », le texte de Veronica Cibotaru s’inscrit dans la continuité directe du précédent, puisqu’il entend montrer que le rôle que fait jouer Husserl à la notion de « modification (grammaticale) », rôle modeste qui contraste avec celui de la notion de « transformation » dans le grammaire chomskyenne, s’explique précisément par cette conception méréologique de la grammaire pure husserlienne. Après avoir rappelé ce qu’est plus généralement une modification intentionnelle dans la phénoménologie de Husserl, V. Cibotaru s’intéresse au cas de la modification grammaticale, qui permet de viser une signification relevant d’une certaine catégorie sous le mode d’une autre catégorie et de lui faire dès lors jouer un nouveau rôle grammatical dans des unités de signification complexe. C’est en particulier le cas du phénomène de nominalisation, qui permet de viser une signification de n’importe quelle catégorie sous le mode de la signification nominale et de lui faire jouer le rôle de sujet d’une phrase. Ainsi en va-t-il par exemple de la conjonction « et » dans la proposition « “et” est une conjonction ». Pour Husserl, ce phénomène est second par rapport aux lois de composition normales des unités de signification, qui constituent son centre de préoccupation principal. À l’inverse, Noam Chomsky fera jouer un rôle central au phénomène de « transformation » dans la mesure où il considère que c’est lui qui régit entièrement le passage entre structure syntaxique profonde, régie par des lois de combinaison fondamentales et universelles, et structure syntaxique de surface, propre à la manière spécifique dont telle ou telle langue exprime cette structure profonde. Même l’analyse de phrases simples suppose donc, pour Chomsky, qu’on s’intéresse aux transformations subies par les significations entre la structure profonde et la structure superficielle. Prenant acte de cette différence de préoccupation entre les grammaires a priori envisagées par les deux auteurs, V. Cibotaru esquisse alors un bref bilan des avantages respectifs des deux projets, en creusant les différences entre une élucidation phénoménologique et biologico-cognitive de la grammaire. Elle aboutit au résultat suivant : si Husserl échoue à penser certaines distinctions syntaxiques (entre le génitif objectif et le génitif subjectif par exemple), seule sa méthode phénoménologique lui permet de proposer une élucidation phénoménologique des fondements de la grammaire universelle.

11Le texte de Dominique Pradelle, intitulé « Fondements phénoménologiques de la structure prédicative », part du constat que la prédication est la structure syntaxique privilégiée de la phénoménologie husserlienne, malgré les critiques frégéennes et russelliennes dont elle a pu faire l’objet. Il examine les raisons de ce primat phénoménologique et en interroge le fondement. Après avoir rappelé qu’il existait traditionnellement deux théories sur l’origine de la prédication — la théorie de l’origine réflexive ou noétique de la copule (Locke, Arnaud et Nicole) et la théorie de l’origine ontologique de la copule (livre de la Métaphysique d’Aristote) —, D. Pradelle pose la question de savoir si le fondement de la prédication husserlienne est d’origine noétique, syntaxique ou ontologique. Par un examen minutieux des Recherches logiques, notamment de la Sixième Recherche, l’auteur parvient à la première conclusion que, chez Husserl, l’origine de la catégorie « être » n’est pas noétique — au sens où elle n’est pas produite par une opération intellectuelle — mais qu’elle se situe sur le versant noématique de la connaissance : au niveau objectal, l’ « être-lié » entre sujet et prédicat, substrat et propriété, est attesté par l’évidence des états-de-choses ; au niveau sémantique de la proposition, le primat de la prédication se justifie par le fait que seule la copule est susceptible de joindre différents matériaux nucléaires et de leur donner une forme syntaxique. C’est ce que manifeste clairement l’analyse husserlienne du jugement négatif. Dans un dernier temps, par un recours au corpus husserlien plus tardif de la phénoménologie génétique, D. Pradelle souligne le fait que la prédication husserlienne trouve en dernière instance son origine dans l’expérience antéprédicative. Il propose ce faisant un rapprochement avec l’analyse heideggérienne de l’« en tant que » prédicatif. Il précise qu’à ce niveau génétique, le fondement de la prédication n’est pas non plus noétique, du moins pas intégralement : il est ultimement reconduit aux structures ontologiques élémentaires de l’élément perçu. L’auteur aboutit alors à la conclusion suivante : les structures syntaxiques présentent une certaine dépendance à l’égard des structures ontologiques du monde perceptif.

