Tropicultura

0771-3312 2295-8010

 

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Apolline Medzey Me Sima*, Louis Bélanger & Damase P. Khasa

Analyse des perceptions des acteurs sur les défis et enjeux liés à l’encadrement juridique de la filière viande de brousse.

Article
Open Access

Résumé

La filière de commercialisation de la viande de brousse au Gabon reste un secteur informel contribuant à l’exploitation illégale de la faune sauvage. Bien qu’informel, ce secteur constitue une source de revenus pour ses acteurs en leur permettant de répondre à leurs besoins quotidiens malgré les difficultés rencontrées. Aussi, cette étude vise-t-elle à connaître les perceptions des acteurs de cette filière que sont les chasseurs, les femmes commerçantes, les restaurateurs, les consommateurs ainsi que les gestionnaires de la faune sauvage sur l’idée d’encadrer juridiquement ladite filière. Pour connaître leurs perceptions, nous avons exploité les discours des répondants et nous avons analysé les données à l’aide de l'analyse factorielle des correspondances (AFC) pour connaître les divergences et convergences entre les groupes. Ainsi, selon les gestionnaires de la faune, l’encadrement juridique de ce secteur d’activités a pour avantages potentiels la réduction du braconnage, la lutte contre la pauvreté, la sécurité alimentaire, le profit pour l’État et la prévention des zoonoses. Bien que le reste des acteurs ait davantage évoqué la sécurité de la vente et la lutte contre la pauvreté, certains ont cité également la réduction du braconnage, les sanctions à l’encontre des contrevenants, la gestion de la mercuriale et les zoonoses.

Index de mots-clés : Commercialisation, Viande de brousse, législation, perceptions, durabilité, développement local, Gabon

Abstract

The bushmeat marketing chain in Gabon remains an informal sector contributing to the illegal exploitation of wildlife. Although informal, this sector constitutes a source of income for its stakeholders , enabling them to meet their daily needs despite the difficulties encountered. The aim of this study is to find out the perceptions of hunters, women traders, restaurant owners, consumers, as well as wildlife managers, on the idea of providing a legal framework for this sector. To ascertain their perceptions, we analysed the respondents' statements and the data using factorial correspondence analysis (FCA) to identify the divergences and convergences between the groups. Hence, according to wildlife managers, the potential benefits of a legal framework for this sector of activity include the reduction of poaching, the fight against poverty, food security, profit for the state and the prevention of zoonoses. Although the rest of the players focused more on the security of sales and the fight against poverty, some also mentioned the reduction of poaching, sanctions against offenders, mercurial management and zoonoses.

Index by keyword : Marketing, bush meat, legislation, perceptions, sustainability, local development, Gabon

Introduction

1Dans le bassin du Congo, la consommation de la viande de brousse s’évalue jusqu’à 5 000 000 de tonnes par an (Van Vliet et al., 2015, 2017). Hormis les villageois, la viande de brousse est également très prisée par les citadins (Bahuchet, 2000; Trefon, 2023). À Bangui, en République Centrafricaine, la consommation de la viande de brousse représente 22% et est placée à la troisième place après le bœuf qui s’évalue à 40% et le poisson à 24% de consommation (Fargeot, 2009). À Libreville, au Gabon, 64% de la population apprécie la viande de brousse dont les prix concurrencent le poisson, le bœuf et la volaille (Binot et Cornelis, 2004; Lepiller et al., 2022). Ce qui donne l’existence à la filière viande de brousse avec ses différents acteurs dont les chasseurs, les grossistes, les femmes commerçantes et les consommateurs (Fargeot, 2004, 2009). Les trois premiers acteurs cités en font leurs activités génératrices de revenus afin de subvenir à leurs besoins ainsi qu’à ceux de leurs familles tandis que le dernier, le consommateur, est celui qui achète pour manger cette viande de brousse (Fargeot, 2004). La consommation de cette dernière étant culturellement ancrée dans les habitudes alimentaires et sachant que les acteurs exerçant dans ce domaine vivent de cela, il est impossible d’interdire sa consommation (Cornelis et al., 2017; Trefon, 2023). Cependant, au Gabon, l’accès facilité à la forêt grâce à l’ouverture des routes forestières, les nouvelles techniques de chasse qui se font avec des fusils et la forte demande de consommation mettent à mal le maintien de la biodiversité faunique (Robinson et Bennett, 2000;Fa et al., 2002;Mallon et al., 2015;Benítez-López et al., 2017).

2La commercialisation de la viande de brousse est une activité existante cependant, elle reste informelle (Fargeot, 2004). En effet, jusqu’à présent, la loi ne légifère aucunement sur la filière de commercialisation de la viande de brousse (Bachand et al., 2012) qui voit ses acteurs se multiplier en augmentant ainsi la pression sur la faune (Vanthomme, 2010;Igugu et Boutinot, 2023) alors que certains de ces chasseurs, qualifiés de braconniers, sont souvent envoyés par des personnes hautement placées (Lescuyer, 2013). Et malgré la législation sur la chasse, plusieurs espèces intégralement protégées se retrouvent sur les étals des marchés. Ce caractère informel amène les acteurs de cette filière, principalement les femmes commerçantes, à courir des risques non seulement pour leurs activités mais qui portent aussi atteinte à la survie de la faune sauvage en acceptant de recevoir les livraisons faites par les chasseurs et qui contiennent des espèces intégralement protégées (Pérez-Flores et al., 2017). L’absence de maîtrise de cette filière cause également un problème social car, les acteurs qui en font leur source de revenus pour répondre aux besoins de leurs familles, sont confrontés à diverses difficultés pouvant les renvoyer au chômage. Parmi ces difficultés, plusieurs sont liées à l’absence de quota sur la viande de brousse détenue par ces femmes commerçantes, ce qui s’explique d’ailleurs par l’absence d’un cadre réglementaire sur la commercialisation ; aux multiples dépenses liées à la mairie, aux contrôles routiers et aux difficultés de transport des produits de chasse pour ne citer que celles-là. De ce fait, le but de notre étude est de montrer les avantages potentiels de l’encadrement juridique de la filière de commercialisation de la viande de brousse en analysant les perceptions des différents acteurs. Pour cela, nous sommes amenés à connaître i) les acteurs intéressés par la mise en place d’un cadre juridique pour cette filière ; ii) les raisons pour lesquelles ce cadre juridique les avantagerait ; et iii) si ces raisons convergent ou divergent entre les types d’acteurs.

