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Le bovin, animal emblématique chez éleveurs de la société « Shi » du « Bushi » (territoires de Walungu et de Kabare), Province du Sud-Kivu, RD Congo

Résumé
Cette étude documente deux éléments du système d’élevage bovin, l’éleveur considéré dans la société « Shi » du « Bushi » et le bovin (Ankolé Bashi), qu’il élève afin de comprendre le caractère emblématique de cet animal dans la contrée. Une enquête a été menée auprès de 432 éleveurs bovins répartis dans 4 chefferies du « Bushi ». Les résultats de l’étude ont montré que la majorité des éleveurs enquêtés étaient des hommes (87,5%) pratiquant l’élevage bovin comme activité principale (76,3%) et l’agriculture comme activité secondaire (67,3%). Selon les éleveurs enquêtés, les pays d’origine des bovins élevés au « Bushi » sont principalement le Rwanda (47,2%), le Burundi (25,6%) et l’Ouganda (12,5%). Ainsi, le bovin élevé au « Bushi » s’apparente aux bovins de la race Ankolé élevés dans ces pays d’origine. Le bovin agrège 5 symboles (signes de valeur) pour les éleveurs, respectivement la sécurité alimentaire, le pouvoir économique, la dot, le foncier et la reconnaissance sociale. L’animal est lié à l’agriculture notamment comme source des éléments fertilisants du sol (51,3%) et permet de valoriser des espaces incultes (33,3%). Cependant, la majorité d’éleveurs (70,8%) estimaient que l’élevage bovin est en crise, principalement suite à son abandon en réponse à la pression des conflits armés et fonciers (36,2%) et à la diminution sensible des espaces pâturés sous l’effet de la démographie galopante (18%). Pour renforcer la présence du bovin dans la région et ainsi contribuer à garantir les dimensions socio-économiques qu’il incarne, la sécurisation des élevages et l’accès foncier sécurisé aux éleveurs doivent être garantis par l’Etat congolais.
Abstract
This study documents two elements of the cattle-breeding system: the breeder considered in the "Shi" society of the "Bushi", and the cattle he breeds (Ankolé Bashi), in order to understand the emblematic character of this animal in the region. A survey was carried out among 432 cattle breeders in 4 Bushi chiefdoms. The results showed that most farmers surveyed were men (87.5%), with cattle rearing as their main activity (76.3%) and farming as a secondary activity (67.3%).
According to the breeders surveyed, the countries of origin of cattle bred at the "Bushi" are mainly Rwanda (47.2%), Burundi (25.6%) and Uganda (12.5%). Bushi-bred cattle are therefore like Ankolé cattle bred in these countries of origin.
Cattle combine 5 symbols (signs of value) for breeders: food security, economic power, dowry, land and social recognition. Animals are linked to agriculture, particularly as a source of soil nutrients (51.3%) and make it possible to develop uncultivated areas (33.3%).
However, most breeders (70.8%) believed that cattle breeding is in crisis, mainly following its abandonment in response to the pressure of armed and land conflicts (36.2%) and the significant reduction in space, grazed under the effect of galloping demographics (18%).
To strengthen the presence of cattle in the region and thus help guarantee the socio-economic dimensions they embody, the Congolese state must guarantee secure livestock rearing and secure access to land for breeders.
Tabla de contenidos
Introduction
1Pour appréhender la place du bovin et son évolution dans les sociétés humaines, il importe de comprendre la représentation symbolique dudit animal par les groupements humains (Digard, 1990). Les considérations portées sur le bovin d’élevage se focalisent majoritairement aujourd’hui sur son usage alimentaire et/ou économique (Burgat, 2017), bien que d’autres usages et valeurs socio-culturelles, influencent les points de vue sur la place de cet animal au sein des sociétés humaines. Le bovin procure aux ménages des avantages tangibles comme la puissance de traction ou le transport, l’assurance (garantie vitale), l’épargne, des aliments (viande, lait), et divers co-produits tels que le cuir ou le fumier (Otte et al., 2013). Par ailleurs, il influence le statut social, facilitant ainsi l’accès aux ressources du milieu et à la prise de décision (Otte et al., 2013).
2L’importance de ces rôles varie selon les catégories de bovin, la zone agro-écologique où l’élevage se pratique, le système de production mis en œuvre par les éleveurs et le contexte socio-culturel du milieu (Sigaut, 1988 ; Digard, 1990 et Baroin et Boutrais, 2008).
3A l’Est de la RD Congo, le bovin est caractéristique du gros de cheptel domestique élevé. Dans certaines zones, il est à la base même du système social. Chez beaucoup d’ethnies des milieux ruraux de ces zones, la vie individuelle se rattache au bovin. Pour cela, le bovin est une source importante des revenus et incarne des valeurs qui se rattachent à la vie socio-culturelle et économique de la population (Onono et al., 2012). En province du Nord-Kivu par exemple, le bovin confère pouvoir et capacité de décision (Katungu, 2014). Dans l’ancienne province orientale, le bovin est un animal sacré dont l’élevage est un mode de vie (Kabanza, 1982). La bête bovine donne à son propriétaire une reconnaissance sociale, un prestige, ce qui confère à ce dernier un puissant facteur d’intégration socio-économique (Katungu, 2014).
4Historiquement, la province du Sud-Kivu est une région à vocation d’élevage bovin par excellence. Les territoires de Walungu et Kabare qui constituent le milieu d’étude de ce travail, font partie de l’espace « Bushi1 », une zone montagneuse située en province du Sud-Kivu à l’ouest du Lac Kivu où le mode de vie du peuple Shi s’organise autour du bovin (Colle, 1971 ; Dupriez, 1987). Le bovin exprime encore de nos jours une réalité du mode de vie quotidien de ce peuple dans son allure normale et les conditions de vie de ce dernier sont fortement liées à la possession du cheptel bovin.
5Ce travail tente d’aborder au-delà des aspects zootechniques et économiques liés au bovin dans le « Bushi », des considérations socio-anthropologiques y associées. De ce fait, cette recherche se base sur les questions ci-après : i) Quelle est la caractéristique sociologique de l’éleveur bovin du « Bushi » ? ii) Quelle est l’identité du bovin élevé dans la région du « Bushi » ? iii) Pourquoi le bovin est-il considéré comme animal emblématique chez les éleveurs de la société « Shi » du Bushi »? iv) Le cheptel bovin a-t-il évolué au cours du temps dans la région du « Bushi » ? Les hypothèses relatives à ces questions sont: i) L’éleveur bovin de la société « Shi » du « Bushi » s’identifie à travers un certain nombre de paramètres socio-démographiques et économiques ; ii) L’identité du bovin élevé dans la région du « Bushi » peut être définie par l’étude de certains paramètres; iii) Le bovin élevé dans la région du « Bushi » est porteur des symboles justifiant son caractère emblématique chez les éleveurs « Bashi »; iv) Le cheptel bovin a augmenté au cours du temps dans la région du « Bushi ». Le but de cette étude est de contribuer à documenter deux éléments du système d’élevage bovin, l’éleveur considéré dans la société « Shi » du « Bushi » et le bovin qu’il élève (Ankolé Bashi), afin de comprendre le caractère emblématique de cet animal dans la contrée.