12Dans son article, « Grammaire, logique et psychologie chez Anton Marty », Laurent Cesalli examine les rapports qu’entretiennent la « grammaire », la « logique » et la « psychologie » dans l’œuvre de cet héritier de Franz Brentano qu’est Anton Marty. Après avoir rappelé que l’association de ces trois termes était une constante dans la tradition austro-allemande (chez Husserl et Twardowski pour commencer), L. Cesalli montre comment le philosophie suisse les articule selon une lecture « disciplinaire » (issue de sa conception de la philosophie) et « méthodologique » (issue de sa conception de la science du langage). Cette mise au point terminologique permet de souligner à la fois le rôle central de la psychologie dans le dispositif de Marty, mais aussi l’identité seulement partielle entre ce qui relève de la logique et ce qui relève de la psychologie : chaque discipline dispose d’un domaine qui lui est propre, à savoir le domaine de la signification et le domaine de la forme interne. L’auteur s’appuie sur ces distinctions pour rappeler la pertinence de deux thèses fondamentales de la philosophie du langage de Marty, qui sont au centre de son article de 1893, « Über das Verhältnis von Grammatik und Logik » : « l’absence de parallélisme entre pensée et langage » (entre le psychologique et le grammatical) et la « distinction entre forme interne du langage et signification des expressions linguistiques ». L. Cesalli insiste pour finir sur le rôle central de l’un de ces trois termes, à savoir la « psychologie », dans la science du langage de Marty. Il rappelle en effet que seule la forme interne du langage (« interne » au domaine psychologique) est susceptible d’assurer « le lien entre la forme et la matière des expressions linguistiques ». À titre d’illustration, il accorde une attention particulière à l’analyse du jugement que propose Marty dans ces articles sur les « énoncés sans sujets » de 1884-1895. Car, selon Marty, comme l’explique Cesalli, le fait que les logiciens en soient venus à considérer (à tort) le jugement de type prédicatif (Sujet-copule-Prédicat) comme la forme canonique du jugement est une illustration typique d’un cas de « rétro-projection du grammatical sur le logique ».

13Dans « Le concept de schème syntaxique chez Karl Bühler », Janette Friedrich s’efforce de rapporter aux Recherches logiques de Husserl la notion bühlerienne de « schème syntaxique ». Au cours d’expériences de psychologie descriptive sur des sujets chargés de caractériser les actes de pensée à partir de leur perception interne, Bühler avait fait émerger l’idée que la pensée n’est pas une suite de représentations mentales entendues comme des contenus pleinement présents à la conscience, mais plutôt un processus dirigé par des règles implicites, lesquelles orientent l’« ordre psychique » des contenus pensés sans encore donner pleinement ces contenus eux-mêmes. En ce sens, la pensée est une présentation indirecte des contenus, qui détermine ce qui est pensé et permet de viser des contenus qui ne « remplissent » pas encore la visée. À cet égard, en lecteur des Recherches logiques, Bühler fait le lien avec l’acte purement signitif de Husserl, mais aussi avec le schématisme kantien (par exemple avec la représentation schématique du nombre 1000, qui peut être suggérée, quoique pas effectivement réalisée, par un procédé général d’alignement de points). Ultérieurement, Bühler adoptera lui-même l’expression de « schème de représentation », puis de « médiateur ». En 1907, il défend en conséquence la thèse selon laquelle il y a des schèmes de représentation syntaxiques tels que la forme signitive d’une représentation est d’abord choisie avant même que la pensée s’y déploie ; avant même de se remplir de contenus spécifiques, la pensée prend par exemple la forme d’une proposition prédicative. Ce sont ces schèmes syntaxiques qui régissent aussi nos « attentes grammaticales », comme lorsqu’on attend une proposition principale après avoir entendu ou lu une proposition subordonnée entamée par une conjonction de subordination. Ici, c’est l’idée husserlienne de grammaire pure que Bühler retrouve, même s’il s’agit pour ce dernier d’en donner une interprétation psychologique plutôt qu’a priori. Par la suite, se tournant vers Humboldt, Bühler s’efforcera de faire davantage part à la relativité culturelle des schèmes syntaxiques, remettant ainsi en cause le caractère universel a priori que Husserl leur avait conféré.