3L’activité commerciale de la viande de brousse est une question épineuse lorsqu’il s’agit de l’encadrer légalement. Si elle est régie par des dispositions réglementaires de 1994 en République centrafricaine, pour le reste des pays de l’Afrique centrale, cette activité reste informelle donc sans un cadre juridique (Van Vliet et al., 2012;Fargeot, 2013; Lescuyer, 2013;Cornelis et al., 2017). L’encadrement juridique est effectif dans le cadre de la chasse de la faune sauvage et date de l’époque coloniale (Nguiffo et Talla, 2010;Cornelis et al., 2017). Il existe 3 types de chasse : celle coutumière dont sont issus les droits d’usages coutumiers pour les personnes vivant en zone rurale ; celle sportive qui s’effectue souvent par les chasseurs étrangers dans les aires de chasse comme les zones d’intérêt cynégétique avec le respect des dispositions règlementaires et qui sont motivés par l’obtention d’un trophée; pour finir, il y a celle commerciale consistant à la vente des produits de chasse mais pour laquelle, les chasseurs étrangers aux finages villageois installent leurs campements près de ceux-ci ( Lescuyer, 2013;Avomo Ondeno, 2017). Pour notre étude, nous nous intéressons à la chasse commerciale surtout, celle liée à la filière de commercialisation de la viande de brousse au niveau national.

4Au Gabon, des permis de petite et grande chasse sont délivrés aussi bien aux nationaux qu’aux étrangers, résidents et touristes, détenant un permis de port d’arme et donnant le droit de chasse sur les espèces ordinaires et partiellement protégées. Le contenu du décret n° 0163/PR/MEF fixant les conditions de détention, de transport et de commercialisation des espèces animales sauvages, des trophées et produits de la chasse, réglemente le commerce international de la faune chassée qu’elle soit vivante ou morte tandis que le circuit commercial national reste dans l’informel. Cependant, les politiques ont commencé à s’intéresser à l’encadrement légal des questions sur la commercialisation de la viande de brousse avec le projet pilote de la FAO « Gestion durable de la faune sauvage et du secteur de la viande de brousse en Afrique centrale », au cours duquel un livre développant les leçons apprises dudit projet a été publié (Van Vliet et al., 2017) ainsi qu’une « stratégie sous-régionale pour l’utilisation durable de la faune sauvage par les communautés autochtones et locales des pays d’Afrique centrale ». Ce projet avait pour objectif de responsabiliser les communautés locales dans la gestion durable de la faune sauvage tout en répondant en même temps à leurs besoins en matière d’exploitation de leur ressource faunique et à ceux des acteurs de la filière de commercialisation de la viande de brousse. En plus de cela, le code forestier gabonais est actuellement en révision en vue de l’intégration du volet sur la commercialisation de la viande de brousse. L’encadrement juridique de la filière informelle de commercialisation permettra ainsi à la direction du commerce des produits cynégétique du ministère en charge des eaux et forêts de travailler légalement avec les acteurs de ladite filière. En effet, parmi ses missions, nous notons, entre autres, le fait « d’initier les textes en matière de commercialisation des produits cynégétiques », « d’élaborer une base de données sur le commerce des produits de la faune » et « de concevoir et tenir à jour le fichier de l’activité cynégétique et des intervenants du secteur » (Ministère des Eaux et Forêts, 2011).

5La filière de commercialisation de la viande de brousse est composée de différents maillons aux enjeux et défis spécifiques. Au sein de cette filière, se trouvent les chasseurs qui sont le premier maillon de la chaine. Ceux-ci se composent d’un côté de chasseurs villageois, qui usent de leurs droits d’usages coutumiers en pratiquant une chasse de subsistance (Avomo Ondeno, 2017). Celle-ci leur apporte les protéines nécessaires pour assurer la sécurité alimentaire tout en vendant une partie de leur viande de brousse pour répondre à leurs besoins primaires. Ils bénéficient déjà d’un encadrement juridique à travers les droits d’usages coutumiers cependant, ces droits se limitent dans la localité dans laquelle la chasse a eu lieu. D’un autre côté, il y a les chasseurs professionnels qui viennent généralement de la ville et installent leurs campements en forêt, dans les finages villageois, près des réserves, des gares ferroviaires et des chantiers forestiers (Lescuyer, 2013;Bahuchet, 2000). La chasse est leur seule activité génératrice de revenus et ils procèdent le plus souvent par commandes (Petitot, 2014). Étant plus associés au braconnage, l’encadrement légal de leur activité de chasse les légitimera et amènera les gestionnaires de la faune à leur définir des aires de chasse. Ce qui permettrait également à ces gestionnaires de facilement collaborer avec eux.