Milieu et méthodes
Description du milieu d’étude
6La présente étude s'est déroulée dans les territoires de Kabare (chefferies de Kabare et de Nindja) et Walungu (chefferies de Ngweshe et de Kaziba), province du Sud-Kivu (Figure 1 (a) dans l’Est de la RD Congo (Figure 1(b)).

Figure 1 - Carte de la province du Sud-Kivu (a) montrant Kabare et Walungu, et de la RD Congo (b)
7Le choix de cette contrée comme milieu d’étude se justifie par le fait de la présence d’une population impliquée dans l’élevage bovin depuis de longues périodes. Les territoires de Kabare et de Walungu contigus à la ville de Bukavu, constituent la majeure partie du « Bushi » et font partie du Kivu montagneux. Cet espace correspond aux régions de hautes terres situées globalement entre les rives du lac Kivu (altitude : 1463 m) et la ligne de crête de la dorsale occidentale du Graben africain (région occidentale de la région du Rift albertin) et dont l’altitude varie entre 1400 m et 2700 m, avec quelques sommets pouvant dépasser 3000 m d’altitude (Barhalengehwa et Sanginga, 2013). Ses coordonnées géographiques se situent entre 27° 30’ et 29° de longitude Est, et entre 1° 30’’ et 3° de latitude Sud. Le climat est de type tropical de montagne caractérisé souvent par neuf mois de pluie (septembre-mai) et trois mois de saison sèche (juin- août) avec une pluviométrie annuelle moyenne de 1300 mm et une température moyenne se situant entre 19 et 20,5°C (Barhalengehwa et Sanginga, 2013). Les sols sont latéritiques en général de pH acide (3-6) souffrant de fortes érosions, et impropres à une agriculture intensive, sauf dans certaines zones côtières, forestières et volcaniques. La population totale du « Bashi » est estimée selon Barhalengehwa et al (2014) à peu près à 4 millions d’habitants et la région compte parmi les taux de densité les plus élevé du pays (plus de 400 habitants /Km²). Par ailleurs, les territoires de Kabare et de Walungu sont ceux à densité la plus forte du Sud-Kivu mise à part la ville de Bukavu ; Bashagaluke a rapporté en 2015 des valeurs de 318 pour Kabare et 209 pour Walungu.
Méthodes
8Dans cette étude, nous avons eu recours à la technique d'échantillonnage stratifiée qui prend en compte le principe d’inclusion étant donné les sensibilités socio-culturelles des entités coutumières du « Bushi ». Les critères de stratification sont les territoires (Walungu et Kabare), les chefferies (Ngweshe, Kaziba, Kabare et Nindja) et 48 groupements (16 pour la chefferie de Ngweshe, 15 pour la chefferie de Kaziba, 14 pour la chefferie de Kabare et 3 pour la chefferie de Nindja). L’unité d’observation de l’enquête était le ménage de l’éleveur, pris comme une unité d’exploitation bovine. Les données collectées sur le terrain et les résultats y afférents ont été ramenés au niveau de la chefferie, ayant été considérée comme entitée de base de cette recherche. L’univers de l’enquête est estimé à 30 2732 éleveurs bovins repartis sur l’ensemble de notre milieu d’étude. Un échantillon de 450 éleveurs (supérieur à 400 = n = 1/E² = 1/0,05², avec n= échantillon représentatif pour E= marge d’erreur tolérée si population mère-finie, selon Nkashama, 2021) a été sélectionné.
9Les critères d’inclusion dans l’échantillon ont été l’âge de l’éleveur compris entre 50 ans et plus, l’ancienneté dans l’activité d’élevage bovin de 30 ans et plus, l’éleveur devrait être natif de l’un des groupements de ces deux territoires et y avoir résidé pendant une longue période de sa vie, garantissant une bonne maitrise la culture du peuple « Shi ». Etant donné que la population mère est finie, la taille de l’échantillon de 450 éleveurs a été corrigée à l’aide de la formule proposée par Hervé et Claude (2000) et Nkashama (2021):

D’où : = taille de l’échantillon ajusté (corrigé) ; n = taille de l’échantillon ; N = population.
10Ainsi pour notre étude :

11Étant donné que nous ne disposions pas du nombre d’éleveurs bovins dans chaque groupement concerné par l’étude, le choix des éleveurs à enquêter a été fait au hasard et la répartition s’est faite de manière uniforme à raison de 9 éleveurs bovins par groupement selon les critères de sélection susmentionnés. Cette répartition a permis d’avoir ainsi un nombre de 432 éleveurs bovins comme échantillon de l’enquête (Tableau 1).
Tableau 1. Répartition des éleveurs enquêtés selon les groupements, les chefferies et les territoires
|
Territoire |
Chefferie |
Nombre de groupements |
Nombre d’éleveurs enquêtés par groupement |
Total |
|
Kabare |
Kabare |
14 |
9 |
126 |
|
Nindja |
3 |
9 |
27 |
|
|
Walungu |
Ngweshe |
16 |
9 |
144 |
|
Kaziba |
15 |
9 |
135 |
|
|
Total |
48 |
432 |
12Une pré-enquête a été organisée sur 10% de l’échantillon, soit 40 éleveurs bovins afin de tester et harmoniser le questionnaire d’enquête. L’enquête proprement dite a été organisée sous forme structurée et a concerné 432 ménages des éleveurs bovins pendant une période 3 semaines, soit du 5 au 26 janvier 2022. L’observation directe a été axée sur les aspects historiques, socio-économiques et environnementaux du Bushi ainsi que sur les pratiques agro-pastorales, les modes de vie et d’alimentation de la population. Les focus groups et les interviews ont concerné les éleveurs réunis en groupes de 10 par groupement ainsi que les informateurs clés (agents de services étatiques du domaine de l’élevage, de l’environnement, du développement rural, de l’économie, de l’administration, etc.) qui ont été tirés au niveau de chaque groupement à raison d’un agent par groupement, ce qui a fait un total de 48 informateurs clés consultés. Le questionnaire d’enquête saisi sur la plate-forme Kobo Toolbox dans des téléphones Smart été déployé sur Kobo Collect pour être administré aux éleveurs sur le terrain. Les données collectées sur le terrain se sont focalisées sur l’identité de l’éleveur bovin du « Bushi » et sur celle du bovin qu’il élève ainsi que sur les symboles qu’incarne ce dernier en tant qu’animal emblématique chez les éleveurs mais aussi sur l’augmentation du cheptel bovin dans la région du « Bushi ». Ensuite, elles ont été vérifiées et codifiées avant leur analyse.
13Le traitement et l’analyse des données ont été réalisés à l’aide des logiciels Microsoft Excel et SPSS 22. Le calcul des fréquences simples sous forme des tableaux a été utilisé pour la description de l’échantillon. L’interdépendance entre les variables qualitatives a été déterminée par leur croisement à l’aide du test de Khi-deux de Karl Pearson au seuil de signification de 5%. Les données qualitatives issues des focus groups et interviews ont été soumises à une « analyse du contenu » et ensuite groupées par triangulation.