14Dans une contribution intitulée « Des mots, des couleurs et des octaèdres », Denis Seron s’intéresse pour sa part à la notion d’ « a priori chromatique » dans le sillage des analyses des brentaniens (Brentano, Meinong) et de Wittgenstein. La question vivement débattue qu’examine son texte consiste à savoir si les relations qu’entretiennent les couleurs phénoménales (à commencer par les relations d’exclusion chromatique) sont des relations empiriques ou aprioriques. S’il s’agit de règles aprioriques, s’agit-il de règles grammaticales purement conceptuelles qui relèvent de notre usage des termes de couleur ou de règles phénoménologiques déterminant l’expérience même des couleurs ? Après avoir examiné la thèse de Geiger et Magnus, vivement critiquée par Marty, selon laquelle les relations chromatiques seraient d’ordre purement conceptuel, voire culturel, D. Seron propose une première reformulation du problème en formulant l’alternative suivante : soit l’apriori chromatique est purement conceptuel et il est organisé par une grammaire des couleurs du type de celle qui est développée par Wittgenstein dans ses Remarques sur les couleurs, soit il n’est pas purement conceptuel et il est organisé par une géométrie des couleurs du genre de celle qui est préconisée par Meinong et qui mobilise la problématique notion kantienne de « synthétique a priori ». L’objectif de la contribution de D. Seron est cependant de montrer in fine que cette alternative est trompeuse dans la mesure où il n’y a pas lieu d’opposer frontalement la « grammaire des couleurs » à la « géométrie des couleurs ». Par une fine analyse, l’auteur constate en effet que la « géométrie des couleurs » des brentaniens, Meinong y compris, a en réalité opté pour ce qu’il nomme « l’analyticité », à savoir une approche grammaticale, i.e. conceptuelle, de l’a priori chromatique. L’auteur propose pour finir une solution originale à ce problème qui se présente comme très proche des conceptions brentaniennes et wittgensteiniennes : « Même si les lois chromatiques sont purement linguistiques ou conceptuelles, il reste un sens à dire qu’elles parlent de l’expérience, voire à les qualifier de “phénoménologiques”. »

