Phantasia

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Justine Feyereisen

Utopie et migration
Les murs selon Glissant et Chamoiseau

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Résumé

En 2007 est inauguré le ministère français de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, érigé en réaction à l’afflux croissant de migrants. Dans le manifeste Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?, Glissant et Chamoiseau lancent un appel contre ce « mur » qui menace la relation à l’autre, menace qui, dix ans plus tard, dans un contexte de crise migratoire, est toujours d’une actualité brûlante. Cette analyse textuelle, ouverte sur une lecture rhétorique et phénoménologique, sonde l’hypothèse suivante : plaidant pour un droit à la mobilité, l’essai articulerait étroitement ressentir et agir, comme si l’éthique de considération à l’égard du monde commun invitait à une pure praxis, celle d’utopies cosmopolitiques ancrées dans le divers de la réalité.

Index de mots-clés : utopie, migration, murs et frontières, poésie de langue française, narration poétique, émotions, analyse textuelle, rhétorique, phénoménologie, Glissant, Chamoiseau

Abstract

In 2007, the French Ministry of Immigration, Integration, National Identity and Co-development was inaugurated in response to the increasing influx of migrants. In the manifesto Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?, Glissant and Chamoiseau stand up against this “wall”, which threatens the relationship with the other, a threat that, ten years later, within a context of migration crisis, is still a burning issue. This textual analysis, opened to a rhetorical and phenomenological reading, explores the following hypothesis: claiming a right to mobility, the essay would articulate closely emotions and actions, as if the ethics of a common world would invite to a pure praxis, that of cosmopolitical utopias rooted in the diversity of reality.

Index by keyword : utopia, migration, walls and borders, poetry in French, poetic narrative, emotions, textual analysis, rhetoric, phenomenology, Glissant, Chamoiseau

Que tombent les murs.1

1Au moment où est inauguré le ministère français de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement2 (2007-2010), Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau3 lancent un appel contre « les murs » qui menacent la relation à l’autre, menace qui, dix ans plus tard, dans un contexte de globalisation, est toujours d’une actualité brûlante. Devant une telle violence et la colère qu’elle génère, ces deux poètes antillais ont exprimé une solidarité fraternelle aux migrants en appelant à la dissolution de l’institution française par la poésie, l’engagement citoyen et la réalisation d’une utopie de libre circulation des êtres. Un programme ternaire qu’ils proposent dans un manifeste, intitulé Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?, où ils marquent leur souhait de renouveler les imaginaires de la relation par des formes d’écriture elles-mêmes poétique et utopique, empruntant le langage d’un monde commun. Cette analyse textuelle, ouverte sur une lecture rhétorique et phénoménologique4, sonde l’hypothèse suivante : plaidant pour un droit à la mobilité, l’essai articulerait étroitement ressentir et agir, comme si l’éthique de considération à l’égard du monde commun invitait à une pure praxis, celle d’utopies cosmopolitiques ancrées dans le divers de la réalité. Quelles images poétiques donnent-ils à voir pour renouveler l’imaginaire collectif et l’ouvrir au champ des possibles ? Quel rôle assume la dialectique du genre utopique dans la mobilisation de cet imaginaire social ? Comment et à quelles fins recourt-elle aux émotions ? Il s’agira d’examiner la performativité du langage poétique employé dans cette dialectique du genre utopique : la formulation d’événements cognitifs apparaîtra alors non dans le feu d’actions, mais dans l’expression d’émotions, au sens étymologique, qui portent à l’action.

1. Hypotypose

Lire Édouard Glissant, c’est […] poser comme une évidence que d’un gouffre peut sourdre la certitude de la solidarité et des compréhensions, vouloir que les murs tombent et décider qu’ils sont tombés.5 (nous soulignons)

2Cet hommage d’A. Douaire-Banny illustre la portée perlocutoire des discours du poète dont la visée argumentative rend crédible ou acceptable un énoncé (conséquence) appuyé sur un autre (cause). Le titre auquel l’exégète se réfère – Quand les murs tombent, l’identité nationale hors-la-loi ? – repose d’emblée sur une unité argumentative de cette portée. La proposition subordonnée circonstancielle antéposée est introduite par la conjonction quand. Dérivé de l’étymon quando, quand thématique suggère par défaut une interprétation causale du lien entre les deux situations (la subordonnée et la principale) :

Cause (Quand les murs tombent) > Conséquence (l’identité nationale [est-elle] hors-la-loi ?)