Résultats
Paramètres identifiant l’éleveur bovin du « Bushi »
Tableau 2. Profil des éleveurs enquêtés du « Bushi »
|
Variables |
Modalité |
Kabare |
Kaziba |
Ngweshe |
Nindja |
Total |
Chi-carré |
dll |
Valeur P |
|
|
N = 126 |
N = 135 |
N = 144 |
N = 27 |
N = 432 |
% |
126,9 |
117 |
0,48 |
||
|
Age |
50-59 |
54 |
63 |
72 |
18 |
207 |
47.9 |
|||
|
60-69 |
48 |
51 |
57 |
3 |
159 |
36.8 |
||||
|
+ de 69 ans |
24 |
21 |
15 |
6 |
66 |
15.2 |
||||
|
Sexe |
Féminin |
12 |
15 |
27 |
0.0 |
54 |
12.5 |
17,7 |
3 |
0 |
|
Masculin |
114 |
120 |
117 |
27 |
378 |
87.5 |
||||
|
Etat civil |
Marié |
105 |
111 |
111 |
15 |
342 |
79.1 |
3,8 |
3 |
0,28 |
|
Veuf/Veuve |
12 |
18 |
21 |
9 |
60 |
13.8 |
||||
|
Divorcé |
9 |
6 |
12 |
3 |
30 |
6.9 |
||||
|
Taille/ ménage |
(3-6) |
3 |
6 |
27 |
6 |
42 |
9.7 |
54,2 |
33 |
0 |
|
(7-11) |
90 |
87 |
54 |
6 |
240 |
55.5 |
||||
|
(12-16) |
33 |
42 |
63 |
12 |
150 |
34.7 |
||||
|
Niveau d’instruction |
Primaire |
48 |
39 |
51 |
15 |
153 |
35.4 |
14,9 |
9 |
0,01 |
|
Sans études |
42 |
51 |
39 |
6 |
138 |
31.9 |
||||
|
Secondaire |
30 |
42 |
42 |
6 |
120 |
27.7 |
||||
|
Universitaire |
6 |
3 |
12 |
0.0 |
21 |
4.8 |
||||
|
Activité Principale |
Agriculture |
18 |
18 |
42 |
6 |
72 |
16.6 |
46,1 |
9 |
0,09 |
|
Elevage |
117 |
111 |
87 |
15 |
330 |
76.3 |
||||
|
Agent admin. |
3 |
3 |
12 |
3 |
21 |
4.8 |
||||
|
Autre métier |
3 |
6 |
3 |
3 |
15 |
3.4 |
||||
|
Activité secondaire |
Agriculture |
84 |
90 |
105 |
12 |
291 |
67.3 |
90,5 |
9 |
0 |
|
Elevage |
36 |
30 |
24 |
12 |
102 |
23.6 |
||||
|
Agent admin. |
3 |
9 |
12 |
0.0 |
24 |
5.5 |
||||
|
Autre métier |
3 |
6 |
3 |
3 |
15 |
3.4 |
||||
14Ce tableau montre que la majorité des éleveurs bovins du « Bushi » enquêtés provenaient de manière équilibrée des chefferies de Kabare, Kaziba et Ngweshe. Seulement 6,2 % provenaient de la chefferie de Nindja. Tous ces éleveurs bovins enquêtés du « Bushi » appartenaient à l’ethnie « Bashi » (100%), à la tribu « Bashi » (100%) et à 61 clans dont les plus dominants étaient les « Banyamoca » (10,4%), les Basheke (6,2%), les « Banyamungere » (4,1%). D’autres clans non repris ici ont été représentés dans l’échantillon dans des proportions de moindre valeur. Ils se répartissaient pour près de la moitié dans la classe d'âge inférieure (50-59 ans), pour un tiers dans celle intermédiaire (60-69 ans) et de manière minoritaire dans celle supérieure (69 ans et plus). La grande majorité de ces éleveurs étaient masculins et mariés. L’élevage bovin était pratiqué de manière équilibrée quelle que soit le niveau d’instruction, excepté le niveau universitaire. Les personnes enquêtées se répartissaient pour près de la moitié dans la classe d'âge inférieure (50-59 ans), pour un tiers dans celle intermédiaire (60-69ans) et de manière minoritaire dans celle supérieure (69 ans et plus). L’analyse de l’interdépendance entre les variables montre une dépendance de la zone sur la répartition de genre, les personnes enquêtées à Ngweshe ayant présenté un pourcentage plus élevé de femmes, et celle de Nindja en étant dépourvu. Une dépendance a été également observée pour la taille de ménage et le niveau d’instruction.
Paramètres définissant l’identité du bovin élevé au « Bushi »
Tableau 3. Paramètres identitaires du bovin élevé au « Bushi »
|
Variables |
Modalité |
Kabare |
Kaziba |
Ngweshe |
Nindja |
Total |
Chi-carré |
dll |
Valeur P |
|
|
N= 126 |
N= 135 |
N= 144 |
N= 27 |
N= 432 |
%= 100 |
109,2 |
15 |
0 |
||
|
Pays d’origine/bovins élevés/ Bushi |
Rwanda |
90 |
15 |
90 |
9 |
204 |
47,2 |
|||
|
Burundi |
3 |
90 |
15 |
3 |
111 |
25,6 |
||||
|
Ouganda |
15 |
3 |
30 |
6 |
54 |
12,5 |
||||
|
RDC |
12 |
12 |
6 |
6 |
36 |
8.3 |
||||
|
Ethiopie |
6 |
15 |
3 |
3 |
27 |
6,2 |
||||
|
Avis/Période d’arrivée/ bovins au Bushi |
Antiquité (4e S et début 14e S) |
3 |
6 |
15 |
3 |
27 |
6, 2 |
36 |
9 |
0 |
|
EM3 (Fin du 14eS et vers fin du 16e S) |
30 |
39 |
48 |
3 |
120 |
27,7 |
||||
|
EC4 (début du 17e S et vers fin du 18e S) |
93 |
90 |
81 |
21 |
285 |
65, 9 |
||||
|
Mode d’arrivée/ bovins/Bushi |
Migrations |
15 |
21 |
33 |
6 |
75 |
17,3 |
53,2 |
9 |
0 |
|
Echanges commerciaux |
105 |
99 |
90 |
18 |
312 |
72,2 |
||||
|
Liens interethniques |
6 |
15 |
21 |
3 |
45 |
10, 4 |
||||
|
Mode d’acquisition/ Bovins |
Achat |
69 |
75 |
81 |
12 |
237 |
54, 8 |
117,1 |
18 |
0 |
|
Dot/fille |
27 |
30 |
30 |
9 |
96 |
22,2 |
||||
|
Héritage |
21 |
18 |
21 |
6 |
66 |
15, 2 |
||||
|
Don |
6 |
6 |
9 |
0.0 |
21 |
4,8 |
||||
|
Lègue |
3 |
6 |
3 |
0.0 |
12 |
2, 7 |
||||
|
Statuts des bovins élevés |
Gardiennage |
27 |
33 |
24 |
3 |
87 |
20 |
13,4 |
6 |
0,03 |
|
Propriété |
75 |
72 |
90 |
18 |
255 |
59 |
||||
|
Prêt |
6 |
9 |
6 |
0 |
21 |
4, 8 |
||||
|
Confiage |
18 |
21 |
24 |
6 |
69 |
15,9 |
||||
15Selon les éleveurs enquêtés, les pays d’origine des bovins élevés au « Bushi » étaient estimés être le Rwanda (47,2%), le Burundi (25,6%), l’Ouganda (12,5%). En ce qui concerne la période d’arrivée des premiers bovins au « Bushi », les opinions données par les éleveurs enquêtés ont révélé sur base des informations transmises par tradition orale que les premiers animaux y étaient arrivés, pour les uns entre début 17e S-fin 18e S (65, 9%), pour les autres entre fin 14eS-fin 16e S (27,7%). Les animaux seraient arrivés dans le « Bushi » majoritairement par échanges commerciaux et accessoirement par les migrations. Le berceau de l’élevage bovin au « Bushi » a été estimé être la chefferie de Kabare précisément au niveau de la zone actuelle de la ville de Bukavu, appelée jadis « Bunkafu ». Un peu plus de la moitié des répondants ont déclaré avoir acquis les animaux par achat, avant la dot filiale, ou l’héritage. Les cheptels bovins étaient détenus majoritairement sous le statut de propriété, puis de gardiennage ou de confiage, le prêt étant accessoire.