6Après les chasseurs, viennent les grossistes ou intermédiaires ou encore collecteurs (Fargeot, 2009; Petitot, 2014). Ces derniers peuvent être des chasseurs ou des femmes commerçantes qui effectuent des livraisons dans divers marchés (Ngo Bajeck, 2015). Leurs difficultés sont liées en grande partie à la rentabilité de leurs activités. Étant donné que pour le chasseur, le nombre d’individus à détenir après une partie de chasse s’élève à trois, la femme commerçante n’aura aucun profit avec cette quantité au regard des diverses dépenses à effectuer telles que les frais de transport, l’achat de la viande, l’achat de la glace pour la conservation de cette dernière, les taxes de la mairie pour avoir une place de vente, les frais de gardiennage et d’entretien de la place et bien d’autres frais. D’autres difficultés comme le manque de transporteurs spécifiques à leurs activités, les différents postes de contrôles auxquels il leur faut verser des amendes, sont des défis que peut relever l’encadrement juridique de ce secteur d’activités.

7Puis viennent les femmes commerçantes ou les commerçantes détaillantes qui vendent spécifiquement dans les marchés (Fargeot, 2009). Elles peuvent soit recevoir la viande de brousse envoyée par des chasseurs qu’elles appellent « abonnés » soit, parcourir la route nationale pour en acheter le long des villages. Elles procurent la viande de brousse aux consommateurs ainsi qu’aux restaurateurs. Elles rencontrent les mêmes défis que les grossistes avec le risque de ne pas trouver de viande de brousse exposée sur la route bien qu’ayant déjà dépensé pour le transport. Étant donné que l’activité de commercialisation de la viande de brousse reste dans l’informel, le prix de la viande de brousse est aléatoire et sachant que cette viande passe parfois par plusieurs intermédiaires, les prix des plats vendus par les restaurateurs se trouvent ainsi élevés, réduisant de ce fait leurs clientèles. Et pour les consommateurs qui sont le dernier maillon de la chaîne (Ngo Bajeck, 2015), leurs difficultés sont axées sur le fait que, même pendant la période d’ouverture de la chasse et en ayant respecté le quota d’individus à détenir, ils payent toujours des amendes aux différents postes de contrôle des forces de l’ordre à compétence générale et la mercuriale n’est pas fixe.

8Pour les gestionnaires de la faune qui ne sont pas concernés par l’exploitation de la faune sauvage ou de la viande de brousse mais qui l’encadrent, l’encadrement juridique de cette filière leur permettra de facilement collaborer avec ces différents acteurs et de ce fait, mieux gérer la traçabilité de la faune chassée en mettant en place les dispositifs nécessaires.

Matériel et méthodes

9L’étude nécessitant la contribution de différents acteurs, nous nous sommes intéressés autant aux personnes vivant à Libreville qu’à l’intérieur du pays. De ce fait, les diverses catégories représentées par nos répondants sont : des chasseurs villageois dans les villages Ebyeng-Edzuameniène, d’Ovan, de la Remboué et du village Ondili ; des femmes commerçantes de viande de brousse à Libreville, Port-Gentil et Oyem ; quelques restauratrices à Okondja et Oyem ; les gestionnaires de la faune ainsi que les agents de la direction des forêts communautaires (DFCom) à Libreville, Oyem, Makokou, Ovan et Port-Gentil ; enfin, les consommateurs à Libreville (Figure 1). Il a été intéressant de diversifier les lieux géographiques pour recueillir assez d’informations. Nous avons interviewé les agents de la DFCom sur leurs opinions concernant la légalisation du commerce de la viande de brousse parce que la chasse est l’une des activités praticables au sein des forêts communautaires dont ils ont la gestion.

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Figure 1 : Sites d’études

10Les chasseurs, les femmes commerçantes, les restaurateurs et les consommateurs ont constitué notre population cible mais nous nous sommes également intéressés aux gestionnaires de la faune sauvage qui sont chargés de la gérer. Il aurait été intéressant de travailler avec les chasseurs professionnels, nous n’avons cependant pas eu l’occasion de les rejoindre dans leurs campements du fait des déplacements limités durant cette période de collecte des données et parce qu’aucune femme commerçante n’était disposée à nous les montrer. Il nous a également été difficile de rencontrer certains responsables du ministère. Les données ayant été collectées de septembre 2020 à janvier 2021, période sanitaire à risque de la pandémie de COVID-19, nous n’avons pu travailler qu’avec les personnes disponibles et disposées à passer l’entretien. De ce fait, pour réaliser nos entretiens individuels, nous étions munis d’un guide d’entretien semi-dirigé et d’un dictaphone. Les entretiens ont été menés en français. Ainsi, nous avons obtenu 73 répondants dont 21 gestionnaires de la faune sauvage, 9 consommateurs, 5 restaurateurs, 27 femmes commerçantes et 11 chasseurs villageois. Parmi d’autres questions, nous nous sommes particulièrement intéressés à leurs opinions sur l’éventualité d’une réglementation sur la filière de commercialisation de la viande de brousse et sur les raisons qui guidaient leur choix.

11Pour analyser les perceptions des acteurs sur l’éventualité d’un encadrement juridique de la filière de commercialisation de la viande de brousse, nous avons réalisé une analyse descriptive à l’aide d’un graphique avec Excel pour répertorier les personnes « pour » et les personnes « contre ». Puis, en ne considérant que les personnes qui étaient pour l’idée d’un encadrement juridique et les raisons de leur choix, nous avons construit un tableau de contingence avec la variable « acteurs » ayant pour modalités « Chasseurs », « Femmes commerçantes », « Restaurateurs », « Gestionnaires.Faune » et « Consommateurs » et la variable « raisons  évoquées par ces acteurs » et ayant pour modalités les différents avantages qu’apporterait cet encadrement juridique. L’exécution d’une analyse factorielle des correspondances (AFC) sur le logiciel R 4.3.1 en utilisant « FactoMineR » et « Factoshiny » nous a permis d’observer la relation existante entre les deux variables qualitatives et nous a fourni la valeur du khi2 d’indépendance (Lê, Josse and Husson, 2008).

