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Élargir le répertoire des historiens : l’historiographie, les archives et « la prospection » comme outils pour étudier la guerre d’Algérie, la Révolution algérienne

1À l'heure actuelle, l'historiographie de la Révolution et de la Guerre d'Algérie continue de se développer, et ses répercussions apparaissent de plus en plus pertinentes dans le contexte contemporain1. Ce phénomène se manifeste tant à l'échelle internationale qu'au niveau national. En Amérique du Nord, dans l'ex-Union soviétique et en Palestine/Israël, les projets colonialistes et l'expansion impérialiste, accompagnés des formes de violence qui y sont associées, mobilisent divers États et dirigeants. En France, les constructions et les fantasmes autour de « l'Algérie française » ainsi que la rancœur revancharde face à l'existence d'une Algérie indépendante depuis 1962 gagnent en force dans le discours public. De même, en Algérie, des perspectives inattendues et des récits de luttes fondatrices pourraient fournir des ressources et de l'inspiration, notamment pour les acteurs et les discussions post-Hirak, en quête de récits alternatifs.
2Pour les chercheurs, il est opportun d'explorer de multiples interprétations de cet événement fondamental de l'histoire contemporaine. Le volume actuel permet de renforcer le dialogue entre politologues et historiens sur les raisons et les méthodes d'analyse du conflit et de ses conséquences à l'échelle mondiale. Des publications récentes offrent des exemples de ce que ce type d'échange interdisciplinaire peut engendrer2. Cet article, après avoir brièvement exposé les raisons pour lesquelles un tel dialogue pourrait être bénéfique, propose qu'un engagement plus soutenu et réfléchi des historiens envers les pratiques qui sous-tendent la discipline historique, souvent inarticulées, pourrait faciliter les échanges avec d'autres disciplines et, de manière tout aussi urgente pour les historiens de la Révolution algérienne, avec d'autres sous-domaines de l'histoire. Pour illustrer certains avantages potentiels, j'esquisse également une approche de recherche de sources primaires, que j'appelle prospection, et qui semble particulièrement adaptée aux historiens.
3Les travaux récents de Sarah Gensburger sur la mémoire et Paul Max Morin sur celles de la guerre d'Algérie en France remettent en question les postulats établis concernant le fonctionnement actuel de la mémoire en tant que fait social. Leur capacité à le faire réside dans le fait que leurs questions et méthodes de recherche ne sont pas soumises aux présuppositions fondamentales qui entravent souvent le travail des historiens sur ce sujet. Ce travail révélateur permet aux historiens de découvrir les bénéfices d’un dialogue avec la science politique tout en ouvrant des perspectives de réflexion sur les fondements des approches des politologues. En outre, les historiens pourraient également tirer profit des questionnements émanant d'autres disciplines telles que l'histoire de l'art, l'anthropologie, la démographie historique, la sociologie, la psychanalyse et la philosophie3. Une connaissance approfondie des principes épistémologiques qui sous-tendent ces travaux favoriserait des échanges plus fructueux. Il est tout aussi essentiel de procéder à une évaluation introspective des critères fondamentaux sur lesquels reposent nos analyses en tant qu'historiens.
4Une compréhension des définitions propres à chaque discipline, notamment des outils fondamentaux et des terminologies cruciales que les historiens utilisent, est une condition préalable à un échange fructueux. Cela garantit que les résultats bénéficient de ce que chaque discipline apporte à la discussion, tout en préservant la rigueur qui a permis à l'histoire, à l'anthropologie culturelle et à la philosophie de prospérer. L'un des obstacles à ce dialogue réside dans le fait que les historiens de la fin de la domination française en Algérie, à l'instar de la discipline dans son ensemble, sont souvent peu conscients des pratiques clés qui distinguent l'histoire des autres disciplines. Une prise de conscience accrue de ces pratiques, leurs possibilités, mais surtout leurs limites, est nécessaire.
5Nourredine Amara, dans sa critique récente de la politique mémorielle d'Emmanuel Macron sur la colonisation et la décolonisation de l'Algérie, a exposé les problèmes que pose l'invitation faite aux historiens français et algériens de forger une « histoire commune »4. Sa réticence à l'égard de cette notion rappelle des critiques antérieures soutenant l'impossibilité même d'une « histoire totale ». Des échanges interdisciplinaires conscients peuvent offrir des aperçus précieux sur ces limites et sur les éléments du passé que les historiens peuvent négliger.
6Cependant, même dans le cadre d'échanges interdisciplinaires, l'historiographie de la Révolution algérienne et de la guerre d'Algérie demeure souvent cloisonnée. En dehors d'autres moments de révolte anticoloniale et, de manière utile, des intersections avec les l'histoire de la Shoah, les travaux sur la Révolution algérienne restent largement en dialogue avec d'autres recherches spécifiques à ce conflit. Pour les historiens, l'engagement interdisciplinaire et la confrontation avec des historiographies moins familières visent à poser de nouvelles questions et à développer des conclusions qui résonnent à partir du travail sur les sources primaires.
7Une récente intervention de l'historien Emmanuel Blanchard sur l'historiographie du 17 octobre 1961 illustre cette approche. En détaillant les cadres d'interprétation existants, il propose de nouvelles échelles d'appréhension du « 17 octobre », soulignant que les variantes métropolitaines du maintien de l'ordre et la racialisation des pratiques policières ne suffisent pas à expliquer les violences de masse, qui doivent être replacées dans un contexte de sortie de guerre et de reconfiguration des appartenances nationales. Emmanuel Blanchard fait ainsi appel à des paradigmes académiques développés pour explorer d'autres moments historiques dans des contextes variés, contribuant à renouveler ce qui est désormais un événement clé pour les historiens de la guerre d'Algérie5.
8Cette démarche se distingue de la tendance de nombreux historiens à ne mettre en avant que la question des sources primaires. Bien que la recherche dans les archives soit essentielle, c'est le dialogue entre cette pratique et celle que nous appelons historiographie – le va-et-vient entre les deux – qui permet aux historiens de mieux comprendre leur travail. La discipline valorise souvent le travail acharné et inflexible, parfois au détriment des discussions théoriques et méthodologiques. Ce faisant, elle peut produire des travaux significatifs et perspicaces, mais une réflexion accrue sur la manière dont nos pratiques façonnent les questions que nous posons pourrait ouvrir de nouveaux horizons de recherche. Cette démarche se démarque de la tendance de nombreux historiens à ne mettre en avant que la question des sources primaires. Outre les invocations d'idéaux – objectivité, rejet de l'anachronisme et du présentisme d'une part, de l'antiquariat d'autre part – les historiens ont tendance à parler de recherche dans les archives ou, de manière plus œcuménique, de sources primaires. Beaucoup célèbrent le « croisement des sources ». Au-delà, les commentateurs se contentent souvent d'affirmations vagues mais valables, telles qu'il convient de « soumettre ces sources aux critiques internes et externes ». . Sans aucun doute, la recherche dans les sources primaires est l'une des pratiques qui définit le travail des historiens. Cependant, ce n'est que le dialogue avec la pratique que les historiens appellent souvent « historiographie », le va et vient entre ces deux pratiques, que des « recherches archivales » pourraient être compris par les historiens comme le travail d'un historien, plutôt que comme un travail d’amateur. La discipline a toujours célébré le travail acharné et souvent infatigable comme étant plus important que les discours théoriques ou méthodologiques. Pourquoi décrire les outils alors que ce qui compte, c'est le travail qu'ils accomplissent ? Soyons clairs, cela n'a nullement empêché les historiens de produire des travaux importants, souvent perspicaces, parfois brillants, et cela continuera. Cependant, une prise de conscience et une réflexion accrues sur ces pratiques jumelées, comme le suggère cet article, sur la manière dont elles façonnent, voire déterminent, les questions que nous posons, notamment, promettent d'ouvrir de nouveaux horizons de recherche, de nouveaux sujets, de nouvelles perspectives et de nouvelles conversations avec des chercheurs dans de nombreux domaines, historiques et autres. La révolution algérienne a ouvert des nouveaux horizons, en Algérie, en France et, bien au-delà. Cette histoire est multiple et grande. Elle et ses implications exigent de l’ambition et l’innovation de leurs interprètes.