15Dans « Grammaire matérielle et erreurs de catégories », Bruno Leclercq s’efforce pour sa part d’interroger les fondements phénoménologiques d’une grammaire « matérielle » susceptible de compléter la grammaire formelle de la quatrième Recherche logique husserlienne. Avec Yehoshua Bar-Hillel, il reproche en effet à Husserl de ne s’être occupé dans ce texte que des combinaisons de signification syntaxiquement insensées sans prendre aussi en charge la problématique du non-sens qui provient des incongruités sémantiques telles que « Les idées vertes incolores dorment furieusement ». Que n’importe quelle matière nominale ne puisse se combiner avec n’importe quelle matière adjectivale, c’est ce dont avaient en revanche pris conscience Gottlob Frege et Bertrand Russell — la théorie des types logiques du second constituant précisément un outil formel pour écarter cette sorte de non-sens — et ce que, après Husserl et en s’appuyant sur sa théorie des rapports de dépendance entre significations, les grammaires catégorielles chercheront également à prendre en compte. C’est aussi et surtout ce que thématisera la philosophie du langage ordinaire sous le titre de « category mistake », des auteurs comme Ludwig Wittgenstein ou Gilbert Ryle insistant sans cesse sur l’irréductible multiplicité des catégories sémantiques catégories syntaxiques identifiées par Husserl. Qu’il y ait bien une place en phénoménologie pour cette problématique de la compositionalité sémantique, c’est toutefois ce que B. Leclercq montre à partir de Logique formelle et logique transcendantale. Mais cela suppose de s’intéresser aux matériaux propositionnels et pas seulement à la forme propositionnelle qui retenait toute l’attention de Husserl dans les Recherches logiques. Si, comme le fait Husserl par la suite, on intègre cette dimension matérielle à la théorie de la connaissance, alors, avant même la distinction des contresens formels (contradictions) et matériels (incompatibilités intuitives), il y a bien lieu de distinguer des non-sens formels et matériels. Corrélativement, avant même la distinction de l’ontologie formelle et des ontologies régionales, il y a lieu de distinguer les conditions signitives formelles et matérielles de la visée d’objets.

16En pleine continuité avec le texte précédent, Charlotte Gauvry s’interroge, dans « De la grammaire pure logique à la grammaire philosophique », sur la question de savoir si la sémantique est elle-même gouvernée par des règles grammaticales. La spécificité du travail de Ludwig Wittgenstein après le Tractatus logico-philosophicus a en effet consisté à étendre l’idée du grammatical (régi par des règles) à une organisation du domaine des significations qui n’est plus uniquement formelle mais concerne aussi les contenus sémantiques. Comme Denis Seron avait commencé à le montrer, la grammaire des termes de couleurs constitue à cet égard un exemple paradigmatique. Or, cette conception étendue de la grammaire philosophique bouscule doublement la caractérisation husserlienne. D’une part, en effet, dans une tendance propre à la philosophie analytique qu’assumera explicitement Moritz Schlick, elle tend à considérer comme conceptuelles les lois que la phénoménologie envisageait comme essentielles, c’est-à-dire reposant sur des essences (externes au langage). D’autre part, en vertu d’une orientation pragmatiste propre à la pensée du second Wittgenstein, elle tend à concevoir la grammaire comme « livre des comptes » des usages effectifs plutôt que comme code des usages possibles a priori. Ce faisant, comme le souligne à juste titre Charles Travis, elle prend en compte la sensibilité des règles aux « occasions », c’est-à-dire à leurs contextes d’application. En découle une conception de règles grammaticales très différente de celle qui prévalait dans les Recherches logiques, conception qui n’est pas relativiste mais contextualiste, car il y a bien des règles qui prévalent dans chaque contexte.

17Dans « Quelle place le grammatical laisse-t-il au transcendantal chez Wittgenstein ? », François Dubuisson poursuit la réflexion en la reformulant dans les termes des rapports du grammatical au transcendantal. En continuité avec Kant sur l’idée que la pensée donne ses formes au monde, mais également en rupture avec la thèse kantienne selon laquelle ces formes ne seraient pas seulement analytiques mais synthétiques a priori, le Tractatus avait affirmé que la logique est transcendantale. Par la suite, il semble que (le second) Wittgenstein ait alors substitué le langage quotidien à la logique dans le rôle d’organisation des contenus sémantiques. La question se pose alors de savoir si le langage conserve la fonction transcendantale que revendiquait précédemment la logique, devenant en conséquence un transcendantal historicisé et plus pragmatique, ou bien si cette nouvelle conception implique au contraire un renoncement au transcendantal au profit du grammatical, lequel, d’après Peter Hacker, ne prétend pas imposer ses formes au monde mais régit seulement la manière de le décrire. Après avoir présenté et discuté les positions d’Arley Moreno et Antonia Soulez en faveur de chacune de ces deux lectures, F. Dubuisson insiste pour sa part sur le fait que, s’il est d’abord et avant tout usage, le langage est en tout cas moins fixe et moins « cartographiable » que ce que requiert traditionnellement le transcendantal, l’imprévisibilité des usages s’opposant clairement à l’a prioricité censée gouverner la grammaire pure. Loin de l’idée husserlienne d’une combinatoire régissant a priori les combinaisons signifiantes et les combinaisons insensées, la grammaire philosophique semble pouvoir seulement codifier a posteriori les manières effectives multiples de faire sens.