[Si p alors q]

3L’aspect sécant de l’indicatif présent incarne une temporalité perçue à l’intérieur du procès, et donc indéfinie, posant comme plausible un univers où tombent les murs. Le présent tend de surcroît à abolir la distance temporelle qui sépare le moment de l’énonciation et celui de la lecture. Son régime cognitif demande une production et même une profusion d’images propices à produire la persuasion, activant ce que la tradition rhétorique appelle l’effet d’hypotypose6, ce tableau que l’écrivain dresse sous nos yeux pour lui donner vie. La peinture présentée est dès lors celle d’un monde où les murs tombant, il est envisageable, par induction, de se demander si, dans ce cas, l’identité nationale est hors-la-loi7. Après avoir ouvert le champ des possibles, l’interrogation oratoire constituant la seconde partie du titre joue un double rôle : elle établit le contact avec le lecteur par sa fonction phatique qu’elle place face à ce que les auteurs estiment être une évidence, un acte éminemment politique. Par « hors-la-loi », ces derniers interrogent la construction de murs comme une stratégie de l’État pour dépouiller les citoyens nationaux de leur subjectivité politique, fabriquer des prisonniers volontaires à l’intérieur d’enceintes, la fortification devenant un mode de vie, une forme d’imaginaire collectif pour se protéger de l’extérieur8.

4Cette projection est une alternative poétique à l’édification d’un ministère9 par le gouvernement de N. Sarkozy nouvellement élu qui, voyant s’acheminer vers la France « les flux de deux ou trois cent mille immigrants illégaux en provenance des pays pauvres d’Afrique » (QM 4), lie la question migratoire à celle de l’identité nationale. L’objectif de Glissant et Chamoiseau est d’appeler à revoir cette problématique qu’ils perçoivent comme « une préoccupation d’ordre idéologique plutôt que de confort économique ou pratique, ou de santé sociale » (Ibidem). Or le nationalisme, le racisme, la xénophobie, les archaïsmes sont les sources de toute répression politique ou du totalitarisme qui nous enracinent dans un dispositif réactionnaire et désuet. Ils réclament le dépassement. C’est pourquoi les auteurs se réfèrent au mur pour désigner tant des barrières physiques que des remparts abstraits, comme le montre cette énumération zeugmatique : « hier à Berlin et aujourd’hui en Palestine ou dans le sud des États-Unis, ou dans la législation des pays riches » (7). Par la métaphore, le mur est aussi la personnification de ce que l’identité nationale a de plus borné :

Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien du monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, à la perte de soi. (QM 11).

5Le mur en tant que métaphore participe de l’aspect performatif du discours puisque l’image fait advenir des relations entre les choses, sur le mode imaginaire, mais toujours avec des conséquences réelles. En effet, une fois dites, « déterritorialisées », ces relations participent du réel en venant s’ancrer dans la pensée des êtres humains, « se reterritorialiser » pour reprendre le concept guattaro-deleuzien de nomadisme10. Ainsi, les images poétiques sont sources de leur réalisation concrète car elles émeuvent, au sens étymologique du terme émouvoir qui signifie à la fois « toucher » et « mettre en mouvement ». Et le sens de ce mouvement des images se calque sur celui de l’identité, qu’elles viennent représenter :

Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèveraient pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées. (QM 1)

6La métaphore chez Glissant et Chamoiseau appartient à un plan d’immanence qui favorise, soutient et encourage la mobilité. Comme l’image verbale, l’identité est en perpétuel devenir. Elle a sa propre histoire, se connectant parfois ou interférant avec d’autres, situées sur le même plan. En d’autres termes, elle est « archipélique » au sens où l’entend Glissant (comme Deleuze11), dans la mesure où elle laisse émerger des connexions, de potentielles liaisons, susceptibles d’activer la carte d’un monde renouvelé.

2. Dialectique de l’utopique

7Au fondement de la perspective d’un monde sans mur réside la volonté commune d’une réflexion menant au renforcement et au rassemblement de la communauté humaine, c’est-à-dire d’un choix de valeurs collectif. L’espérance est l’affect qui la nourrit, et dont la fonction est de jeter les êtres humains activement sur la route d’un « devenir dont ils font eux-mêmes partie »12. Mais il semble que l’espérance jaillisse de l’obscurité même. Selon E. Bloch, « elle participe de son opacité »13.

« [N]ous avons abandonné l’idée d’une progression rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et avancée sont comme indissociables : là où s’intensifie la lumière, l’ombre s’approfondit tout autant. » (QM 6).