12Ensuite, nous avons mené une recherche afin identifier des articles et documents pertinents qui présentent des maladies de l’homme issues de la consommation de viande de brousse. Ainsi pour les zoonoses, nous avons utilisé Google scholar ainsi que l’outil de recherche Sofia de la bibliothèque de l’Université Laval, et lancer la recherche avec les mots zoonose/zoonosis et le nom usuel de l’espèce animale en français et en anglais. Ce qui nous a permis d’obtenir, parmi les études datant de 2009 à 2022, quelques maladies contractées par l’homme à travers la manipulation et/ou la consommation de la viande de brousse.

Résultats

13Des résultats issus de la Figure 2, il ressort que 100% des exploitants de la faune sauvage et des consommateurs consentent à l’idée d’encadrer juridiquement filière de commercialisation de la viande de brousse. De plus, 96% des gestionnaires de la faune sauvage le souhaitent également. En effet, pour eux, cette action serait la bienvenue pour leur permettre de travailler tout en respectant la loi sur la gestion et l’exploitation de la faune sauvage. En exemple, ce fort consensus se traduit par l’enthousiasme des propos du sujet 15 : « Ça va nous permettre d’être libre […]. Donc, ce sera bien pour moi de légaliser le commerce de la viande de brousse » et du répondant 39 : « C’est pas mal. Ça peut m’apporter la joie […] ».

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Figure 2 : Opinions des acteurs sur la possibilité d’encadrer juridiquement la filière de commercialisation de la viande de brousse

14Le fait que les acteurs de la filière de commercialisation de la viande de brousse ainsi que les gestionnaires de la faune sauvage soient fortement favorables à l’idée d’encadrer cette filière, revêt l’importance de cette viande dans l’alimentation des populations villageoises et citadines. En plus d’avoir recueilli les avis de chaque type d’acteurs sur l’encadrement juridique de la filière de commercialisation de la viande de brousse, il nous a semblé important de connaître également les raisons qui traduisent cette nécessité.

15Selon la typologie des acteurs, les enjeux peuvent varier tout comme ils peuvent être les mêmes d’un acteur à l’autre comme le montre la table de contingence (Tableau 1) qui indique le croisement des modalités de deux variables descriptives que sont les acteurs et les avantages ou désavantages, deux catégories pouvant décrire nos individus, et les modalités sont les différentes valeurs que ces variables peuvent prendre. L’intersection de deux modalités comprend l’effectif partagé par ces deux modalités.

Tableau 1 : Fréquence des effectifs partagés par les thèmes ressortis des discours des acteurs

Variables

Chasseurs

Commerçantes

Restauratrices

Consommateurs

Gestionnaires de la faune

Total

Sécurité de la vente

2

23

1

4

3

33

Profit

2

0

0

0

3

5

Réduction du braconnage

2

0

0

5

5

12

Sécurité alimentaire

0

0

0

0

6

6

Lutte contre la pauvreté

1

3

2

1

8

15

Sanctions

0

1

0

0

0

1

Gestion de la mercuriale

0

0

0

2

0

2

Aucune

4

1

2

0

0

7

Prévention des zoonoses

0

0

0

1

1

2

Total

11

28

5

13

26

83

16Ainsi, pour les chasseurs villageois, ils souhaitent faire de la chasse communautaire et de ce fait, établir le village comme premier point de vente de la viande de brousse. Pour ce faire, les discours suivants évoquent l’importance de l’encadrement juridique de leurs activités :

  • Répondant 1 : Mais, pour moi, cela me fera du bien puisque si je chasse au compte de la forêt communautaire, j’aurai un papier légalisé. Pour la commerçante qui viendra acheter la viande chez moi, je pourrais certifier lui en avoir vendu. Et je présenterai mes documents.

  • Répondant 3 : Si cela n’engageait que moi, je souhaite bien que le commerce de la viande de brousse soit légalisé. Cela limitera le braconnage et cela aidera beaucoup.

  • Répondant 4 : Comme il y a l’association au village, il y aura des entrées d’argent et cela permettra que notre caisse soit toujours en activité.

  • Répondant 5 : […] Pour celui qui fait sa chasse pour survivre, je pense qu’il ravi étant donné qu’il chassera sur commande et par conséquent, il n’aura pas à enregistrer des pertes quant aux invendus […].

  • Répondant 7 : […] Les chasseurs le font, c’est pour nourrir aussi la famille. Vous voyez, quelquefois, les agents des eaux et forêts pensent que ceux qui sont au village chassent pour finir toutes les espèces animales qui sont dans la forêt. Ce qui pousse le chasseur à chasser comme ça, c’est pour gagner un peu d’argent pour subvenir à ses besoins. Par exemple, il faut bien qu’il couvre les frais de la rentrée scolaire de ses enfants sachant qu’il n’a pas d’emploi […].

17Ainsi donc, parmi les thèmes ressortis dans les discours des chasseurs villageois, la sécurité de la vente de leur viande de brousse a été citée deux fois, de même que la réduction du braconnage et le profit qu’ils auront reçu grâce à l’écoulement facilité de leurs produits de chasse. La lutte contre la pauvreté, quant à elle, n’a été citée qu’une fois (Tableau 1). Et pour que cette chasse et vente respectent la réglementation de cette filière à mettre en place, eux-mêmes proposent de contrôler les personnes qui entrent dans leurs forêts, de se contrôler entre eux et de se sensibiliser.