16L’analyse de l’interdépendance par le croissement des différentes variables et les chefferies a montré que les distributions de fréquences de ces variables variaient fortement d’une chefferie à l’autre.
Les symboles du bovin justifiant son caractère emblématique chez les éleveurs « Bashi »
Tableau 4. Symboles du bovin justifiant son caractère emblématique chez les éleveurs « Bashi »
|
Variables |
Modalité |
Kabare |
Kaziba |
Ngweshe |
Nindja |
Total |
Chi-carré |
dll |
Valeur P |
|
|
N= 126 |
N= 135 |
N= 144 |
N= 27 |
N= 432 |
%= 100 |
117,03 |
42 |
0 |
||
|
Le symbole du Bovin/Bushi |
Sécurité alimentaire |
39 |
45 |
39 |
9 |
132 |
30.5 |
|||
|
Pouvoir économique |
33 |
39 |
42 |
6 |
120 |
27.7 |
||||
|
Dote |
30 |
18 |
27 |
3 |
78 |
36 |
||||
|
Foncier |
15 |
21 |
18 |
6 |
60 |
13.8 |
||||
|
Reconnaissance sociale |
9 |
12 |
18 |
3 |
42 |
9.7 |
||||
17Les résultats de l’enquête ont montré que le bovin était associé à 5 symboliques respectivement dans leur ordre d’importance la sécurité alimentaire, le pouvoir économique, la dot, le foncier et enfin la reconnaissance sociale, avec toutefois une interdépendance entre la zone et la répartition des modalités. Les symboles du bovin variaient selon le clan. Les « Banyamoca » étaient plus représentés parmi les répondants qui accordaient au bovin les symboles de pouvoir économique (53,3%), de reconnaissance sociale (26,7%), de sécurité alimentaire (6,7%), de dot (6,7%) et de foncier (6,7%).
18Pour les éleveurs enquêtés, ces 5 symboles représentaient la véritable perception positive du bovin sur laquelle est fondée l’identité même du peuple « Shi ».5 L’animal était présenté par les éleveurs comme objet de subsistance et d’attachement aux cultures et coutumes locales indissociables avec la vie quotidienne. Ces symboles que le bovin incarne se rattachent à une diversité des réponses aux besoins socio-économiques et culturels quotidiens des éleveurs Bashi.6. De même, les résultats recueillis auprès des éleveurs sur le rôle jouait par le bovin ont montré que le bovin était associé à une source d’éléments fertilisants du sol pour les cultures (51,3%) et ensuite comme rôle valorisateur d’espaces incultes (33,3%).7
19A côté de cette perception positive des éleveurs sur le bovin, certains d’entre eux ont souligné que l’animal est aussi porteur d’image négative pour la société, il est une source des conflits entre les éleveurs et les agricultures, et entre les éleveurs eux-mêmes à la base des dossiers judiciaires récurrents, et il sert de « pot de vin » pour corrompre. Il fait partie aussi des causes des phénomènes des changements climatiques perturbateurs des saisons naturelles et culturales mais aussi d’analphabétisme d’un grand nombre des jeunes garçons (gardiennage des animaux) dans le milieu8.
Evolution du cheptel bovin au « Bushi » dans le courant du temps
Tableau 5. Opinions des enquêté sur l’augmentation du cheptel bovin au « Bushi » et les raisons évoquées
|
Variables |
Modalité |
Kabari |
Kaziba |
Ngweshe |
Nindja |
Total |
Chi-carré |
dll |
|
|
Opinions/Augmentation du cheptel bovin/Bushi |
N=126 |
N=135 |
N=144 |
N=27 |
N=432 |
% |
42,35 |
3 |
|
|
Oui |
42 |
22 |
45 |
6 |
126 |
29,1 |
|||
|
Non |
84 |
102 |
99 |
21 |
306 |
70,8 |
|||
|
Raisons/Oui |
N=42 |
N=22 |
N=45 |
N=6 |
N=126 |
29,1 |
14,33 |
4 |
|
|
A1 |
6 |
6 |
15 |
0 |
27 |
6,2 |
|||
|
A2 |
15 |
12 |
21 |
3 |
51 |
11,7 |
|||
|
A3 |
3 |
3 |
0 |
0 |
6 |
1,4 |
|||
|
Raisons/Non |
N=84 |
N=102 |
N=99 |
N=21 |
N=306 |
7,8 |
59,39 |
10 |
|
|
B1 |
24 |
27 |
21 |
3 |
78 |
18 |
|||
|
B2 |
48 |
42 |
57 |
9 |
156 |
36,2 |
|||
|
B3 |
6 |
9 |
15 |
0 |
30 |
6,9 |
|||
|
B4 |
6 |
24 |
6 |
6 |
42 |
9,7 |
Légende : A1 : L’introduction des races bovines plus performantes (améliorées) ; A2 : La reproduction des bovins ; A3 : L’extension des fermes bovines ; A4 : L’achat de nouveaux bovins ; B1 : La diminution sensible des espaces pâturés suite à une démographie galopante (occupation des espaces pâturés par les habitations) ; B2 : L’abandon de l’élevage bovin suite à la pression des conflits armés et fonciers ; B3 : L’installation des plantations pérennes au détriment des pâturages ; B4 : L’abandon de l’élevage bovin vers une autre activité génératrice de revenu notamment le commerce.