8Cet aspect de la rhétorique, qui rassemble les êtres en générant un espoir fondé sur ce qu’il y a de plus sombre, a été caractérisé par E. Danblon et I. Mayeur sous l’appellation de « genre utopique » dont la définition suivante inspirera la suite de la démonstration :

L’utopique pourrait […] se concevoir comme un discours visant à agir sur la réalité sociale future, en figurant l’opposition entre une « dystopie » et une utopie, alternative d’un monde possible, vraisemblable et souhaitable – qui est en cela l’expression d’un imaginaire social ancré dans la topique – pouvant constituer l’exemple d’un projet commun pour une société donnée, en vue de renforcer la Concorde par la conscience pratiquée de l’humanitas14.

9Cette dialectique entre dystopie et utopie scande l’ensemble du texte glissant-chamoisien, mettant constamment en tension la thèse annoncée par le titre, réaffirmée par la phrase exclamative de l’appel final – « Que les murs tombent » (QM 25) –, avec une condition dystopique comprenant les pratiques dont il faudrait se déterminer :

On ne saurait gérer un ministère de l’Identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que l’identité est d’abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte de ce rapport. (QM 1-2)

10Comme le souligne le marqueur emphatique c’est que, l’identité est une façon d’être-dans-le-monde au milieu d’autres identités. Il s’agirait, non d’effacer la multiplicité des rythmes, mais au contraire de construire de nouvelles formes de subjectivation qui intégreraient tous ces éléments dans la redécouverte des formes de la singularité. L’avenir est donc récessif. Il doit récupérer les racines dans un ordre qui conserve la diversité, mais aussi les singularités.

11« Changer en échangeant » (QM 19) est au cœur du concept d’identité, qui emprunte d’ailleurs sa philosophie à celui du « rhizome15 » : « Aujourd’hui, l’identité nationale ne peut plus être à racine unique, sinon elle s’étiole et se raccourcit. » (Q 18). Le gérondif en échangeant marque la concomitance du processus rhizomatique de la « Relation » (QM 10) qui ne peut se définir que par le mouvement, cherchant à soustraire « l’unique par une multiplicité débordante »16. Loin du mélange, la créolisation – ou « métissage »17 – est une pensée de la désappropriation. Elle suppose la ré-interrogation essentielle du sentiment de posséder une identité stable et définitive. C’est ce qui se lit en creux de la rencontre, et c’est abord, et avant tout, une reconnaissance de l’altérité en soi-même – ou, en termes phénoménologiques18, une identification de la subjectivité même du sujet à ce mouvement d’extériorisation pure, qui est aussi la plus radicale aliénation :

La nécessité des identités s’inscrit dans un tel contact et un tel échange. C’est l’inaptitude à vivre le contact et l’échange qui crée le mur identitaire et dénature l’identité. [C]’est le côté relationnel de l’identité qui est apparu le plus viable. Par lui, on comprend que nul n’échappe aux éclats du Tout-Monde, et que ce n’est là ni confusion ni abandon. Que les murs et les frontières tiennent encore moins quand le monde fait Tout-Monde et qu’il amplifie jusqu’à l’imprévisible le mouvement d’aile du papillon. (QM 10-11)

12Pour s’engager dans ce processus de déterritorialisation, les auteurs opposent un rappel du passé récent dont il s’agit de se démarquer : la dystopie est alors incarnée par l’évocation d’événements matriciels, réputés obscurs, tels que les conquêtes coloniales (QM 2), l’apartheid (3), les rafles ou encore « la traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain, les horreurs impensables de la Shoah, et tous les génocides connus et inconnus » (8). Cette énumération d’événements rappelle le rôle du pays des Droits de l’Homme dans une violence passée « ultra-objective »19, – celle réduisant des êtres humains à des choses –, qu’il a exercée par son action ou son silence. Ils entrent alors en contraste avec la violence contemporaine « ultra-subjective » de l’identité-nation, soit le mécanisme par lequel une identité fantasmatique intraitable s’empare du sujet et le dissout de l’intérieur : « c’est l’idée d’une “essence occidentale”, séparée des autres, ou d’une civilisation exempte de tout apport des autres » (QM 13). Comme l’explique É. Balibar, ces deux formes de violence circulent entre elles pour former la structure de l’extrême violence contemporaine qui menace la possibilité même de la politique. Et le franchissement du seuil de l’extrême violence est aussi le moment où la subjectivité est menacée de l’intérieur et emportée par le délire fantasmatique de la puissance souveraine.