9Les débats français du début du xxie siècle sur les « lois mémorielles » ont produit un moment fort de mobilisation corporatiste. En se positionnant, des historiens français ont souvent invoqué les « méthodes historiques » ou les « outils des historiens » , sans aucune explication ou presque, pour opposer leur travail aux interprétations avancées par d'autres, qu'ils appelaient les « porteurs de mémoire ». Ce vocable semble se cristalliser vers 1980 – pour qualifier des figures locales dont les récits du passé avaient de l'influence dans l'espace public. Ce vocable est repérable dans des discussions entre des historiens tels que Jean-Pierre Rioux, Gérard Namer et Yves Grava qui dialoguaient avec le projet « lieux de mémoire » dont Pierre Nora était le pilote. Plus tard, et en lien avec le passé commun de l'Algérie et de la France, ce qualificatif résonne avec celui de « porteurs de valises » ,donné aux Français ayant activement aidé le FLN dans sa lutte pour libérer l'Algérie de la République française. Cette valence signale à quel point les débats autour de la révolution algérienne sont devenus centraux dans ces « guerres de mémoire », ainsi que dans la façon dont la mémoire a souvent été perçue comme une menace pour l'Histoire6. Dès 1991, dans une critique précoce et toujours pertinente de ces arguments qui prétendent faire la distinction entre des interprétations irrationnelles et bâclées et des analyses scientifiques rigoureuses, l'anthropologue Jeanne Favret-Saada mettait en garde contre le fait qu'en général, « les historiens professionnels répugnent à admettre... que leur production est seulement l'un des avatars possibles de la mémoire sociale »7. Cela explique pourquoi, dans ce débat également, les historiens ont préféré des revendications idéalistes sur l'objectivité ou contre le présentisme plutôt que des plus modestes explications sur ce que sont les méthodes historiques et pourquoi elles restent tout à fait utiles.
10Se positionnant trop souvent entre ceux que l'on pourrait qualifier de « nostalgériques » – embrassant les avantages supposés de la présence française en Algérie – et ceux qui ont été séduits par « les Indigènes de la République », les historiens de la guerre d'Algérie, en particulier, se sont appuyés sur leur statut d'historiens8. Cela s'est souvent avéré salutaire et productif. Dans son importante étude historiographique de 2005, La guerre d'Algérie : une histoire apaisée ?, Raphaëlle Branche a à la fois affirmé la nécessité pour les historiens formés de prendre le contrôle du débat, de trouver des moyens de remplacer les descriptions politiques, partisanes et/ou communautaristes par une analyse scientifique, et pour les historiens d'élargir leur base de sources, notamment par le biais du travail sur les sources orales. L'élargissement des types de sources qu'elle propose, les méthodes et les raisons, s'inspirent directement du modèle mis en place en France par l'IHTP – Institut d'histoire du temps présent. Elle n’a pas, par contre, clairement élaboré pourquoi des historiens dans leur grande majorité doutent que de telles approches soient fondées9. Plutôt que de défendre le statut de l’historien et, même implicitement, son monopole supposé sur l’analyse de l’Histoire, il faut montrer et expliquer que nos méthodes apportent à tous les « avatars possibles de la mémoire sociale ».
11Bien que salutaire, l'attention constante portée aux sources primaires et/ou aux archives pourrait bénéficier d'une plus grande attention à la manière et aux raisons pour lesquelles nous posons des questions de recherche, ainsi qu'aux raisons pour lesquelles nous adaptons ou en abandonnons certaines10. Notamment, l'attention nécessaire que l'historiographie de la révolution algérienne accorde aux sources primaires – archivistiques avant tout – n'est pas suffisante. Elle n’encourage pas les questionnements sur ce que les historiens font de ces sources, notamment les discussions qui mettent en évidence les faiblesses aussi bien que les forces de la discipline.
12L'importance des pratiques est l'un des enseignements de l'article de Bonnie G. Smith, publié en 1995, Gender and the Practices of Scientific History, qui propose une histoire archivistique de ce qu'est devenue la discipline universitaire moderne qu'est l'histoire. Bonnie G. Smith souligne la préférence des historiens pour les interprétations idéalistes de soi – celles qui attirent son attention,les explications basées sur la position de chacun en matière d'« objectivité ». On pourrait faire une analyse similaire au sujet du « présentisme » ou, selon le propos du philosophe Paul Ricoeur, « de l’équité » – pour rappeler aux lecteurs que cela n'a jamais été qu'une partie de l'histoire11. C'est l'attachement commun à des principes généralement non exprimés, ce que Smith appelle en abrégé le « travail réel effectué dans la poursuite de la vérité », qui lie les historiens au sein d'une communauté de savoir. Elle cite l'argument de l'historien Michel de Certeau selon lequel « tout fait historique résulte d'une praxis... Il résulte de procédures qui ont permis à un mode de compréhension d'être articulé comme un discours sur les faits ». Cet argument, note Bonnie G. Smith, « reflète les conclusions des historiens des sciences selon lesquelles une activité intense et détaillée précède nécessairement la production de faits scientifiques »12. L'accent mis sur une praxis commune révèle les fondements à partir desquels les historiens parlent. Alors qu'une fixation sur les débats autour des idéaux obscurcit ces fondements et rend ainsi l'échange interdisciplinaire et la réflexivité plus difficiles pour les historiens.
13Bonnie G. Smith identifie deux pratiques fondamentales que la nouvelle profession d'historien a adoptées pour définir le domaine et qui, aujourd'hui encore, permettent à ceux qui ont reçu une formation d'historien de reconnaître le travail d'autres historiens : les pratiques jumelées de la « recherche archivistique » et de la « formation en séminaire ». Bonnie G. Smith, affirme qu'elles étaient « aussi fondamentales et influentes pour la profession que les idéaux de vérité et d'objectivité ». Dans son analyse, qu'elle développe dans The Gender of History, nous voyons comment ces pratiques peuvent être traduites avec pertinence dans l'engagement actuel des historiens envers les pratiques apparemment plus œcuméniques des « sources primaires » et de « l'expertise historiographique ». La façon dont chaque pratique, dans sa forme originale, a façonné l'émergence de la profession historique mérite une certaine attention. Elles ont modelé le fonctionnement de la discipline historique, d'une manière qui ressemble au développement d'autres professions, en particulier en termes de contrôle des frontières et de tentatives d'affirmation d'un monopole sur les connaissances.