20Le tableau 5 renseigne sur les opinions des éleveurs enquêtés par rapport à l’augmentation du cheptel bovin au cours du temps au « Bushi ». Sept personnes sur dix ont déclaré que le cheptel bovin n’a pas augmenté dans le courant du temps dans le « Bushi », notamment suite à l’abandon de l’élevage bovin consécutif à la pression des conflits armés et fonciers (36,2%), la diminution sensible des espaces pâturés suite à une démographie galopante (occupation des espaces pâturés par les habitations) (18%), l’abandon de l’élevage bovin vers une autre activité génératrice de revenu notamment le commerce (9,7%) et enfin l’installation des plantations pérennes au détriment des pâturages (6,9%). Pour les autres (29,1%), le cheptel bovin a augmenté dans le courant du temps à raison de la reproduction des bovins (11,7%), l’achat (9,7%), l’introduction de races bovines plus performantes (améliorées) (6,2%) et enfin, l’extension des fermes bovines (1,4%). Les opinions ont varié selon la zone.
Discussion
Paramètres identifiant l’éleveur bovin trouvé dans la région du « Bushi »
21L’étude a montré que la majorité des éleveurs bovins enquêtés étaient des hommes (87,5%). Cela se justifie par le fait qu’au « Bushi » les femmes sont non seulement beaucoup plus impliquées dans l’agriculture et l’élevage du petit bétail mais aussi qu’en se référant à la coutume « Shi » la répartition des rôles et des relations hommes/femmes au sein de la famille est très codifiée, résultats en accord avec Murhula, (2011). De même, les personnes mariées étaient plus nombreuses parmi les éleveurs, cela explique des tailles de ménage plus élevées permettant à la famille de disposer d’une main-d’œuvre pour les activités agro-pastorales, surtout pour le gardiennage des bovins par les enfants. Les éleveurs bovins du « Bushi » appartenaient à la seule ethnie et tribu « shi » ; comme renseigné également dans le rapport de 2019 du Programme National de Nutrition (PRONANUT).
22Mweze (1999) justifie cela par le fait du métissage (entre les Bashi, les hamites dits Baluzi et les pygmées dits Batwa) qui a eu lieu au « Bushi ».
23En outre, les éleveurs bovins du « Bushi » étaient répartis dans 61 clans dont celui dominant était celui des « Banyamoca ». Cela s’explique selon Hecq et al. (1963) par le fait que les membres de ce clan sont les descendants des « Buluzi », constitués par les hamites arrivés au « Bushi » pendant les différentes vagues de migration depuis le 14e S avec leurs troupeaux bovins. Le niveau bas d’instruction (35,4 % niveau primaire et 31,9 % sans aucun niveau) des éleveurs enquêtés peut s’expliquer par le fait qu’ils n’ont pas été guidés vers les études dès les bas-âges afin de s’occuper du gardiennage des cheptels bovins de leurs familles. Des faibles niveaux d’instruction des éleveurs ont également été rapportés dans nombreuses régions africaines (Soro et al. ,2015 ; Siddo, 2017). Les éleveurs « Bashi » enquêtés pratiquaient l’élevage bovin comme activité principale et l’agriculture comme activité secondaire mais ils s’occupaient aussi d’autres activités économiques bien que représentées en petite proportion. La pratique de l’élevage couplée avec d’autres activités, globalement l’agriculture, réalisées par les éleveurs bovins a été rapportée par Soro et al. (2015) ; Siddo (2017); Zamukulu et al. (2019).
Paramètres définissant l’identité du bovin élevé dans la région du « Bushi »
24L’influence de la proximité de chaque chefferie comme entité de l’enquête par rapport au pays d’origine cité par les enquêtés a été constatée. Les éleveurs de la chefferie de Kaziba ont majoritairement rapporté que les bovins élevés au « Bushi » étaient originaires du Burundi, tandis que ceux des chefferies de Kabare, Ngweshe et Nindja ont rapporté que ces derniers étaient originaires du Rwanda. Ces bovins sont des descendants d’animaux arrivés via les échanges commerciaux et les migrations des peuples pasteurs au cours de la période se situant entre le 14e et 18eS selon l’opinion générale des enquêtés, périodes qui concordent avec les différentes vagues de migrations des peuples hamites avec leurs troupeaux de l’Egypte vers la Région des Grands Lacs en passant par l’Ethiopie, une affirmation rapportée aussi depuis bien avant par Larnaude (1950) en précisant que les bétails bovins des peuples hamites élevés depuis longtemps dans l’Est de l’Afrique étaient identiques à ceux figurés sur les monuments de l’Egypte ancienne et avaient jalonné les routes suivis par les hamites en Afrique orientale au cours de leurs migrations.
25D’autres auteurs ont mené des études sur les pays d’origines, les modes et l’époque d’arrivée des bovins dans différentes contrées. Hecq et al., (1963) et Vwima, (2021) ont rapporté qu’une grande partie des bovins trouvés dans les élevages bovins du « Bushi » étaient venus du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda. Les échanges commerciaux entre ces pays et l’espace « Bushi » ayant permis la présence du bovin dans le « Bushi » ont également été rapportés dans l’étude de Bernard (1977) où l’auteur précise que ces échanges avaient été organisés dans plusieurs marchés du Rwanda, du Burundi et du Kivu parmi ceux-ci, le marché de Mulengeza en chefferie de Kaziba au « Bushi ».
26Les périodes d’arrivée de ces bovins dans le « Bushi » étaient variables. D’abord pendant la période des vagues des migrations des peuples pasteurs hamites venus de l’Egypte en passant par l’Ethiopie et qui ont bordé les rives du lac Kivu vers le 16eS pour s’installer dans la région y compris dans le « Bushi » avec leurs troupeaux bovins (Hecq et al., 1963). Par la suite, d’autres vagues des migrations des peuples rwandais et burundais à la suite des différentes guerres ethniques survenues dans leurs pays respectifs ont suivi entre les années 50 et 60 et ont permis à ces peuples de s’installer à l’Est de la RD Congo et au « Bushi » avec leurs troupeaux bovins (Vwima, 2021). D’autres auteurs ont rapporté des mouvements des bovins liés au commerce à et aux migrations en Afrique (Mohammed, 2015 et Soro et al., 2015).
27Par ailleurs, il a été révélé dans la présente étude que le berceau de l’élevage bovin au « Bushi », était dans la chefferie de Kabare, avant de se répandre dans d’autres chefferies. Ces informations ont été rapportées dans un extrait du texte de Ferdinand MAPENDANO, ancien membre du Bureau d’Etudes de la Mairie de Bukavu : « l’élevage bovin a été pratiqué pour la première fois au niveau de la zone actuelle de la ville de Bukavu, une ancienne entité du royaume de Kabare (aujourd’hui appelé territoire de Kabare) qui ,fut le berceau des élevages bovins où à l’époque, les vaches qui arrivaient par embarcation en provenance du Rwanda se trouvaient en masse sur la rive du lac Kivu au niveau du « Beach Muhanzi », appelé jadis, « Bunkafu », c’est-à-dire la région, la ferme ou la terre des vaches en « Mashi ». Cette appellation est à l’origine même du mot « Bukavu » qui fut plus tard l’appellation de l’actuelle ville de Bukavu ».