18Dans le cas des femmes commerçantes, les défis à relever tournent davantage autour des thèmes tels que la sécurité de la vente (cité 23 fois), la lutte contre la pauvreté (cité trois fois) et les sanctions encourus (cité une fois) et elles sont les seules en avoir parlé. Les discours suivants en font état :

  • Répondant 12 : L’avantage est qu’avec les documents, on ne peut plus nous saisir la viande en route. Nos chasseurs disposeront de leurs autorisations et pourront venir nous vendre la viande ici au marché.

  • Répondant 28 : La protection avant tout. Si on nous demande de payer les taxes, on sera déjà couvert. Ce qu’on pourra gagner, ça va sérieusement nous satisfaire parce que dans le business qu’on fait, nous avons juste besoin d’un petit bénéfice. Nous ne demandons pas à gagner des centaines de milles sur ça. Avec la légalisation, on aura une bonne couverture.

  • Répondant 32 : la légalisation serait bénéfique pour nous parce que quand la chasse est ouverte, ceux qui n’auront pas leurs autorisations, on peut les attraper. Par rapport à nous, c’est bénéfique.

19Pour rester dans la légalité et pour exercer leurs activités dans la quiétude, les femmes commerçantes sont prêtes à sensibiliser les chasseurs et à refuser de vendre les espèces interdites à la chasse tant qu’il y a une réglementation qui leur attribue un quota raisonnable et sécurise leurs activités ainsi que l’énoncent le répondant 21 : « Si on nous fait les papiers, on va rester à la maison à la fermeture. On va sensibiliser nos fournisseurs » et le répondant 28 « Donc, chaque fois qu’il va amener un produit qui n’est pas dans le sens de la vente, je pourrais toutefois trier ce produit, le laisser à côté. Lui-même partira avec. Il n’y a rien de plus vexant que de retourner avec un produit invendu ».

20Pour les quelques restauratrices qui ont participé à notre enquête, les difficultés que résoudrait l’encadrement juridique de la filière de commercialisation de la viande de brousse sont identifiées à travers les thèmes comme la lutte contre la pauvreté (cité deux fois) et la sécurité de la vente (cité une fois) ainsi que l’indique le Tableau 1.

  • Répondant 40 : Rendre légal cette activité, c’est pour les démunis. Vous savez que le plus souvent, les vendeurs de viande de brousse, sont des personnes de bas niveau, qui ne vivent que de ça. Mais, c’est quelque chose de bien parce qu’on adore manger de la viande de brousse.

  • Répondant 41 : Ce n’est pas mauvais. Ça va nous aider. C’est vrai qu’on fait dans la tricherie bien qu’on a déjà mis les périodes où il faut avoir la viande et les périodes où il ne faut pas avoir la viande mais on s’arrange toujours à avoir la viande dans les périodes non autorisées. Mais si c’est légalisé, ça va aussi aider ceux-là qui vivent de ça. S’il ne faut plus vendre la viande protégée, je suis prête […].

21Dans leur activité de vente des plats cuisinés de viande de brousse, elles souhaitent également ne plus se cacher pour présenter leurs menus. Sachant que parfois, les restauratrices se déplacent elles-mêmes vers les villages pour avoir la viande à moindre coût, l’encadrement juridique leur serait bénéfique dans le sens où elles ne se feraient plus taxées le long des postes de contrôle.

22Quant aux consommateurs, les thèmes réduction du braconnage (cité cinq fois), la sécurité de la vente (cité quatre fois), la gestion de la mercuriale (cité deux fois), les thèmes sur la lutte contre la pauvreté et la prévention des zoonoses ont successivement été cités une fois (Tableau 1).

  • Répondant 69 : Cela permettra, je l’espère, de réguler les prélèvements exercés sur les espèces et de mieux prévenir les risques liés au contact homme/faune (maladies, braconnage, etc.).

  • Répondant 70 : La légalisation du commerce de la viande aura pour avantage de faciliter l’accès à tous, de réduire les coûts sur le marché, et elle permettra de créer aussi des emplois […]. Il faut juste normaliser et règlementer ces activités issues de la viande de brousse pour éviter les dérives.

23Pour ces derniers, ils sont prêts à « Ne plus acheter d’espèces intégralement protégées par exemple, pourvu qu’en contrepartie l’autorité protectrice aménage des solutions efficaces de gestion des éventuelles surpopulations […] » Répondant 69.

24En ce qui concerne les gestionnaires de la faune qui représente l’organe de gestion de la faune sauvage et spécifiquement la filière de commercialisation de la viande de brousse, leurs opinions favorables à l’encadrement de ladite filière se révèlent à travers les thèmes suivants : la lutte contre la pauvreté (cité huit fois), la sécurité alimentaire (cité six fois), la réduction du braconnage (cité cinq fois), le profit (cité trois fois) et la sécurité de la vente (cité trois fois) et la prévention des zoonoses (cité une fois).

  • Répondant 62 : Déjà, c’est un secteur qui donne beaucoup de travail à nos populations, à nos parents ainsi de suite. Mais en même temps, ça peut permettre de mettre de l’argent dans les caisses de l’état. Ça peut avoir un avantage sur la préservation de la faune. Il y a aussi dans la nature, le cycle. Si on ne chasse plus, il peut avoir une saturation d’espèces. Par exemple, depuis 81, il existe l’interdiction de chasser les éléphants. Depuis ce décret-là, on constate aujourd’hui, depuis un certain moment, qu’il n’y a plus de battue administrative. On constate aujourd’hui, une forte présence d’éléphants au Gabon, notamment et précisément dans l’Ogooué-Maritime.