18Intitulé « A plea for historical necessity : the case of language acquisition », le texte de Vincent Grondin prolonge encore cette réflexion en posant la question de savoir si, et comment, la grammaire qui régit le langage est intrinsèquement liée à la manière dont ce dernier est appris. Après avoir caractérisé par quatre thèses distinctes la conception éthologique du langage qui s’inspire des écrits du dit second Wittgenstein (thèse pragmatique, thèse de recouvrement, thèse de rapports logiques, thèse génétique), V. Grondin se demande si, et à quelles conditions, elle est tenable. À cet égard, la thèse génétique semble se prêter à deux interprétations : l’une (notamment défendue par Norman Malcolm) qui fait de la genèse des concepts une nécessité transcendantale et liée à tout langage possible ; l’autre (notamment soutenue par Danièle Moyal-Sharock) qui n’y voit qu’une histoire empirique liée à une certaine forme de vie humaine. Si l’on prend au sérieux la notion d’« histoire », avec son lot de contingences et de surprises, la conception historiciste de la genèse semble exclure la possibilité même de nécessités logiques — c’est là la critique que Wittgenstein avait adressée à Oswald Spengler — de sorte qu’une telle interprétation de la thèse génétique se heurterait frontalement à la thèse des relations logiques. On peut tenter de résoudre le conflit en disant que l’histoire n’est surprenante que jusqu’à un certain point et qu’il y a des limites réglées à la surprise, de sorte qu’histoire et grammaire ne sont pas incompatibles. En ce sens, on pourrait dire que cela fait nécessairement partie du sens de la proposition « j’ai mal » qu’elle remplace une expression de douleur plus primitive. Mais cette interprétation conforte plutôt la lecture transcendantale et elle entre en conflit avec une certaine conception de la grammaire, qui la rapporte à des conventions arbitraires. C’est pourquoi V. Grondin estime qu’il faut lire Wittgenstein comme assumant l’idée d’une certaine nécessité génétique dans la formation des concepts et comme n’utilisant la notion de « grammaire » que pour s’opposer à l’idée d’essences à saisir par une intuition spécifique et pour dissoudre les problèmes philosophiques que cette idée pose (cf. la conception thérapeutique de la philosophie wittgensteinienne).

19Le texte d’Aurélien Zincq, intitulé « En deçà du langage : Communauté et historicité de l’antéprédicatif selon Heidegger », traite lui aussi, quoiqu’à partir d’une autre tradition philosophique, la question de l’origine et de l’historicité de la grammaire. La question que pose ce texte est celle de savoir si les règles syntaxiques de la grammaire linguistique reposent pour Heidegger sur une grammaire des existentiaux (non linguistiques). Platon et Aristote en tête, les Grecs — et à leur suite toute la philosophie — avaient pensé la question de l’essence en termes d’« idée » et en outre inscrit cette problématique dans celle du logos considéré comme proposition vraie ou fausse. La grammaire de l’être était ainsi indexée à la logique, dont Heidegger veut pour sa part libérer la première en s’intéressant aux structures existentiales antéprédicatives dont procède le sens. En deçà de la grammaire pure husserlienne, Heidegger étudie alors ses fondements dans les structures de l’affection (Befindlichkeit), du comprendre (Verstehen) et du discours (Rede) — ce dernier étant envisagé antérieurement à l’explicitation thématisante du langage. La question se pose alors de savoir si l’affection, le comprendre et le discours qui vont s’épanouir dans le langage constituent une manière particulière (grecque) d’exister ou s’il s’agit d’existentiaux communs à tout Dasein. À cet égard, la position de Heidegger va évoluer pour faire progressivement plus de place à une conception socio-historique de l’ouverture à l’étant et à la diversité des inscriptions linguistiques. Reste que ces langages ne sont pas premiers mais trouvent leur origine (donc leur essence) dans des modes non linguistiques d’être-au-monde. À la question de savoir si l’homme qui traverse la forêt doit disposer du mot « forêt » pour lui donner sens, A. Zincq répond que le contenu sémantique évoqué doit moins résonner avec un certain terme linguistique qu’avec une modalité spécifique d’appréhender et de concevoir la forêt au sein d’une communauté déterminée.