28De ce qui précède, il convient de comprendre que c’est à partir du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda au cours des échanges commerciaux et différents mouvements migratoires que la race bovine Ankolé a gagné entièrement l’espace « Bushi », d’où elle porte le nom d’Ankolé Bashi. Beaucoup d’auteurs ont présenté et décrit le bovin Ankolé trouvé dans la Région des Grands Lacs africains (Hecq et al., 1963 ; Pagot, 1985 ; Chapaux et al.,2013). Pour ces auteurs, il s’agit d’un bovin d’origine hamitique avec des traces de croisement zébu, qui serait un produit de croisement entre deux races bovines traditionnelles dont un zébu de petite taille « Inkuku »9 et l’autre de grande taille « Inyambo»10. Le bovin Ankolé est caractérisé par des phénotypes faibles dans l’ensemble (Hecq et al., 1963 ; Hatungumukama et al., 2007 ; Chapaux et al., 2013). Toutefois, avec la réorientation de certains éleveurs vers le type d’élevage fermier, le « Bushi » enregistre actuellement des arrivées des sujets bovins de race améliorée comme le Frisonne, la Brune-Suisse, le Jersey, et/ou des animaux hydrides.11
Symboles incarnés par le bovin chez les éleveurs de la société « Bashi » du « Bushi »
29L’étude a montré que le caractère emblématique du bovin au « Bushi » était justifié par 5 symboles (signes de valeur), respectivement par ordre décroissant la sécurité alimentaire, le pouvoir économique, la dot, le foncier et la reconnaissance sociale. Ces symboles justifient l’importance même du bovin pour les éleveurs de la contrée.
30Hecq et al. (1963) avaient déjà souligné le rôle joué par le bovin dans l'organisation politique et sociale de la communauté de l’espace « Bushi » car son utilisation fait ressortir 5 symboles essentiels notamment la richesse, l’aliment, la considération, la femme et le foncier.
31Pour Tabaro (2015), le bovin incarne 6 métaphores au « Bushi » à savoir la richesse, la nourriture, l’amitié, la femme, l’estime et la musique12. Muzihirwa (1977) a fait remarquer d’une part que chez les Bashi, le bovin permet aux serviteurs d’obéir à leur maître et constitue une source de pouvoir et de considération sociale et d’autre part, il constitue une réserve financière pour les achats courants : semences, outils agricoles, nourritures et vêtements et la principale forme de patrimoine mobilisable du paysan.
32Au Rwanda (Antoine, 2004 et Meyer, 2022), ont rapporté que le bovin incarne certains symboles notamment comme une richesse, un objet de prestige, un signe de respectabilité et une garantie d'une stabilité sociale pour les Rwandais. Au Burundi, le bovin symbolise à la fois la nourriture (la viande et le lait), la richesse, le prestige, le pouvoir des éleveurs sur les agriculteurs, l’épouse à travers la dot versée souvent en nature en vache (Cochet, 2004 ; Desiere et Niragira, 2015) et comme symbole d’amitié «« ubugabire »13 (Desiere et Niragira, 2015).
33Les résultats d’enquête liés à ces 5 symboles ont été soutenus par ceux des interviews et des focus groups réalisés sur le terrain lors des enquêtes entreprises d’une part, et d’autre part, par d’autres auteurs, ce qui a permis d’émettre quelques analyses sur chacun de ces symboles comme suit :
La sécurité alimentaire
34Le bovin assure la disponibilité d’aliments au ménage de l’éleveur par la production du lait, de la viande et sa contribution dans la production des denrées alimentaires d’origine végétale influencée par le fumier qui fertilise les champs et permet une augmentation de la production alimentaire14. Au « Bushi » le lait frais est rarement consommé. La préférence tient principalement à la consommation du lait caillé communément appelé « Mashanza », un fromage frais au lait de vache produit artisanalement au Sud-Kivu et dans d’autres provinces voisines (Nord-Kivu et Ituri), à l’est de la RDC, et dans d’autres pays comme le Rwanda et Burundi. Ce fromage possède une valeur nutritionnelle et culturelle importante, consommé seul ou accompagné, le plus souvent de féculents comme le foufou de sorgho ou les patates douces et la pomme de terre. Ainsi, chez les Bashi on dit pour un homme « ashalisire »: « il a faim celui-là, donc sans lait », quand il ne possède pas de vache pour lui donner de lait qu’il consommera15. Plusieurs études se sont intéressées au Mashanza à l’Est de la RDC (Bwana et al., 2018; Birali et al., 2019 ; Birali et al., 2022). La consommation de la viande de bovins comme nourriture n’est pas une chose en vogue chez les Bashi. Les bovins adultes ne sont jamais abattus pour la consommation de leur viande. La viande consommée provient souvent de veaux mâles abattus peu après le sevrage, des bêtes mortes naturellement et des vaches taurelières (stériles) ou encore improductives dans la phase de vieillesse.
Le pouvoir économique
35Au « Bushi », les éleveurs bovins sont considérés comme riches. Les animaux sur pieds constituent un avoir thésaurisé, d’où le bovin est considéré comme une banque pour ces éleveurs. Les animaux ayant plus de valeur économique sont surtout les femelles. C’est à ce niveau que les « Bashi » affirment que la vache a une valeur supérieure à celle du taureau car elle permet un enrichissement par le croit de nombre des animaux.16 Cependant, compte tenu de leur attachement à la vache, la vente des animaux sur pied n’est pas en vogue chez les éleveurs « Bashi », et ne peut se réaliser que dans certains cas exceptionnels, notamment pour les cas de maladie déclarée, de vieillesse ou de stérilité, ou quand il s’agit d’un taureau de moindre performance reproductive. La vente du lait se fait sous deux formes dont le lait frais souvent sous forme de yaourt et du lait caillé dit « mashanza ». Cependant, la production laitière de la femelle Ankolé Bashi est très faible. Elle suffit à peine pour l’allaitement des veaux et une faible consommation dans le ménage de l’éleveur.
36Chez les éleveurs bovins Bashi, après la vente des produits bovins, surtout les animaux sur pied, le revenu est affecté de différentes manières selon les besoins ménagers prioritaires17, soit à l’achat des produits alimentaires et manufacturés, à la scolarisation des enfants, à l’accès aux soins de santé familiaux, à l’amélioration de l’habitat, à l’achat des nouveaux animaux pour renforcer le cheptel, à l’achat ou location de portion terre, à l’habillement, à l’acquisition d’un moyen de transport ou de communication, à la mise en œuvre d’autres activités génératrices de revenus comme le commerce et l’agriculture, et enfin à l’épargne en liquidité. Les Bashi constituent l’une des ethnies de la région ayant des membres les plus scolarisés et les plus instruits issus majoritairement des familles ayant pratiqué ou pratiquant encore l’élevage bovin et qui occupent souvent des places de choix sur les scènes politiques provinciale et nationale. Toutes ces réalités pourraient être liées à leur pouvoir économique influencé par la tenure du cheptel bovin18. Le bovin a donc permis aux éleveurs d’améliorer leurs conditions de vie socio-économique au Bushi comme cela a été rapporté par Murhula (2011), bien que globalement les productions se situent à des niveaux très faibles liés généralement à l’exploitation de la race locale Ankolé Bashi par la majorité d’éleveurs ainsi qu’à la pratique des techniques d’élevage traditionnelles par ces derniers.