  • Répondant 63 : Un, c’est un manque à gagner pour l’état. Deux, ce sera également une aide pour les populations locales. Aujourd’hui, il n’y a plus de travail, ça devient compliqué. Et du coup, ça pourra leur permettre d’avoir des revenus. Au lieu que ça soit illégal comme ils le font actuellement, ce serait bien. Comme ça, ils vont faire leur activité tranquillement et leur activité pourra leur permettre de nourrir leurs familles à travers ce travail. Le manque à gagner c’est au niveau des taxes. Par exemple, le ministère doit prendre un arrêté pour dire qu’il faut payer les taxes au trésor en cas d’infraction […].

  • Répondant 65 : Les commerçants et les chasseurs seront plus impliqués sur la gestion des espèces animales.

25Les différents thèmes cités prennent en compte les trois dimensions de la gestion durable des ressources que sont celles écologique, social et économique. Cela traduit l’importance de leurs opinions sur l’encadrement juridique de cette filière. Et pour eux, cela nécessite de prendre des actions telles que :

  • Répondant 60 : créer des comptoirs de commerce […], recenser les chasseurs […], homologuer les prix […]. Donc, il y aura toujours des acheteurs qui auront aussi des documents que nous allons leur fournir. Ils iront revendre à des commerçantes aussi qui auront des documents. Et puis, dans la vente là, l’administration aura un pourcentage, le chasseur aussi aura un pourcentage, le commerçant aussi qui achète aura un pourcentage […].

26Les réponses négatives à l’idée d’encadrer juridiquement la filière de commercialisation de la viande de brousse proviennent des gestionnaires de la faune (4% selon la Figure 2). Pour ces personnes, cette filière ne doit pas être légalisée parce que « Le trafic va s’accentuer » le répondant 59 ; « Inutile, il faut encourager l’élevage » répondant 49 pour qui, il est préférable de se fier sur la loi en vigueur en matière de chasse de la faune sauvage. Puis, pour le répondant 47 « Il faut d’abord bien gérer l’exploitation forestière dans les forêts communautaires ».

27Le Tableau 2 regroupe les différents thèmes qui ont été évoqués par les acteurs pour justifier leur volonté de voir être encadrée juridiquement la filière de commercialisation de la viande de brousse. Nous avons uniquement tenu des répondants favorables.

Tableau 2 : Arguments des acteurs soutenant la mise en place d’un cadre légal

Raisons évoquées

Abréviations

Sécurité de la vente

SV

Profit (pour l’Etat)

Pt

Réduction du braconnage

RB

Lutte contre la pauvreté

LP

Sécurité alimentaire

SA

Sanctions

S

Gestion de la mercuriale

GM

Prévention des zoonoses

PZ

28Des thèmes ressortis des discours des acteurs, la sécurité de la vente se rapporte au fait de posséder des documents afin de circuler, de vendre la viande de brousse sans tracas, de sensibiliser les autres acteurs et de ne plus dépenser de l’argent avec les agents sans pour autant que cet argent soit versé dans le compte de l’État. Le profit, quant à lui, renvoie aux avantages financiers qui bénéficieront à l’État à travers les frais d’agréments et d’amendes. La réduction du braconnage a été évoquée dans le sens où les chasseurs sont prêts à se contrôler entre eux et contrôler leurs forêts des intrusions, pour les gestionnaires, cela renvoie à la gestion durable des ressources et pour les consommateurs, à éviter la chasse abusive. La lutte contre la pauvreté a trait au fait de subvenir aux besoins de leurs familles et d’éviter le chômage. La sécurité alimentaire a été mentionnée surtout pour l’apport en protéines de la viande de brousse. Les sanctions faisaient appel à la conséquence au non-respect par les divers acteurs de la réglementation qui serait mise en place. Les consommateurs ont parlé de la gestion de la mercuriale afin qu’une loi soit appliquée dans l’homologation des prix. Pour finir, pour les gestionnaires et consommateurs, la légalisation de cette filière permettrait de prévenir les zoonoses.

29Dans la Figure 3, les résultats de l’AFC bivariables nous indiquent deux axes principaux exprimant 72.84% de l’inertie totale des profils de points des perceptions des acteurs sur la possibilité d’encadrer la filière de commercialisation de la viande de brousse. Le khi carré d’indépendance a donné une valeur statistique de 91.73801 avec une valeur p de 1.125654e-07, nous renseigne de ce fait sur la forte corrélation existante entre les acteurs et les thèmes qu’ils ont énoncés concernant les apports de l’encadrement juridique de la filière de commercialisation de la viande de brousse. Les différents groupes d’acteurs consentent à la possibilité de l’encadrer mais pour des raisons différentes.

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Figure 3 : Perceptions des acteurs sur la possibilité de légaliser le commerce de la viande de brousse

Avec : SV = Sécurité vente, SA = Sécurité alimentaire, Pt = Profit, S = Sanctions, RB = Réduction du braconnage, GM = Gestion de la mercuriale, LP = Lutte contre la pauvreté, PZ = Prévention des zoonoses

30Sur la dimension 1, le facteur « Commerçantes » (coordonnée fortement négative sur l’axe) est fortement corrélé aux modalités SV et S mais en opposition au facteur « Gestionnaires.Faune » qui lui, est fortement corrélé aux modalités LP, RB, SA et Pt. D’un côté, nous observons que les réponses des gestionnaires de la faune englobent les dimensions sociales (LP), écologiques (RB) et économiques (SV et Pt) pour évoquer l’encadrement juridique du commerce de la viande de brousse. D’un autre côté, bien que les commerçantes s’intéressent davantage à la sécurité de la vente, elles mettent également un accent sur les sanctions des contrevenants à la règlementation non seulement sur le commerce de la viande de brousse mais aussi sur la chasse de la faune sauvage.