20Cette réflexion trouve un prolongement dans le texte de Jeanne-Marie Roux, qui est intitulé « Forme du perçu, structure du langage. Merleau-Ponty avec et contre Saussure » et traite des rapports entre légalité linguistique et légalité perceptive. En suivant Merleau-Ponty, J.-M. Roux insiste sur le fait qu’à côté de la voie phénoménologique husserlienne qui accorde une place majeure aux problèmes de la signification et de l’expression, il existe une autre voie phénoménologique qui part de l’expérience et des données sensibles. Merleau-Ponty part en effet du principe que la pensée n’est pas autonome ; elle n’existe pas hors du monde. En plus d’aller chercher, dans le langage, ce que veulent dire les mots, il convient dès lors d’aller voir, dans le silence de la conscience originaire, ce que veulent dire les choses. Il entend saisir ainsi notre rapport originaire au monde : la structure originaire du perçu, laquelle sous-tend des significations distinctes de celles, idéales, que le langage exprime. Ce retour à la structuration perceptive pré-linguistique a, pour l’idée de grammaire, un certain nombre d’enjeux que J.-M. Roux met en évidence. La pensée merleau-pontienne de la structuration du sens revendique une certaine influence structuraliste saussurienne, en particulier par son usage du concept de « diacritique », qui suppose que la signification se constitue par différences ou écarts entre éléments ainsi dotés de sens. Chez Saussure, cette idée se doublait toutefois d’une détermination plus positive de la signification liée à la conventionalité du langage. Merleau-Ponty, cependant, dénonce l’idéalité linguistique que présuppose encore cette conception conventionaliste qui, comme l’avait déjà remarqué Benveniste, sous-estime la consubstantialité du signifiant et du signifié. À la conventionalité, Merleau-Ponty oppose la naturalité du sens : dans notre rapport au monde, tout a du sens et tout est signe. Le monde lui-même se charge de significations mondaines (émotionnelles, motrices, …) du fait que nous nous y inscrivons comme corps agissant. Il en résulte que la structuration sémantique est plus étendue que celle du langage, et également, ajoute J.-M. Roux, que cette structuration de valeur est plus locale et moins générale que celle des significations linguistiques idéales.