14À partir du milieu du xixe siècle, d'abord en Allemagne, puis dans le monde atlantique et au-delà, la formation dite « en séminaire » s'est avérée cruciale lorsque les historiens ont pris en charge l'enseignement de l'histoire dans les universités et, plus largement, se sont organisés pour insister sur le fait que seuls ceux qui avaient été formés de cette manière pouvaient être autorisés à formuler des affirmations sur le passé dans le cadre d'une discussion sérieuse. Bonnie G. Smith explore de manière incisive la manière dont les portes fermées et les salles de séminaire spécialement conçues ont contribué à créer une vision glorifiée de la confrérie naissante des historiens, qui se concevait comme « dédaigneuse des démonstrations aristocratiques de flair et de brio innés » et qui croyait que « les séminaires produisaient des universitaires préparés à un travail acharné, dotés de compétences techniques et doués d'une pensée critique ». Au nom de la « vérité et de l'objectivité », seuls certains pouvaient être admis dans la salle de séminaire, contrairement à d'autres forums où les affirmations historiques pouvaient être exposées et jugées, comme les conférences publiques. Seuls un engagement intense envers l'importance de l'histoire et la certitude qu'un travail acharné permettrait à la bonne histoire d'émerger. Seuls ceux qui étaient jugés dignes d'être admis au séminaire, ou qui avaient été formés à ce système, pouvaient véritablement juger le praticien en herbe. La conception de soi des nouveaux historiens prend comme modèle le citoyen bourgeois idéalisé, qui obtient la reconnaissance par le travail appliqué.Les historiens scientifiques se définissent comme des artisans en opposition à l'éthique aristocratique du génie, qui avait ancré les prétentions antérieures et toujours actuelles à comprendre le passé. Mais aussi en opposition à une tendance dans l’écriture historique qui émerge elle aussi au milieu du xixe siècle et qui se puise dans les sources primaires, mais sans avoir accès ni aux archives, ni au « séminaire », que la nouvelle discipline disqualifiait en tant qu'amateurs. L'homme qui a introduit la méthode du séminaire aux États-Unis, Herbert Baxter Adams, de la nouvelle université Johns Hopkins – la première dans le pays fondé sur le « modèle allemand », centré sur la recherche – a célébré les séminaires historiques comme des « laboratoires où les livres sont traités comme des spécimens minéralogiques, passés de main en main, examinés et testés ». La façon dont les programmes d'études supérieures continuent de former les historiens et dont les membres de la profession continuent de se juger les uns les autres et de se juger eux-mêmes comme de « bons » historiens est claire. Elle se base sur la maîtrise de l'historiographie existante, la capacité à répondre aux défis et aux suggestions d'autres historiens et la catégorie de preuves sur laquelle ces réponses doivent être ancrées13.
15La recherche archivistique constituait l'autre pôle de la pratique historique. En phase avec la formation au séminaire, cette pratique en est venue à être considérée comme la base même à partir de laquelle les historiens pouvaient s'exprimer. Les « génies » et les « amateurs », révèle Bonnie G. Smith, étaient souvent des femmes, ces dernières partageant souvent l'intérêt des historiens pour les sources primaires. Les historiens accordaient toutefois un privilège particulier à un type de sources primaires, celles conservées dans les archives (nationales). Selon les descriptions de Bonnie G. Smith, leur travail dans les archives donnait un cadre héroïque au travail des historiens qui revalorisait les célébrations du dur labeur bourgeois : comme un chevalier sauvant une princesse du château d'un tyran.
16À la fin du xixe et au xxe siècle, alors que le séminaire discréditait de plus en plus les autres moyens d'acquérir de l'expertise parmi les historiens, l'attention portée aux documents d'archives a déplacé d'autres types de recherche sur ce qui comptait dans le passé. Dans les descriptions proposées par les historiens professionnels, résume Bonnie G. Smith, « l'étude des archives était une quête ardue, semblable à un travail, entreprise par des citoyens experts ». Les nec plus ultra, dans divers contextes nationaux, étaient les archives d'État, qui étendaient ou prenaient le contrôle et remplaçaient les archives royales, ecclésiastiques ou aristocratiques. Elles se concentraient de plus en plus sur la collecte, le tri et l'organisation de la documentation que les agences d'État, les bureaucrates et les fonctionnaires avaient produite et sur laquelle ils s'appuyaient pour fonctionner. Les efforts des archivistes pour contrôler qui pouvait avoir accès à leurs fonds, dans quelle mesure et à quel moment offraient souvent des privilèges particuliers aux historiens14.
17L'attention portée par Bonnie G. Smith à cette histoire du rôle fondamental des pratiques dans le développement du métier d'historien offre, selon moi, des bases solides pour que les historiens d'aujourd'hui s'engagent de manière plus fructueuse avec les universitaires et les chercheurs d'autres disciplines. Pour cela, il faut dépasser les réflexes qui se sont consolidés en même temps que la nouvelle discipline elle-même et qui rejettent a priori de tels échanges. En partie grâce à leur implication directe dans le développement et les institutions de la nouvelle Troisième République, une génération d'historiens, adepte de l’approche dite positiviste, a imposé le modèle allemand de l'histoire scientifique dans le système éducatif français, notamment dans les universités et les lycées.
18Charles Seignobos, un étudiant d’Ernest Lavisse, qui a fait une partie de ses études en Allemagne, est l'auteur de la plupart des rares travaux « de méthode » associé à cette mouvance15. Il a co-écrit, avec Charles-Victor Langlois, notamment L’Introduction aux études historiques (1898), qui reste un des seuls guides d'introduction et de codification de l'étude de l'histoire publié en français. Charles Seignobos a décrit l'histoire comme une science utilitaire16. C'est ainsi qu'il signifiait que l'histoire n'est pas la même chose que les sciences naturelles, car elle ne peut pas isoler les lois. Le faire pour l'activité humaine, écrit-il, est impossible. En adoptant cette position, il a en fait nié les fondements mêmes des sciences sociales. Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois ont publié leur manifeste au milieu de nombreuses polémiques, inaugurées par François Simiand et d'autres durkheimiens français, qui affirmaient que la sociologie, avec son attention à la récurrence et donc sa capacité à déterminer les lois régissant le comportement humain, supplantait l'histoire. Charles Seignobos créé un précédent pour les historiens à venir en ignorant la substance de la critique extra-disciplinaire. En réponse aux attaques sévères de François Simiand sur les limites de l'histoire, Charles Seignobos répond que « la différence entre nous n'est pas celle qui existe entre deux générations : c'est la divergence naturelle entre un philosophe et un historien ». Selon lui, seules les personnes engagées et formées à la recherche historique sont qualifiés pour évaluer les méthodes et les affirmations des historiens. L'histoire elle-même – comme discipline – le terrain commun dans lequel les idées des autres disciplines qui s'appuient sur des documents peuvent être évaluées. Ce que je veux souligner ici, et qui apparaît aussi clairement dans les réponses de beaucoup d’historiens contemporains aux porteurs de mémoire, c'est que les célébrations de la méthode historique mettent trop souvent l'accent sur le traitement des documents et laissent de côté la méthode du séminaire, ou ce qui aujourd'hui pourrait être plus largement englobé dans l'expertise historiographique. Une telle approche réduit les possibilités d'échanges interdisciplinaires alors qu'il s'agit d'en faciliter davantage.
19Aujourd'hui encore, c'est le dialogue entre les pratiques jumelées, les sources primaires et l'expertise historiographique, qui permet aux historiens de reconnaître le travail d'autres historiens. Un engagement envers ces pratiques « a créé un espace où... l'histoire en tant que connaissance et en tant que vérité séculaire », comme le dit Bonnie G. Smith, « pouvait être écrite, jugée et promue ». La formation à l'historiographie, ainsi que les efforts continus pour rester au courant de ce que les autres historiens écrivent (ou révèlent autrement en public), permettent aux historiens de reconnaître l'appartenance à la discipline. La maîtrise de ce langage permet aux autres historiens de prendre au sérieux leurs questions ou leurs doutes sur les lacunes, les biais ou les erreurs d'interprétation d'un ouvrage historique. Toutefois, pour être convaincant, un argumentaire doit s'appuyer sur des sources primaires. Comme l'explique Laura Doan, historienne de la sexualité, « l'histoire académique est professionnalisée de manière particulière, liée aux preuves historiques comme moyen de comprendre au mieux les changements au fil du temps ». Trop souvent, cependant, les historiens laissent de côté la certitude que le travail historique exige un engagement dans un va-et-vient constant entre les sources primaires et l'engagement historiographique. Il est donc facile de ne pas examiner cet engagement et difficile de critiquer les angles morts qu'il implique17.