31Sur la dimension 2, les modalités d’acteurs « Chasseurs » et « Restauratrices » sont corrélées à la modalité Raisons évoquées « Aucune » qui indique l’absence de réponse fournie. Ces d’acteurs s’opposent à celle de « Consommateurs » qui est corrélée aux modalités GM et PZ qu’elle partage avec la modalité « Gestionnaires.Faune ». Ces consommateurs de viande de brousse souhaitent, si encadrement juridique il y a, une harmonisation des prix de vente et pensent que cela permettrait de réduire les cas de zoonoses potentielles recensées (Tableau 3), car l’encadrement de ce commerce entrainerait le contrôle sanitaire de la viande chassée.

Tableau 3 : Recensement de quelques espèces zoonotiques

Noms scientifiques des espèces animales

Noms usuels des espèces animales

Maladies

Références bibliographiques

Cephalophus

Céphalophes

Salmonelle

(Bachand et al., 2012)

Potamocherus porcus

Potamochère

Parasitoses gastro-intestinales,

Ténia / Cysticercose et salmonellose

(Bachand et al., 2012; Rakotoarivony, 2017;OMS, 2022)

Atherurus africanus

Athérure

Prédisposition aux maladies cardio-vasculaires

(Mananga et al., 2009)

Manis

Pangolin

Trypanosomiase, toxoplasmose et fièvre boutonneuse

(Mohapatra et al., 2016)

Crocodilia

Crocodiles

Leptospirose

(Pérez-Flores et al., 2017)

Thryonomys swinderianus

Aulacode

Salmonellose

(Ojo et al., 2019)

Tragelaphus spekii

Sitatunga

Mycobactériose pulmonaire

(Radulski et al., 2022)

Python de sebae

Python de Sebe

Pentastomiase humaine et fièvre boutonneuse

(Mohapatra et al., 2016; Hardi et al., 2017)

Civettictus civetta

Civette africaine

Hépatite et gastro-entérite allergique

(Ziegler and Macpherson, 2019)

Chiroptera

Chauve-souris

Ebola, syndrome respiratoire aigu,

encéphalite souvent mortelle, fièvre boutonneuse,

hépatite et gastro-entérite allergique

(Salvetti et Baize, 2015; Mohapatra et al., 2016; Ziegler et Macpherson, 2019; Moutou, 2020)

Primates

Primates

Fièvre jaune, VIH/SIDA, Ebola, variole du singe,

leucémie et salmonellose

(Herbert, 2009;Bachand et al., 2012;Fargeot, 2013;Salvetti et Baize, 2015;Roger et al., 2016; Moutou, 2020;Jourdain et al., 2021; Macaudiere et al., 2022;Hoarau et al., 2023)

32En nous basant sur les espèces récurrentes dans les marchés du Gabon, nous avons recensé quelques zoonoses dues à la viande de brousse dans le Tableau 3. Nous avons de ce fait recueilli des données secondaires. Lors de nos recherches documentaires, plusieurs études parlaient des zoonoses en rapport avec la viande de brousse mais nous avons retenu celles identifiant les espèces fauniques porteuses de maladies dont les résultats sont compilés dans le Tableau 3. Ces études, datant de 2009 à 2022 ont été menées aussi bien en Afrique centrale, en particulier au Gabon, qu’en Afrique de l’Ouest, et aux USA.

33Ainsi donc, l’encadrement juridique de cette filière dénote aussi l’avantage de prévenir les zoonoses à travers la mise en place des contrôles sanitaires dans les marchés ou points de vente de la viande de brousse ainsi que le dit le répondant 55 « En prenant des textes de loi et en impliquant tous les acteurs de la chaine, y compris le volet sécuritaire, sanitaire et alimentaire ». En effet, le fait de ne pas avoir de contrôle sur la filière est une source favorisant les zoonoses qui sont des maladies d’origine animale contractées par un être humain (Jourdain et al., 2021).

Discussion

34La filière viande de brousse suscite un large consensus quant à la nécessité de son encadrement juridique, tant parmi les acteurs directs (chasseurs, commerçantes, restauratrices, consommateurs) que chez les gestionnaires de la faune sauvage. Cette convergence d’opinions témoigne de la reconnaissance sociale et économique de cette filière, profondément enracinée dans les pratiques alimentaires et les dynamiques locales (Ngama, 2015; Trefon, 2023). Par conséquent, son interdiction apparait dès lors peu envisageable (Cornelis et al., 2017). Ce qui renforce l’urgence d’une régulation adaptée afin de concilier la reconnaissance socioculturelle et l’encadrement juridique de la filière.

35Cependant, cette dynamique n’est pas exempte de défis. L’inclusion différenciée des acteurs, notamment des chasseurs professionnels, constitue un point de tension majeur. Alors que les chasseurs villageois disposent de droits coutumiers sur leurs terroirs de chasse, les professionnels exercent souvent dans des espaces qui ne leur sont pas juridiquement accessibles tels que les finages villageois, les concessions forestières ou les réserves (Bahuchet, 2000; Lescuyer, 2013). En l’absence de reconnaissance légale, ces derniers sont assimilés à des braconniers. L’instauration de zones de chasse dédiées, assorties de conditions réglementaires claires, permettrait de canaliser leurs activités dans un cadre légal et durable.