21Consacré à Derrida et intitulé « Le supplément originaire : Une lecture de la conception husserlienne de l’agrammaticalité », le texte d’Amaury Delvaux interroge lui aussi l’idéalité du sens que présuppose la grammaire pure husserlienne. Derrida dévoile en effet la manière dont Husserl s’est servi du langage, et des idéalités auxquelles il donne accès, pour combattre le psychologisme et permettre la réduction transcendantale. Il souligne le fait que la théorie husserlienne repose sur la distinction de deux types de signes : les indices (sur lesquels repose toute la charge du renvoi à la factualité) et les expressions (qui reflètent la pureté idéale du vouloir dire). Cette distinction, Husserl la met notamment en scène à partir de l’exemple du soliloque prétendument dénué d’indication. Par ailleurs, en distinguant la Bedeutung des actes expressifs de la notion plus générale de Sinn, Husserl fait du discours un élément second par rapport au sens déjà constitué et s’empêche de penser la productivité de l’expression. Derrida, au contraire, montre que le sens ne peut advenir que par le supplément de l’expression qui l’extériorise, mais qu’il est pour cette même raison systématiquement contaminé d’indication. En particulier, signification générale et fonction d’indication s’entremêlent dans le cas des expressions occasionnelles (par ex. « je »), puisque celles-ci doivent pouvoir être comprises en l’absence du locuteur et du contexte d’énonciation, mais ne sont interprétées qu’en prenant ce contexte singulier en compte. Ce faisant, Derrida interroge la notion husserlienne d’agrammaticalité et les distinctions qu’elle suppose entre Sinnlosigkeit, Bedeutunglosigkeit et Gegenstandlosigkeit. Derrida montre comment la grammaire pure husserlienne se libère de certaines contraintes en prévoyant des échappatoires telles que la « modification » qui permet à « “Si” est une particule » de n’être pas totalement insensé — une notion donc Veronica Cibotaru a également analysé la fonction dans sa contribution. Derrida montre aussi que la signification suppose l’absence toujours possible de l’objet (une Gegenstandlosigkeit généralisée) et que son expression linguistique suppose même l’absence toujours possible du vouloir dire (donc une Bedeutunglosigkeit généralisée).

22Sous le titre « Un moment de la phénoménologie en France. Dufrenne, Lyotard, et le problème de l’expression », le texte de Daniel Giovannangeli s’inscrit dans la continuité directe des deux précédents. Disciple de Mikel Dufrenne dont l’ouvrage Pour l’homme entendait jouer l’humanisme existentiel contre le structuralisme, Jean-François Lyotard réinterprète la pensée de son maître pour faire apparaître que c’est bien plutôt l’expressivité de la nature que Dufrenne oppose aux déterminations structurelles anonymes. Comme Merleau-Ponty, Dufrenne estime en effet que le sens est donné à même le sensible et que, loin d’être le foyer tout-puissant de la Sinngebung, l’homme n’est que le lieu où s’opère la séparation de la nature avec elle-même. Selon lui, tout, l’homme compris, est nature, de sorte qu’il y a continuité entre la nature et la culture, et en particulier continuité du transcendantal du langage avec celui de la perception. Tout en s’opposant comme son maître au structuralisme, qui met partout de la parole et néglige le pouvoir structurant de la nature elle-même, Lyotard entend pour sa part distinguer le sens corporel (qui est encore nature) et le sens culturel (qui est déjà « seconde nature »). Car, pour Lyotard, la nature a du sens mais ne parle pas ; l’expression de la nature est désignation mais pas encore signification ; il y a immanence du désigné, mais pas du signifié, au signe naturel. Cette opposition de la désignation et de la signification renvoie précisément à celle que proposait Husserl et que dénonçait Derrida. À cet égard, Lyotard tout à la fois avalise la critique derridienne de la théorie de l’expression husserlienne, mais montre aussi en quoi elle reste encore tributaire du cadre husserlien. Il lui oppose alors l’analyse de Frege qui fait clairement apparaître que toute signification requiert, outre un système sémantique, un jeu de désignation qui la fasse sortir du système. Car il soutient qu’on ne peut enfermer l’objet tout entier dans le discours.