20La méthode historique a des limites inquiétantes. C'est ce que l'histoire critique de Bonnie G. Smith sur l'émergence de la discipline met particulièrement en évidence. The Gender of History propose une critique de la manière dont la pensée substantiellement sexiste a encadré ce que les historiens imaginent être important, à la fois sur le plan thématique et en termes de preuves : alors que certaines femmes avaient joué un rôle clé dans des forums antérieurs où l'expertise historique pouvait être reconnue – que ce soit en tant que salonnières dans La République des Lettres ou, comme Germaine de Staël, en tant qu'écrivaines et conférencières reconnues – le nouveau système de séminaires excluait a priori complètement les femmes. Même si, contrairement à l'émergence concomitante de limites strictes au droit de vote des femmes, quelques exceptions aient pu être admises. L'obligation de faire des recherches dans les archives fixait le regard des historiens sur la politique et l'État, au détriment des types de preuves et des domaines de l'existence humaine où la place et la créativité des femmes étaient centrales, ou du moins présentes, et où les qualités jugées « féminines » pouvaient être appréciées.
« Dans le but de trouver une vérité consensuelle, les professionnels du séminaire et des archives se sont fortement appuyés sur le genre, un concept chargé de hiérarchie et de dichotomie à l'époque et qui éliminait de nombreuses personnes de la recherche d'un consensus » affirme Bonnie G. Smith.
21Pourtant, Bonnie G. Smith fait ce travail critique en tant qu'historien des archives. Elle souligne que « la productivité des contradictions de la science historique » contribue notamment au travail des historiens du genre : révéler les crises et les contradictions sans fin qui, par le biais de distinctions qui changent de façon spectaculaire au fil du temps et entre les sociétés, rendent possible la division hiérarchique des personnes, des valeurs et des choses en hommes et femmes, masculin et féminin. Cependant, Bonnie G. Smith apporte une mise en garde essentielle à l'invitation de Joan W. Scott à utiliser le genre comme catégorie d'analyse18. Joan W. Scott affirme que les historiens doivent toujours historiciser : premièrement, toujours prouver et ne jamais présumer que, dans le contexte en question, des catégories telles que « hommes » et « femmes » ou des qualificatifs tels que « féminin » et « masculin » avaient de l'importance (même si, dans divers contextes et à des époques très variées, ils ont presque toujours eu et ont encore de l'importance) ; deuxièmement, les personnes et les objets auxquels les binaires hommes/femmes et masculin/féminin font référence et qu'ils incluent diffèrent dans le temps et dans l'espace, souvent de manière assez substantielle. Bonnie G. Smith nous rappelle que les types de recherche historique sur lesquels s'appuient les historiens contemporains, qui ont pris forme dans les universités occidentales du xixe siècle, ne peuvent jamais s'affranchir des processus spécifiques et intenses d’engendrement qui ont profondément façonné leurs présupposés fondateurs et leurs pratiques. La compréhension fondamentale de l'historicisation par les historiens est donc genrée. C'est pourquoi, même si elle met magistralement en scène le dialogue entre ses documents d'archives et les historiographies pertinentes, Bonnie G. Smith regarde également au-delà de l'historiographie, notamment la place qu'elle accorde aux travaux et aux arguments des théoriciens féministes, philosophiques et psychanalytiques19.
22Les théories féministes, les théories du genre et les théories critiques offrent les outils nécessaires pour prendre en compte certaines des limites des pratiques historiques. Les perspectives psychanalytiques, par exemple, montrent comment des facteurs inconscients façonnent la compréhension qu'ont les historiens de « leurs » archives, sources et sujets. L'étude de Bonnie G. Smith intègre de manière incisive les analyses freudiennes du fétichisme pour évaluer la description que font ces acteurs du travail d'archivage. La pratique de Bonnie G. Smith rend visible la dialectique entre la recherche historiographique et la recherche de sources primaires, même si son analyse insiste sur le fait que ce que les historiens font en tant qu'historiens n'est ni tout ce qu'il y a à voir lorsque nous étudions le passé, ni tout ce que nous devrions essayer de comprendre. De nombreux intellectuels et autres historiens continuent de répondre à l'appel à l'élargissement du « séminaire » aux non-historiens, à l'élargissement de notre définition de l'historiographie pour y inclure les travaux critiques des théoriciens et autres chercheurs, y compris amateurs. Cependant pour définir nos sujets de recherche, nous pourrions également prêter attention à la manière dont nous analysons la rencontre avec les sources primaires, afin de tirer pleinement parti de « la productivité des contradictions de la science historique ».
23Je veux suggérer qu'une approche « archéologique » de la recherche historique – appelons-la prospection. Elle pourrait élargir de manière productive le répertoire des historiens, notamment celles et ceux qui sont le plus investis dans le travail d'archivage, et ainsi ouvrir de nouvelles voies pour que les chercheurs d'autres disciplines puissent s'engager avec les historiens et apprendre d'eux. Mon invitation à la prospection s'appuie sur quelques suggestions très brèves de Michel Foucault à travers les travaux novateurs de Bonnie G. Smith sur ce qu'elle appelle « le genre de l'histoire » et l'appel pressant de l'historienne britannique de la sexualité Laura Doan en faveur d'une histoire critique « queer ». Toutes deux partagent la certitude que les historiens doivent maintenir une critique soutenue de toutes les formes de positivisme, notamment la croyance que certaines catégories d'analyse ou « identités » ont toujours de l'importance, ou qu'elles ont un fondement cohérent (et même solide). Elles tirent ces idées des théories post-structuralistes, postcoloniales, de genre et queer, que des historiens comme Joan W. Scott, Hayden White et Dominick Lacapra, entre autres, ont contribué à interpréter pour d'autres historiens, anglophones et, plus récemment, francophones20.
24D'une importance particulière pour les efforts visant à revigorer les études sur la révolution algérienne, Bonnie G. Smith et Laura Doan ouvrent des perspectives sur la manière de réaliser un travail historique qui met l'accent sur les discussions, penseurs et les débats qui ne sont pas déjà connus pour leur importance, qui ont été perdu de vue. C'est en partie pour cette raison que la prospection offre beaucoup aux historiens qui s'engagent à élargir l'éventail des acteurs, des penseurs et des producteurs de connaissances à prendre au sérieux. Cependant, la prospection défie directement les historiens de l’empire français (en Algérie) intrigués par les nouvelles approches qui considèrent les identités comme stables et affirment la transférabilité, à travers le temps et l'espace, de leur matrice analytique supposée radicale et critique, telle que la théorie décoloniale ou les settler colonial studies. Plutôt qu'une nouvelle contribution aux débats sur la manière dont nous conceptualisons « le passé », « le présent » ou « l'avenir », l'attention que je porte à la pratique historique vise à revigorer la manière dont nous concevons et poursuivons les projets de recherche dans les sources primaires, y compris les archives.
25Un bref aparté dans l'introduction de L'archéologie du savoir (1969) apparaît sous un jour nouveau pour les historiens lorsque l'on s'intéresse aux pratiques. En trois paragraphes, Michel Foucault distingue deux approches différentes que les historiens utilisent pour définir un projet de recherche, c'est-à-dire deux manières différentes de traiter les sources primaires, « les documents », l'historiographie et la relation entre les deux. Michel Foucault définit le travail de la plupart des historiens en termes de « mémoire », auquel il oppose une nouvelle méthode qui, selon lui, « aspire à la condition de l'archéologie », qu'il définit comme « la description intrinsèque du monument ». La distinction entre les deux approches réside dans la manière dont les historiens définissent leurs objets d'étude, c'est-à-dire ce que Michel Foucault appelle ici les « monuments ».