36Des alternatives au prélèvement des espèces fauniques dans leurs habitats naturels sont données à travers leur domestication (élevage) et l’exploitation forestière. L’élevage, en particulier, offre un potentiel de réduction des prélèvements en milieu naturel et contribue à la gestion durable de la faune. Toutefois, son intégration dans les circuits commerciaux pose des défis de traçabilité : la viande d’élevage étant physiquement identique à celle issue de la chasse, sa commercialisation nécessite un encadrement rigoureux à travers la mise en place d’un système de traçabilité pour éviter toute confusion. L’exploitation forestière, quant à elle, bénéficie déjà d’un cadre juridique structuré (Engone Obame, 2015;Boliale, 2017).

37Par ailleurs, les femmes commerçantes jouent un rôle central dans la régulation informelle de la filière. En tant qu’intermédiaires entre les chasseurs et les gestionnaires de la faune, elles peuvent influencer les pratiques de prélèvement, notamment en refusant de commercialiser des espèces intégralement protégées. Leur position stratégique en fait un levier essentiel pour la mise en œuvre d’une gouvernance participative. Ce qui en fait un enjeu pour l’administration forestière en renforçant leur pouvoir d’intermédiation et en les sensibilisant sur les espèces intégralement protégées. Il conviendrait également de renforcer la sensibilisation des chasseurs villageois à la gestion de leurs terroirs, afin de limiter l’accès des chasseurs professionnels non autorisés.

38À ce jour, l’absence d’encadrement juridique de la filière repose sur la crainte d’une aggravation du braconnage. Or, cette informalité n’a pas empêché la persistance de pratiques illégales, comme en témoigne la présence récurrente d’espèces protégées sur les marchés (Petitot, 2014). Ce constat dépasse le cadre national et concerne également plusieurs pays de la sous-région, tels que le Cameroun, le Congo, la République Démocratique du Congo et la République Centrafricaine (Fargeot, 2004), soulignant la nécessité d’une approche régionale concertée.

39Enfin, les risques sanitaires liés à la manipulation et à la consommation de viande de brousse constituent un enjeu majeur (Roger et al., 2016; Pérez-Flores et al., 2017;Hoarau et al., 2023). Les zoonoses associées peuvent être virales (Besombes et al., 2022; Hoarau et al., 2023), bactérienne (Bachand, 2012; Bachand et al., 2012; Mohapatra et al., 2016) ou transmise par vecteurs tels que les moustiques du genre Anopheles (Makanga et al., 2017). Même dans le cadre de la domestication, des études ont montré que le risque sanitaire persiste, comme l’illustre le cas de l’aulacode infecté par du fourrage (Emanfo et al., 2013). La régulation de la filière permettrait de mettre en place des dispositifs de contrôle sanitaire dans les points de vente, contribuant ainsi à la prévention des épidémies et à la protection de la santé publique.

Conclusion

40Au regard des résultats obtenus et des dynamiques observées, il apparaît nécessaire de mettre en place un cadre juridique inclusif et différencié pour la filière viande de brousse. Ce cadre devrait reconnaître la diversité des acteurs impliqués (chasseurs villageois, chasseurs professionnels, commerçantes, restauratrices, consommateurs) et leurs rôles respectifs dans la chaîne de valeur. Il est recommandé que les autorités publiques : (1) instaurent des zones de chasse réglementées, accessibles aux chasseurs professionnels sous conditions, afin de réduire le braconnage tout en sécurisant les moyens de subsistance ; (2) renforcent les capacités des femmes commerçantes en tant qu’actrices de régulation sociale, à travers des formations, des dispositifs de traçabilité et des mécanismes de concertation avec les gestionnaires de la faune ; (3) développent un système de certification et de contrôle sanitaire dans les marchés, permettant de distinguer la viande d’élevage de celle issue de la chasse, et de prévenir les risques zoonotiques ; (4) harmonisent les politiques nationales avec les cadres régionaux en matière de gestion de la faune et de commerce transfrontalier, en collaboration avec les pays voisins et (5) intègrent la filière dans les stratégies nationales de lutte contre la pauvreté, en valorisant ses apports économiques tout en assurant la durabilité écologique. Une telle approche permettrait de concilier les impératifs de conservation de la biodiversité, de sécurité sanitaire, et de justice sociale, tout en assurant une gouvernance plus équitable et efficace des ressources naturelles. De plus, si un cadre juridique venait à être instauré, il serait pertinent d’analyser les différences entre les formes de commerce informel et formel, notamment en ce qui concerne le respect de la réglementation sur les espèces intégralement protégées, la sécurisation des activités des acteurs impliqués, et les effets induits sur la réduction de la pauvreté.

Remerciements

41Nos remerciements vont à l’endroit du Bureau Canadien de l’Éducation Internationale à travers le Programme Canadien des Bourses de la Francophonie qui a entièrement financé nos recherches. Nous remercions également Davy-Juste Matassa pour la réalisation de la carte des sites d’étude et Lontsi Meli Gilles Raoul quant à l’aide apportée pour l’analyse de nos données avec l’AFC dans le logiciel R.

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To cite this article

Apolline Medzey Me Sima*, Louis Bélanger & Damase P. Khasa, «Analyse des perceptions des acteurs sur les défis et enjeux liés à l’encadrement juridique de la filière viande de brousse.», Tropicultura [En ligne], URL : http://bibli-cloud15.segi.ulg.ac.be/2295-8010/index.php?id=2770.

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