23Intitulé « Iconic turn et critique du paradigme langagier », le dernier texte de ce volume s’intéresse à la légalité des significations dans le champ non verbal du visuel. En mobilisant différentes références à Bühler, Wittgenstein ou Merleau-Ponty, Maud Hagelstein s’intéresse aux critiques adressées par les théoriciens du « tournant iconique », et singulièrement par Gottfried Boehm, à tous ceux qui, dans ce qu’on a appelé « tournant linguistique », ont au contraire systématiquement privilégié la forme symbolique du langage verbal. C’est en particulier le cas de ce lecteur d’Ernst Cassirer qu’est Erwin Panofsky qui aurait, pour ses détracteurs, eu le grand tort de soumettre les images à l’ordre tout puissant du langage en leur imposant un modèle d’analyse syntaxique importé de la linguistique (par exemple en parlant de « ponctuation » pour marquer la fin d’une séquence visuelle) et de négliger les dimensions proprement picturales de l’image dont les qualités formelles propres ne sont étudiées qu’en tant qu’elles servent à exprimer un contenu verbalisable. Une telle conception de l’image, dénoncent les partisans de l’Iconic turn, oublie la matérialité de l’œuvre pour ne s’attacher qu’à son pré(texte), lequel est déjà sémantiquement structuré avant sa représentation visuelle et aurait pu être exprimé autrement, notamment par des propositions linguistiques. Comme le souligne M. Hagelstein, Gottfried Boehm insiste à l’opposé sur l’importance des dimensions matérielles de l’image dans la production de sens et met à cet égard en évidence leur « logique » non propositionnelle. Boehm insiste en effet sur la dimension performative et non seulement énonciative de l’image, ainsi que sur son mode d’énonciation par monstration (déictiques et iconicité) plutôt que par description. Il souligne par ailleurs que la structure syntaxique des images est axée sur la « différence iconique » (contraste forme-fond) plutôt que sur la prédication. M. Hagelstein défend que cette différence iconique, sans pour autant fonder une grammaire analogue à celle qui régit les significations verbales, constitue sans doute la structure de toute production visuelle de sens. Elle remarque qui plus est que, comme l’indiquait déjà Saussure, c’est bien ici encore dans le contraste que se constitue le sens.

24SOMMAIRE. Présentation, p. 1-14. — Apophantique et ontologie dans la logique pure husserlienne (1901) (M.G. Isaac), p. 15-32. — Modification-transformation : Concepts clés dans les grammaires de Husserl et Chomsky ? (V. Cibotaru), p. 33-53. — Fondements phénoménologiques de la structure prédicative (D. Pradelle), p. 54-97. — Le concept de schème syntaxique chez Karl Bühler (J. Friedrich), p. 98-120. — Grammaire, logique et psychologie chez Anton Marty (L. Cesalli), p. 121-138. — Des mots, des couleurs et des octaèdres (D. Seron), p. 139-169. — Grammaire matérielle et erreurs de catégories (B. Leclercq), p. 170-195. — De la grammaire pure logique à la grammaire philosophique : Husserl et Wittgenstein (Ch. Gauvry), p. 196-210. — Quelle place le grammatical laisse-t-il au transcendantal chez Wittgenstein ? (F. Dubuisson), p. 211-226. — A plea for diachronic necessity : the case of language acquisition (V. Grondin), p. 227-250. — En deçà du langage : Communauté et historicité de l’antéprédicatif selon Heidegger (A. Zincq), p. 251-274. — Forme du perçu, structure du langage : Merleau-Ponty avec et contre Saussure (J.-M. Roux), p. 275-292. — Le supplément originaire : Une lecture de la conception husserlienne de l’agrammaticalité (A. Delvaux), p. 293-323. — Un moment de la phénoménologie en France : Dufrenne, Lyotard, et le problème de l’expression (D. Giovannangeli), p. 324-339. — Iconic turn et critique du paradigme langagier (M. Hagelstein), p. 340-356.

Notes

1  Cf. B. Bolzano, Théorie de la science, trad. fr. partielle par J. English, Paris, Gallimard, 2011, en particulier le §148.

2  E. Husserl, Recherche logique IV, dans Recherches logiques, t. II/2 : Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance, Paris, PUF, 2002.

To cite this article

Charlotte Gauvry & Bruno Leclercq, «Présentation», Bulletin d'Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 12 (2016), Numéro 2: Phénoménologie et grammaire: Lois des phénomènes et lois de la signification (Actes n°8), URL : https://popups.uliege.be:443/1782-2041/index.php?id=828.

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