La dot
37Le bovin, surtout la vache permet à un homme de demander la main d’une femme auprès de ses parents. La vache représente donc la véritable dot chez les « Bashi ». Colle (1971) a écrit : « sans vache, il fallait rester célibataire » au « Bushi » car, c’est elle qui constitue la dot, le cadeau que la famille du jeune époux doit remettre à sa belle-famille ». Chez les Bashi, la dot est traditionnellement constituée de têtes de gros bétail, dont le nombre est âprement négocié par les deux familles (Tabaro, 2015). Elle permet ainsi de resserrer davantage les liens entres les clans ainsi alliés et de compenser le départ de la jeune fille. Selon la coutume « Shi » la vache ou les vaches donnée (s) comme dot doit toujours être accompagnée d’une grosse chèvre « nakasha » (revenant exclusivement à la belle-mère)19. Chez les « Bashi », il y a une exigence de coutume qui dit que la famille de la jeune épouse ne puisse pas perdre les traces de la vache reçue comme dot de la part de famille du jeune époux, d’où, on parle de kulonda20.
Le foncier
38Au « Bushi », le bovin, principalement la vache, est la condition sine qua non pour accéder à une portion de terre dans sa forme classique et traditionnelle qui est le « kalinzi ». Barhalengerwa et al., (2014) et Bubala (2021), ont rapporté trois principaux modes d’accès au foncier ou de tenure foncière au « Bushi », notamment le bwassa (du verbe kuyasa, céder l’usage d’une terre), le kalinzi (du verbe kalinza, faire attendre) et le bugule (du verbe kugula, acheter une terre). Le kalinzi, mode le plus courant d’accès à la terre au « Bushi », est un contrat foncier traditionnel dont le terme désigne à la fois le prix du droit de jouissance (nkafu21 ya kalinzi) et la terre sur laquelle s’exerce ce droit (ishwa22 lya kalinzi). Le kalinzi est un prix du droit (en principe perpétuel) de jouissance sur une terre qu’accorde le suzerain au vassal et à ses descendants (Kinghombe wa Kinghombe, 2003). Il n’est cependant pas un prix d’achat, mais un don de reconnaissance du vassal au suzerain qui lui attribue « une propriété foncière». Le kalinzi comme paiement est constitué, selon (Kinghombe wa Kinghombe, 2003 et Barhalengerwa et al., 2014) d'un lot de vaches accompagnées de quelques chèvres.
La reconnaissance sociale
39Le bovin (la vache) permet à celui qui le possède d’avoir un certain pouvoir ou une certaine considération par rapport à celui qui n’en possède pas un. Ces affirmations ont été confirmées par Muzihirwa (1977), en précisant que le gros bétail est une source de pouvoir et, a une grande importance dans la vie sociale étant donné que la taille du troupeau détermine souvent le pouvoir de son propriétaire. Ainsi, au « Bushi » et dans nombreux autres espaces coutumiers du Sud-Kivu, ce sont les chefs coutumiers qui possèdent les plus importants cheptels bovins, ayant ainsi une grande influence sur leurs sujets. De même Hecq et al. (1963) et Dupriez (1987), ont rapporté que le bovin a joué un rôle très déterminant dans le bouleversement politique survenu au « Bushi » étant donné que les Baluzi descendants des hamites (constitués principalement du clan Banyamoca), caste aristocratique de la société « Bashi », avaient, au moyen de la vache, renversé l’organisation clanique préexistante des « petits Bashi », en installant une organisation féodale dont ils sont devenus les tenants du pouvoir. Ainsi, ces Baluzi, étant devenus des « Bami23», et détenant encore des cheptels bovins importants, ont attiré autour d'eux une cour nombreuse d'hommes libres désireux d'obtenir une vache en échange de diverses prestations. Cette organisation s’est jusqu’à présent maintenue au « Bushi » et le bétail bovin en est resté le pivot.
40Par ailleurs, le bovin est lié à l’agriculture au « Bushi » car il constitue une source d’éléments fertilisant du sol pour les cultures (51,3%) et permet de valoriser les espaces incultes. D’autres auteurs avaient déjà reconnu le rôle joué par le bovin sur l’agriculture au « Bushi », au Sud-Kivu, en RD Congo et dans plusieurs autres pays d’Afrique où l’agriculture est traditionnellement intégrée à l’élevage pour la valorisation des résidus des cultures et en contrepartie, la production du fumier de ferme comme amendement du sol, parmi lesquels Hecq et al. (1963) ; Zozo et al. (2011) ; Katunga et al., (2014) ; Zamukulu et al. (2019). De ce fait, dans les régions des hautes terres du Kivu, le schéma classique est celui d’une intensification conjointe de l’agriculture et de l’élevage par l’épandage de la bouse des vaches qui permet la restitution de leur fertilité (Van Damme, 2013), d’où, le sens même étymologique du mot Kivu, Civu, qui désigne littéralement l’engrais, pour parler de la fertilité du sol, restituée par la bouse de bovin24.
41Le bovin permet aussi de valoriser les espaces incultes c’est-à-dire les terres qui ne peuvent pas être mises en culture pour la production agricole situées surtout en hautes altitudes sur lesquelles sont installés des fermes et des pâturages, comme l’ont rapporté Barhalengerwa et al. (2014) en précisant qu’au « Bushi », à plus 1800 m d’altitude ce sont les pâturages qui prospèrent au détriment des cultures.
42Les 5 symboles étudiés ci-dessus, justifiant le caractère emblématique du bovin chez les éleveurs « Bashi » représentent la véritable perception positive du bovin pour le peuple « Shi » car ce dernier le présente comme objet de subsistance d’une part et d’autre part comme objet d’attachement aux valeurs culturelles et coutumières indissociables avec leur vie quotidienne25. Néanmoins, selon certains éleveurs Bashi, le bovin représente aussi des cas d’image négative pour leur société26. Il constitue une source des conflits récurrents entre les éleveurs et les agricultures, et entre les éleveurs eux-mêmes. Il est aussi un grand consommateur de l’espace, favorisant ainsi la suppression du couvert végétal par l’installation des pâturages pour son alimentation, ce qui a conduit à la conversion des terres par la déforestation, réduisant ainsi leur capacité de puits carbone. La consommation du fourrage par le bovin sur ces pâturages non améliorés contribue à la production du méthane, un gaz à effet de serre puissant, pendant la digestion. Ces deux phénomènes peuvent être liés au phénomène des changements climatiques constatés dans la région à travers la perturbation des saisons naturelles culturales et ayant d’impacts sur la disponibilité des ressources biophysiques locales, sur la santé animale et la productivité du bovin ainsi que sur la vie humaine27.