26Notons un aspect de cette affirmation qui la rend d'autant plus convaincante. La catégorisation par Michel Foucault de la plupart des travaux d'historiens comme « mémoriels » met en évidence le mépris pour la « mémoire » que l'historien français Pierre Nora a avancé avec tant d'insistance à partir des années 1980. Elle fonctionne pour éviter l'autoréflexivité de la part des historiens. Ce travail idéologique est particulièrement clair dans la manière dont François Hartog exploite l'analyse de la mémoire de Pierre Nora pour critiquer ce qu'il considère comme une dépendance contemporaine au « présentisme » pour comprendre le passé21.
27Les sources primaires, les « documents », sont nécessaires aux deux approches, mais alors que les histoires mémorielles utilisent ces preuves pour modifier, compléter, rejeter ou confirmer ce que les contemporains de l'historien comprennent déjà au sujet de l'objet d'étude (ou du monument), il met en lumière une approche différente, qui redécouvre des monuments oubliés grâce à un travail de grande envergure sur les « documents ». Ce que Michel Foucault appelle l'archéologie, bien que très intéressant pour l'identification des discours et d'autres projets philosophiques, n'est pas mon propos ici. Il s'agit plutôt de souligner comment la première utilisation du terme dans son livre permet aux historiens de se pencher sur les questions de pratique.22
28Ce que les efforts continus des historiens pour célébrer ce qui distingue histoire et mémoire éludent, mais sur lequel Foucault insiste, c'est que la plupart des historiens laissent la mémoire guider leur travail. Selon le philosophe, depuis que les historiens ont commencé à s'appuyer sur des documents pour formuler leurs affirmations, ces affirmations se sont concentrées sur ce qu'il appelle ici « la mémoire collective » de ce qui a compté dans le passé, le rôle des historiens étant de faire « usage de documents matériels pour rafraîchir [cette] mémoire ». Les preuves documentaires elles-mêmes, dans la compréhension qu'a le philosophe de cette approche, permettent aux historiens d'essayer de « reconstituer ce que les hommes ont fait ou dit, les événements dont il ne reste que la trace ». Les « événements », ce qu'il faut reconstituer, sont déjà considérés comme importants. Cette définition du travail historique guidé par la mémoire regroupe, à mon sens, des approches historiographiques qui se définissent très différemment, et souvent de manière opposée : les histoires nationalistes ; les histoires militantes, qui puisent dans les réseaux souterrains des mouvements d'opposition ou des marges ; les histoires familiales ou collectives, qui partent de récits ou de documents transmis de génération en génération. Chacune offre de multiples points de départ pour un projet de recherche. Dans cette définition large, nous trouvons des ouvrages inspirés par les idées radicales de Michel-Rolph Trouillot, Saidiya Hartman ou Walter Mignolo, peut-être même Ranajit Guha23, à côté de ceux qui sont enseignés à l'école ou à la maison, ou célébrés par les États, via les fêtes nationales, ou d'autres supports au « roman national » ou un mouvement politique donné. L'historien explore par la recherche un sujet qui compte pour « définir des relations de causalité simple, de détermination circulaire, d'antagonisme, d'expression,entre des faits ou des événements datés », dit Michel Foucault. Mais il évoque aussi « la restitution d'un discours historique ». Les analyses peuvent aussi être beaucoup plus larges et incisives. La plupart des travaux inspirés par l'approche généalogique foucaldienne – parmi eux, les études de ceux qui se retrouvent dans « l'histoire du présent » – s'inscrivent également dans l'approche mémorielle de l'histoire. Le résumé lapidaire de la critique de Barbara Johnson insiste sur le fait que « la critique lit à rebours de ce qui semble naturel, évident ou universel, afin de montrer que ces choses ont leur histoire, leurs raisons d'être telles qu'elles sont ».
29Les approches foucaldiennes de « l'histoire du présent » offrent des exemples convaincants de l'importance d'un tel travail. Selon Joan W. Scott, les historiens pourraient passer de la critique à la recherche, en s'inspirant de :
« l'intérêt de Foucault... pour la manière dont différentes époques ont posé des problèmes et y ont trouvé des solutions ; la manière dont certaines solutions en sont venues à sembler inévitables et nécessaires alors que d'autres ont été négligées ou rejetées »24.
30Dans ce qu'il appelle « la profusion des événements perdus », Michel Foucault remet en question l'inévitabilité autoproclamée de tout système moral ou social. Pourtant, de telles approches riment avec d'autres histoires « mémorielles », dans la mesure où l'historien savait déjà que le sujet existait et avait des raisons de croire qu'il était d'une importance historique : « La série étant connue, il s'agit simplement de définir la position de chaque élément par rapport aux autres éléments de la série ». Le philosophe affirmait que cette approche était dépassée chez les historiens. Il se trompait, et c'est peut-être pourquoi je trouve cette définition de ce que j'appelle l'histoire mémorielle si pertinente pour les discussions actuelles. Les histoires mémorielles ont beaucoup à offrir. Toutefois, le fait de savoir qu'il existe d'autres approches pour étudier le passé peut aider même ceux qui restent attachés aux pratiques mémorielles25.
31Lorsqu'il s'agit de travaux historiques portant sur un passé assez récent, ou censés être utiles aux débats actuels certaines des tendances les moins intéressantes de l'histoire mémorielle tendent à se manifester, notamment des oeuvres sur la révolution algérienne/la guerre d’Algérie. Comme l'indique le cliché selon lequel le journalisme est « le premier jet de l'histoire », il est particulièrement difficile pour les historiens – surtout ceux qui travaillent sur le passé récent – de proposer des analyses qui rompent avec les récits établis au moment de l'événement – le plus souvent, au moment perçu comme celui de la résolution du conflit, du débat ou de l'évolution. Un livre important comme Le transfert d'une mémoire. De l'Algérie française au racisme anti arabe (1999) de Benjamin Stora, reprend dans ses grandes lignes une série d’articles paru à l’automne 1962 dans l’hebdomadaire « nouvelle gauche » France-observateur ; trois des études les plus citées sur « octobre 1961 » à Paris par Jean-Luc Einaudi (1991) ; Jean-Paul Brunet (1999), et la section rédigée par Neil Macmaster du livre qu'il a co-écrit avec Jim House (2006).Chacun tire son cadre interprétatif directement de l'un des trois rapports importants sur « ce qui s'est passé » qui ont été rédigés à la fin de l'année 1961 : le premier par la Fédération de France du FLN ; le deuxième par la Préfecture de Police ; le troisième par le syndicat CFTC. Ce qui est essentiel, c'est qu'aucun des quatre n'indique que l'interprétation est ancrée dans les arguments de la source primaire. Cela rend le travail d'articulation de nouvelles interprétations plus difficile.
32Il est difficile de définir des thèmes de recherche qui échappent à l'obligation de prouver ou d'infirmer de tels récits existants. Arlette Farge, historienne novatrice de la France du xviiie siècle, souligne « cette façon insensible mais réelle qu’a l’historien de n’être attiré que par ce qui peut conforter ses hypothèses de travail décidées à l’avance ». Le risque, note-t-elle, c’est que « cela lui retire de la disponibilité, c’est-à-dire cette aptitude à engranger ce qui ne semble pas immédiatement nécessaire et qui, plus tard – sait-on jamais – pourrait s’avérer indispensable »26.
33Notre capacité relativement récente à utiliser la numérisation et d'autres outils novateurs pour rechercher dans des bases de données, des collections de documents en ligne ou des publications les mots et les termes que nous voulons trouver nous permet d'éviter de patauger dans les documents environnants (apparemment sans rapport), qu'il s'agisse des autres articles d'un journal quotidien ou des choses déconcertantes que quelqu'un a placées dans un carton. Une telle efficacité réduit la probabilité que nous soyons détournés de nos objectifs prédéterminés et surpris par l'inattendu. Cela encourage les historiens à s'en tenir à des certitudes mémorielles ou contemporaines sur ce qui a compté dans le passé. Nous entendons beaucoup parler, dans les débats actuels aux États-Unis, de la nécessité d'être du bon côté de l'histoire, face à la politique de Donald Trump. Heureusement, certains futurs historiens de cette époque démontreront que des développements, des événements et des causes d'une importance vitale ont existé, qui ne sont pas, à l'heure actuelle, ce que ces commentaires supposent savoir, et dont l'importance ne pourrait être bien appréciée qu’avec une distance temporelle. Néanmoins, outre le passage du temps, il existe des moyens de créer une distance salutaire entre nos objets d'étude et les champs de force qu'exerce le pouvoir des mémoires collectives. C'est l'une des nombreuses contributions qu'un engagement explicite avec des méthodes critiques a pour les historiens, notamment avec celles qui défient ouvertement le positivisme, telles que les approches post-structuralistes : critiquer l'importance a priori des catégories existantes qui encadrent les récits existants. Une attention plus explicite aux pratiques, notamment à la manière dont nous rencontrons les sources primaires, pourrait être un autre moyen de s'affranchir du poids des interprétations reçues et de tirer un meilleur parti de la rencontre de l'historien avec les sources primaires.
34La manière dont l'historien entre dans une base de sources riche ne doit pas prédéterminer la façon dont il réagit à ce qu'il y trouve. J'ai beaucoup appris des riches discussions, d'une part, sur « l'archive » que des travaux précurseurs comme L’Archéologie du savoir et Mal d’archives de Jacques Derrida ont contribué à susciter et, d'autre part, des efforts continus des historiens pour apporter avec succès des types de preuves qui remettent en question ou, avec les sources orales, dépassent les définitions habituelles des sources primaires27. Pourtant, comme le « modèle du séminaire », l'archive qui a obsédé les premières générations d'historiens professionnels et de nombreux historiens depuis – ce que Michel Foucault a appelé « les institutions qui, dans une société donnée, permettent d'enregistrer et de conserver les discours dont on veut se souvenir et qu'on veut maintenir en circulation », a encore beaucoup à contribuer, selon Bonnie G. Smith, à « la productivité des contradictions de la science historique ». La rencontre des historiens avec une série dense de sources que quelqu'un ou un organisme collectif, quelle qu'en soit la raison, a regroupées et conservées, reste un mode essentiel de définition d'un sujet de recherche. Mais elle ouvre aussi la possibilité de voir des « monuments » qui n'ont pas marqué les mémoires auxquelles l'historien a accès. On rencontre des discours, des événements, des individus ou des efforts collectifs qui sont absents des histoires ou des traditions orales existantes. Michel Foucault célèbre la « nouvelle histoire » et comme nous le rappelle Sébastien Ledoux, « la ‘nouvelle histoire’… s’affirme en rupture avec l’histoire quantitative et la longue durée braudélienne »28pour affirmer que « l'histoire est ce qui transforme les documents en monuments »29. Pourtant, ses mots nous permettent de reconnaître que notre rencontre avec les sources primaires nous permet de découvrir des monuments oubliés. C'est le travail de prospection.
35Parmi le nombre infini de ces monuments oubliés, certains méritent d'être fouillés, décrits et analysés, précisément parce qu'ils parlent au présent. La « critique » est ici cruciale : il ne suffit pas de reconnaître que le « monument » a eu de l'importance dans le passé pour mériter la prospection. L'historien du présent découvre, décrit et analyse les monuments perdus parce que ce travail nous permet de remettre en question les certitudes actuelles. Juste avant de terminer l'écriture de mon premier livre, j'ai découvert dans les archives françaises quelque chose qui m'a surpris : à partir de 1958, dans les dernières années de la guerre d'Algérie, les autorités françaises ont mis en place une politique agressive de recrutement par quotas pour les emplois de la fonction publique. Les fonctionnaires avaient établi une nouvelle définition juridique d'un groupe qu'ils appelaient « citoyens français musulmans d'Algérie » et qui, selon eux, se définissait par des « origines communes » et non par la religion. La raison explicite invoquée par les autorités pour justifier cette politique – qu'elles ont baptisée « la Promotion sociale exceptionnelle » – était de remédier aux effets de la discrimination raciste subie par les Algériens de la part de leurs concitoyens français. Cette politique fait l'objet d'un livre que je suis en train de terminer30. La découverte surprend souvent ceux qui connaissent un tant soit peu la France contemporaine. En effet, depuis les années 1990, l'idée que la République française rejette tout ce qui ressemble à la discrimination positive – tout type d'approche de la lutte contre le racisme tenant compte de l’appartenance à un groupe « discriminé » – est devenue un pilier essentiel du débat politique français et la base d'une industrie universitaire florissante. Une grande partie des travaux anglophones sur la France, par exemple, est présentée comme une critique directe des échecs du modèle français d'universalisme « aveugle à la couleur ». Ce qui est fascinant dans l'histoire de la Promotion sociale exceptionnelle, ce n'est pas qu'elle ait eu des effets à l'époque et qu'elle ait été oubliée. C'est le cas de beaucoup de choses dans la France de la fin des années 1950 et du début des années 1960. Ce qui est intéressant, c'est que cette histoire me permet d'apporter des preuves et des arguments qui semblent profondément contre-intuitifs (parce qu'ils remettent en question les certitudes actuelles) dans le débat de chercheurs et, potentiellement, public.
36En réfléchissant à la manière d'effectuer un tel travail, je m'inspire de la façon dont je choisis de lire le bref passage de L’Archéologie du savoir à contre-courant – je ne pense pas que ce soit ce que Michel Foucault voulait dire – qui me permet de faire la distinction entre les histoires « mémorielles » et ce que j'appelle la prospection. La prospection, pour être clair, est tout à fait distincte de la méthode que Foucault décrit comme l'archéologie. Être constamment attentif à l'interaction des pratiques historiques inspirées de la « méthode du séminaire » et des « archives », ainsi qu'aux angles morts qu'elles imposent. Un livre récent de Laura Doan, historienne du lesbianisme et de la sexualité britanniques modernes, offre cependant une exploration beaucoup plus rigoureuse de ce que signifie faire de la prospection. Le titre de l'ouvrage de Doan, Disturbing Practices: History, Sexuality, and Women's Experience of Modern War (2013), fait à la fois référence au bouleversement que la rumeur ou la connaissance d'actes sexuels non normatifs peut susciter et à l'objectif de l'auteur d'attirer l'attention sur la manière dont les historiens font de l'histoire, sur nos pratiques, afin de suggérer des changements.