Evolution du cheptel bovin dans la région du « Bushi » dans le courant du temps
43Le cheptel bovin n’aurait pas augmenté dans la contrée au cours du temps (71% des éleveurs enquêtés). Plusieurs raisons justifieraient cette opinion notamment l’abandon de l’élevage bovin suite à la pression des conflits armés et fonciers, la diminution sensible des espaces pâturés suite à une démographie galopante, l’abandon de l’élevage bovin au profit d’une autre activité génératrice de revenus notamment le commerce et enfin l’installation des plantations pérennes au détriment des pâturages. Plusieurs auteurs avaient déjà rapporté la diminution de la taille du cheptel bovin dans le « Bushi » en particulier et dans la province du Sud-Kivu ou en RD Congo en général notamment De Failly (2000), Byensi (2005), Van Damme (2013), Vwima (2014), Katunga et Muhigwa (2014) et Zamukulu et al., (2019) ; au Burundi (Hatungumukama et al., 2007) et pour l’ensemble de la région des Grands Lacs par Cochet (2004) et Van Damme (2013), soit pour des raisons des pressions démographiques, soit pour des raisons d’ordre sécuritaire et parfois couplées à des épizooties.
Conclusion
44Cette étude documentait deux éléments du système d’élevage bovin, l’éleveur considéré dans la société « Shi » du « Bushi », et le bovin (Ankolé Bashi) qu’il élève afin de comprendre le caractère emblématique de cet animal dans la contrée. Cette étude a permis d’étudier l’éleveur bovin du « Bushi » et de comprendre l’identité du bovin élevé dans la contrée d’une part, et d’autre part de mettre en exergue les différents symboles (signes de valeurs) justifiant le caractère emblématique dudit animal chez les éleveurs « Bashi » du « Bushi ». L’éleveur « Shi » présente des caractéristiques assez spécifiques et perçoit le bovin à travers 5 dimensions principales qui se rattachent à des réponses aux besoins socio-économiques et culturels quotidiens des éleveurs Bashi depuis la nuit des temps. De ce fait, le lien Homme-Bovin est fonctionnel et historique au « Bushi », malheureusement son élevage est soumis à des contraintes d’ordre sécuritaire, foncier et technique.
45Ainsi, pour restaurer la présence du bovin dans la région du « Bushi » et ainsi contribuer à garantir les dimensions socio-économiques et culturelles qu’il incarne, il serait souhaitable que l’Etat congolais puisse garantir la sécurité des élevages et l’accès au foncier sécurisé aux éleveurs dans cette partie du pays. Aussi, les services étatiques et les ONG œuvrant au « Bushi » devraient assurer la formation des éleveurs bovins de faible niveau d’instruction sur les techniques d’élevage et de sélection animale pour contribuer à améliorer la production et la productivité du bovin. Si les éleveurs de la société « Shi » du « Bushi » considèrent le bovin comme un animal emblématique dans leur vie, ils devraient accorder davantage de l’importance à son potentiel de rente étant donné que ce dernier satisfait nombre de leurs besoins quotidiens.
BibliografÃÂa
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http://vachesrwandaises.canalblog.com/
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3. Bashagaluke J., Bossissi N., Cizungu L., Fataki D., Katunga D.; Walangululu J. Pieter P., 2015. Gestion de l’érosion des sols par intégration des plantes fourragères dans les agro-ecosystemes du Bushi, Sud-Kivu. Cahiers du CERUKI, nouvelle série, 47, pp 137-145, 11p.
https://www.researchgate.net/publication/342833823
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Notes
1 Les habitants du « Bushi », sont appelés les « bashi », « shi » ou « mushi » au singulier.
2 17 425 éleveurs pour le territoire de Walungu et 12 848 pour le territoire de Kabare (Rapport des inspections territoriales de de pêche et élevage, 2021)
3 EM : Epoque Moderne
4 EC : Epoque Contemporaine
5 Données des focus groups
6 Données des focus groups
7 Données des focus groups
8 Données des focus groups
9 Bovin à courtes cornes originaire de l’Inde, apporté par les migrations des pasteurs autour du 15e S et qui vivait au bord du lac Kivu
10 Bovin à longues cornes en lyre et de robe acajou, ayant beaucoup de ressemblances avec le zébu Mbororo de l’Afrique occidentale
11 Entretiens libres réalisés auprès des vétérinaires et agronomes des services étatiques implantés dans l’espace « Bushi »
12 La corne est un instrument musical au Bushi ; tandis que la peau de vache intervient dans la fabrication du tambour
13 Ukugaba : Don d’un riche détenteur des vaches soit d’un taureau ou d’une vache, soit d’un taurillon ou d’une génisse à un pauvre dépourvu pour lui permettre de constituer son cheptel. Il s’agit de l’un des modes anciens d’appropriation des vaches au Burundi
14 Résultats des entretiens libres réalisés auprès des personnes ressources et des focus groups réalisés avec les éleveurs enquêtés
15 Résultats de focus groupes réalisés par les éleveurs dans toutes les 4 chefferies concernées
16 Résultats de focus groups réalisés par les éleveurs dans toutes les 4 chefferies concernées
17 Résultats de focus groups réalisés par les éleveurs dans toutes les 4 chefferies concernées
18 Résultats de focus groups réalisés par les éleveurs dans toutes les 4 chefferies concernées et des interviews
19 Résultats de focus groups réalisés par les éleveurs dans toutes les 4 chefferies concernées
20 Résultats de focus groups réalisés par les éleveurs dans toutes les 4 chefferies concernées
21 Signifie « Vache »
22 Signifie « Champs »
23 Rois, pour dire de nos jours Chef coutumier ou Chef de chefferie
24 Résultats des Focus groups réalisés avec les éleveurs
25 Résultats des focus groups et des interviews réalisés auprès des éleveurs
26 Résultats des Focus groups réalisés avec les éleveurs et les personnes ressources
27 Résultats de focus groups réalisés avec les éleveurs et les personnes ressources
Para citar este artículo
Acerca de: Willy Katoto M’she*
Ecole doctorale de l'Université du Burundi
Département d’agronomie-Vétérinaire, Institut Supérieur d’Agroforesterie et de Gestion de l’Environnement de Kahuzi-Biega (ISAGE/K-B), Kalehe, RD Congo.
Centre de Recherche en Sciences des Productions animales, Végétales et Environnementales (CRAVE), Université du Burundi, Bujumbura, Burundi.
E-mail de l’auteur correspondant : ir.willykat@gmail.com
Acerca de: Gilbert Hatungumukama
Faculté d'Agronomie et de Bio-Ingénierie (FABI), Département de Santé et productions Animales, Bujumbura, Burundi.
Centre de Recherche en Sciences des Productions animales, Végétales et Environnementales (CRAVE), Université du Burundi (UB), Bujumbura, Burundi.
Acerca de: Dieudonné Bahati Shamamba
Faculté des Sciences agronomiques et Environnement, Département des Eaux et Forêts, Bukavu.
Centre Régional d’Etudes Interdisciplinaires Appliquées au Développement durable (CEREIAD), Université Catholique de Bukavu (UCB), Bukavu, RD Congo.
Acerca de: Jean-Luc Hornick
Faculté de Médecine vétérinaire, Département de gestion vétérinaire des Ressources Animales (DRA), Nutrition animale en milieu tropical, Liège, Belgique.
Laboratoire de FARAH: Productions animales durables, Université de Liège (ULiège), Bruxelles, Belgique