37Elle invite les chercheurs à « envisager le potentiel des pratiques qui reconnaissent le ‘vaste domaine de l'inconnaissable historiqu’ ». Doan utilise son propre travail sur les histoires lesbiennes du début du xxe siècle pour s'adresser aux historiens de la sexualité, en particulier à ceux qui sont engagés dans la théorie queer. Elle soutient que les modes dominants de travail historique dans ces domaines connexes peuvent être considérés avec justesse en termes d'« histoire de l'identité », dans la mesure où les discussions actuelles sur les identités lesbiennes, gays et autres, qui ont un impact évident sur les vies et les débats actuels, ont façonné le domaine. Les travaux existants se répartissent principalement en deux catégories. Ce que l'on appelle habituellement « l'histoire des lesbiennes et des gays » pourrait être décrite comme « la poursuite des récits d'origine », tandis que l'histoire dite « queer » est « informée par une généalogie foucaldienne réputée pour problématiser les récits d'origine ». Cette binarisation facile, souligne Doan, ne tient pas vraiment, ce qu'elle souligne en nommant la première « généalogie ancestrale » et la seconde « généalogie queer ». Malgré la critique queer des origines, les praticiens de la seconde généalogie, même si leur travail historicise avec insistance les identités et compréhensions sexuelles, continuent d'analyser le passé avec des questions qui commencent et restent façonnées par les questions actuelles sur l'« identité ». Laura Doan propose une nouvelle approche pour les historiens des passés queer, lesbiens, gays ou homosexuels, qu'elle nomme « histoire critique queer ». Pour elle, le point de départ est d'utiliser « les catégories sexuelles pour ‘poser des questions plutôt que d'apporter des réponse’ ». L'histoire critique queer offre un superbe modèle pour ce que j'appelle la prospection et peut ouvrir des débats, historiographiques et autres, qui vont au-delà des histoires de l'« identité », ou même du « genre » et/ou de la « sexualité »31. En particulier, pour l’historiographie de la révolution algérienne, la guerre d’Algérie.
38La capacité à se tourner vers des catégories analytiques inattendues, à s'engager dans des historiographies imprévues : il s'agit d'un principe de base que tous les historiens peuvent adopter, mais qui reste trop souvent impensé ou non enseigné. Doan explique pourquoi elle s'est rendue aux archives, afin d'explorer les riches fonds concernant « l'intense humiliation publique » subie par l'honorable Violet Douglas-Pennant au cours des derniers mois de la Première Guerre mondiale. Il s'agissait du point d'entrée de Doan pour la recherche de :
« preuves historiques permettant de mieux étayer les affirmations selon lesquelles les femmes servant dans des organisations militaires étaient considérées comme ‘anormales’ ou ‘particulières’ ou que la guerre avait ‘accru la visibilité du lesbianisme’ ».
39N'ayant pas trouvé les preuves qu'elle espérait, Laura Doan a développé une pratique qui a émergé des « particularités et des obstacles conceptuels » qu'elle a rencontrés dans les archives. Le livre utilise des études de cas de ses recherches sur des sujets importants dans l'historiographie lesbienne britannique pour explorer comment tirer parti de « l'inconnaissabilité et de l'indétermination du passé sexuel » pour retrouver ce que j'appellerais des monuments perdus. Elle insiste sur l'importance de la « vigilance à l'égard des autres structures de connaissance, y compris les connaissances résiduelles aujourd'hui disparues ». Selon elle, l'un des moyens d'y parvenir est de mettre de côté les questions et les catégories qui ont amené l'historien aux sources. Pour les historiens de l'identité, elles peuvent toujours avoir « un but et une signification politiques », mais si l'on s'en tient aux questions et aux catégories qui ont ouvert cette base de sources à l'examen, Laura Doan suggère que trop souvent « on n'obtient que peu de surprises ». Plutôt que d'être frustrée par les silences, une attention particulière aux « gradations et aux nuances, aux insinuations, aux lambeaux d'informations et de désinformations en tandem avec les polarités familières et moins familières et les relations qui résistent à la polarisation » lui permet d'identifier d'autres discussions, qui nous sont profondément inconnues aujourd'hui, et qui pourraient ainsi offrir un nouvel objectif et une nouvelle signification aux débats actuels, historiographiques et politiques32. Seul un historien peut mettre sur la table des discussions aussi peu familières. Une plus grande attention aux pratiques, guidée par une attention intense aux travaux théoriques qui remettent en question les certitudes existantes, pourrait permettre de mettre en lumière davantage d'affirmations contre-intuitives. Cela promet à la fois de rajeunir l'historiographie de la révolution algérienne et d'ouvrir de nouvelles discussions avec des chercheurs d'autres disciplines.
Notes
1 Pour une excellente analyse de l'historiographie (ainsi que des implications des différents noms donnés par des historiens à cet événement marquant), voir Vince Natalya, The Algerian War. The Algerian Revolution, New York, Palgrave Macmillan, 2020, 242 p.
2 Morin Paul Max, Les jeunes et la guerre d'Algérie. Une nouvelle génération face à son histoire, Paris, PUF, 2022, 272 p. ; Gensburger Sarah, Qui pose les questions mémorielles ? Approche sociologique, Paris, CNRS Editions, coll. « Cnrs Histoire », 2023, 272 p.
3 Voir, par exemple, les livres de l’anthropologue Fabbiano Giulia, Hériter 1962. Harkis et immigrés algériens à l'épreuve des appartenances nationales, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2016, 266 p. ; Goudal Émilie, Des Damné(e)s de l’Histoire. Les arts visuels face à la guerre d’Algérie, Dijon, Presses du réel, 2019, 352 p. ; et les contributions de chercheurs de diverses disciplines rassemblées dans Guerre d’Algérie. Le sexe outragé, co-dirigé par Shepard Todd et Brun Catherine, Paris, CNRS Éditions, 2016, 315 p.
4 Amara Noureddine, « Du non partage de l’histoire », NAQD, 2023, n°spécial, pp. 1-43 ; voir aussi, « Une mémoire hors contrat. La vérité première devant régler les rapports d’entre les hommes est la justice, non la mémoire », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2024, vol. 2, n° 71, pp. 27-34.
5 Blanchard Emmanuel, « Le massacre du 17 octobre 1961, entre avancées et épuisement historiographiques », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2024, vol. 2, n°71, pp. 67-88. Pour une monographie récente qui puise dans les cadres analytiques des relations internationales, voir Peterson Terrence, Revolutionary Warfare: How the Algerian War Made Modern Counterinsurgency, New York, Cornell University Press, 2024, 223 p.
6 L'historiographie de la guerre d'Algérie, de la révolution algérienne reste ancrée dans une discussion déjà ancienne, toujours productive et bien française. Le tournant du siècle reste le moment inaugural , comme cela a été analysé par Sylvie Thénault peu après : « En décembre 2000, la coïncidence d’une polémique et de la soutenance d’une thèse sur la torture propulsait l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne hors du champ scientifique ». Elle remarque : « C’est une nouvelle génération qui émerge, celle qui n’a pas connu la guerre et qui a bénéficié de l’ouverture des archives du Service historique de l’armée de terre (SHAT) ». Pour l'historien français Claude Liauzu, qui a commencé sa carrière scientifique dans les années 1980, ce moment a marqué « un troisième moment dans le débat public et dans la recherche » au sein « de l'histoire française de la colonisation », qui avait connu une renaissance dans les années 1960. Cette fois-ci, loin des « dénonciations anciennes », il s'agit « d’ouvrir de nouvelles pistes d'investigation pour traiter un passé qui, comme d'autres, ne ‘passe pas’». Sylvie Thénault souligne avec perspicacité la pluralité des controverses et des défis suscités par cette nouvelle génération de chercheurs, en lien avec leur jeunesse, leur genre – les plus éminents et impressionnants d’entre eux étant des historiennes – ainsi que leurs manières d’aborder les questions historiques. Pour une synthèse importante et critique de cette histoire, voir : Ledoux Sébastien, « La mémoire, mauvais objet de l'historien ? », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2017, n°133, pp. 113-128 ; voir comme exemple la contribution de l’historien du droit Bras Jean-Philippe, « Introduction : la mémoire, idiome du politique au Maghreb », in Gobe Éric (réd.), L'Année du Maghreb IV, Paris, CNRS Éditions, coll. « Année du Maghreb », 2008, pp. 5-26.
7 Favret-Saada Jeanne, « Sale histoire », Gradhiva : Revue d'histoire et d'archives de l'anthropologie, 1991, n°10, pp. 3-10.
8 Un manifeste de 2005 et des groupes militants qui s'en sont inspirés ont décrit des liens directs et des parallèles entre la domination impériale en Algérie et dans d'autres colonies d'Outre-mer et le traitement réservé aux personnes ayant des liens familiaux avec ces colonies dans la France contemporaine.
9 Branche Raphaëlle, La Guerre d'Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2005, 445 p. ; sur la spécificité des méthodes historiques de l'IHTP, voir Lagrou Pieter, « De l'histoire du temps présent à l'histoire des autres », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2013, n°2, pp. 101-119 ; Droit Emmanuel, Reichherzer Franz, « La fin de l'histoire du temps présent telle que nous l'avons connue », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2013, n°2, pp. 121-145.
10 Thénault Sylvie, « Archives, politique et société. Le cas de la Guerre d'indépendance algérienne », Revue d'histoire moderne & contemporaine, 2022, vol. 1, n° 69, pp. 40-55.
11 Sur « l’objectivité » comme fondement de l’analyse historienne, voir Novick Peter, That Noble Dream : The « Objectivity Question » and the American Historical Profession, Cambridge, Harvard University Press, 1988, 648 p. ; sur le présentisme, voir le numéro spécial sur le sujet, dirigé par Steinmetz-Jackson Daniel, « Forum: History and the Present », Modern Intellectual History, 2023, vol. 20, n°2, pp. 559-615 ; sur « de l’équité », voir Ricoeur Paul, Histoire et vérité, Paris, Édition du Seuil, coll. « Esprit », 1966, 368 p.
12 Smith G. Bonnie, « Gender and the Practices of Scientific History: The Seminar and Archival Research in the Nineteenth Century », The American Historical Review, 1995, vol. 100, n°4, pp. 1150-1176 ; The Gender of History: Men, Women, and Historical Practice, Cambridge, Harvard University Press, 1998, 306 p.
13 Smith G. Bonnie, « Gender and the Practices of Scientific History: The Seminar and Archival Research in the Nineteenth Century », The American Historical Review, 1995, vol. 100, nº4, pp. 1154-1158.
14 Ibid., p. 1166.
15 Voir Shepard Todd, « Charles Seignobos », in Boyd Kelly (dir.), The Encyclopedia of Historians and Historical Writing, Londres, Fitzroy Dearborn, 1999, pp. 1080-1082 ; voir Langlois Charles-Victor, seignobos Charles, Introduction aux études historiques (1898), Lyon, ENS Éditions, coll. « Bibliothèque idéale des sciences sociales », 2014, 334 p. ; Seignobos Charles, La méthode historique appliquée aux sciences sociales (1901), Lyon, ENS Editions, coll. « Bibliothèque idéale des sciences sociales », 2014, 216 p.
16 Carbonel Charles-Olivier, « L'histoire dite ‘positiviste’ en France », Romantisme, 1978, n°21-22, pp. 173-185.
17 Smith G. Bonnie , op. cit., 1995, p. 1175 ; Doan Laura, Disturbing Practices: History, Sexuality, and Women's Experience of Modern War, Chicago, presse universitaire de Chicago, 2013, p. 35.
18 Scott Wallach Joan, « Genre : Une catégorie utile d'analyse historique », trad. d’Éléni Varikas, Les cahiers du GRIF, 1988, n°37-38, pp. 125-153.
19 Smith G. Bonnie, op. cit., 1995, p. 1176.
20 White Hayden, Tropics of Discourse: Essays in Cultural Criticism, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1986, 287 p. ; en français, L'histoire s'écrit. Essais, recensions, interviews, textes traduits et présentés par Carrard Philippe, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2017, 322 p. ; LaCapra Dominick, History and criticism, Ithaca, Cornell University Press, 1985, 145 p. ; Scott W. Joan, Théorie critique de l'histoire. Identités, expériences, politiques, trad. : Servan-Schreiber Claude, Paris, Fayard, 2009, 177 p. ; Scott W. Joan, De l'utilité du genre, trad. : Servan-Schreiber Claude, Paris, Fayard, 2012, 300 p. ; Kleinberg Ethan, Scott W. Joan, Wilder Gary, « Theses on theory and history », History of the Present, 2020, vol. 10, n°1, pp. 157-165.
21 Voir, par exemple, Benigno Francesco, Words in Time: A Plea for Historical Re-thinking, New York, Routledge, 2017, 218 p.
22 Foucault Michel, The Archaeology of Knowledge and the Discourse on Language, trad. A.M. Sheridan Smith, New York, Pantheon Books, 1972, p. 7.
23 Voir, Trouillot Michel-Rolph, Silencing the Past: Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995, 191 p. ; Hartman Saidiya, Wayward Lives, Beautiful Experiments: Intimate Histories of Riotous Black Girls, Troublesome Women, and Queer Radicals, New York, W. W. Norton & Company, 2019, 464 p. ; Mignolo Walter, Local Histories/Global Designs: Coloniality, Subaltern Knowledges, and Border Thinking, Princeton, Princeton University Press, 2000, 371 p. ; Guha Ranajit, « The Prose of Counter-insurgency », in Dirks B.Nicholas, Eley Geoff, Ortner B. Sherry (eds.), Culture/Power/History: A Reader in Contemporary Social Theory, Princeton, Princeton University Press, 1994, pp. 336-371.
24 Scott W. Joan, « History writing as critique », in Morgan Sue, Jenkins Keith, Munslow Alun (dir.), Manifestos for History, New York, Routledge, 2007, pp. 19-38.
25 Foucault Michel, The Archaeology, op. cit., p. 7.
26 Farge Arlette, Le goût de l’archive, Pairs, Éditions le Seuil, 1989, p. 88.
27 Derrida Jacques, Mal d'Archive : Une Impression Freudienne, Paris, Éditions Galilée, 1995, 160 p.
28 Ledoux Sébastien, « La genèse des lieux de mémoire et leur retraduction dans les politiques du passé en France (années 1970-1980) », Cahiers Mémoire et Politique, 2019, pp. 11-33 ; voir aussi, Campbell R. Peter, « The New History: The Annales School of History and Modern Historiography », in Lamont William (dir.), Historical Controversies and Historians, Londres, UCL Press, pp. 189-199.
29 Voir aussi de Certeau Michel dans « L’opération historiographique » : « En effet, qu'est-ce qu'un événement si ce n'est ce qui doit être présupposé pour qu'une organisation des documents soit possible. L'événement est le moyen grâce auquel le désordre se transforme en ordre. L'événement n'explique pas mais permet une intelligibilité. Il est le postulat et le point de départ – mais aussi le point aveugle – de la compréhension ».
30 Voir, parmi d’autres articles, Shepard Todd, « Comment et pourquoi éviter le racisme : causes, effets, culture, ‘seuils de tolérance’ ou résistances ? Le débat français entre 1954 et 1976 », Arts & Sociétés. Lettre du séminaire, 2013, n°51, disponible à l’adresse suivante : https://www.sciencespo.fr/artsetsocietes/fr/archives/1410 ; « Algeria, France, Mexico, UNESCO: A Transnational History of Anti-Racism and Empire, 1932-1962 », Journal of Global History, 2011, vol. 6, n°2, pp. 273-297.
31 Doan Laura, Disturbing practices: History, sexuality, and women’s experience of modern war, Chicago, University of Chicago Press, 2013, 256 p. La certitude que les découvertes surprenantes de la recherche offrent des tremplins pour un travail historique novateur est partagée par de nombreux historiens. Voir, par exemple, Ariès Philippe, Les Temps de l'histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1954, p. 298.
32 Ibid., p. 5 ; p. 61 ; p. 132 ; p. 198.