13Énumérer, rassembler les morceaux d’une réalité non contestée, a pour fonction de convoquer les figures rhétoriques de l’enargeia ou de l’allusion venant jouer le rôle de repoussoir aux yeux des contemporains. Une fois la mémoire de la communauté ravivée est générée une disposition générale à l’action. Quand les murs tombent mobilise donc un travail de mémoire incarné par la dystopie20, qui vient justifier la nécessité d’ouvrir la voie vers un nouveau monde commun, servant ainsi de tremplin à la figuration du monde idéal, présenté comme horizon à atteindre pour la communauté concernée, ou, pour reprendre la terminologie de M. Abensour, à favoriser chez l’auditoire la « conversion utopique »21. Cultiver la mémoire d’événements dystopiques remplit par conséquent, à chaque évocation, la visée utopique d’une source d’espoir pour la communauté. Ainsi la pensée utopique, qui est mouvement polarisé au sein d’un diptyque dystopie / utopie rappelant la figure rhétorique de l’antithèse, permet-elle une avancée au moins conceptuelle. C’est que ce semble suggérer P. Ricœur pour qui l’utopiste maintient « ouvert le champ du possible »22.

14La mémoire revêt la forme d’une multitemporalité et d’une multidirectionnalité se mêlant pour exemplifier le rapport plus complexe à l’histoire qu’une simple succession d’événements. Cela rejoint la façon dont W. Benjamin conçoit « la dialectique à l’arrêt »23. L’arrêt de la pensée par l’image permet une pause dans la linéarité d’un temps homogène, vide, une sorte de désautomatisation de l’appréhension du temps. Il projette le présent au-devant, rendant ce présent à la fois critique, subjectif et politique. De plus, il en résulte une grande force, causant une onde de choc qui, en retour, conduit à la cristallisation du temps en une pléiade de tensions : le fil des événements que l’on appelle Histoire devient une constellation dont les rayons partent dans toutes les directions. Le futur même, est alors multidirectionnel, englobant le passé comme les autres temporalités. Si la subjectivité est poreuse alors mémoire et histoire sont inséparables. C’est pourquoi les énumérations d’événements prennent, dans cet essai, la forme d’images verbales syncrétisant cette conception de la mémoire, du temps et de la direction. Dès lors, l’utopique n’est pas celui d’une rupture, mais l’« anticipation réaliste d’un processus déjà engagé »24, telle que la définit E. Bloch à propos des « utopies concrètes ».

3. Mondialité

15Pour adopter une version contemporaine qui est celle du sens du mouvement, l’utopie passe par le « tremblement » (QM 20), soit le sentiment instinctif. Défense passionnée dans une affaire publique de gravité25, le plaidoyer implique un investissement affectif des locuteurs et un recours aux émotions en vue de provoquer ce tressaillement, et cela non seulement dans l’état somatique du lectorat, mais aussi dans sa conscience morale. La prose poétique, d’une lucidité militante, se nourrit d’un pathos pleinement et explicitement intégré au programme argumentatif qui se trouve amorcé par les auteurs :

[D1] Toutes les cultures ont eu leur projection magico-mythique liée à une démarche rationnelle et technique. [D1’] Toutes les cultures sont de folie et de sagesse, de prose et de poésie. [D1’’] Toutes les cultures sont de pulsion communautaire et de participation individuelle. [I1] La domination occidentale s’est renforcée à partir d’une brusque extension et d’une exaspération de ces données : [C1] le ver était dans le fruit. En créole, sé kod yanm qui maré yanm, c’est la liane qui produit l’igname qui permet de l’attacher au mieux.

Ainsi [D2] tout conquérant est-il secrètement conquis. [D2’] Tout dominant s’abîme dans l’alchimie de sa domination même. [I2] Prendre ouvre des espaces à de toutes secrètes emprises. La force brutale et aveugle livre celui qui l’exerce à d’imparables faiblesses. En prenant le monde, l’Occident s’est aussi fait prendre par lui. [C1’] Le donner-recevoir aura peut-être vaincu le pillage rituel, du moins dans l’espérance future.

[D3] La grande force des vaincus du marché-monde est d’avoir reçu en ajoutement les merveilles et les ombres des vainqueurs. [I3] Le plus difficile étant, non de les rejeter, mais de se défaire de leurs stérilisantes fascinations pour un imaginaire libéré, par une poétique clairvoyante du Tout-Monde. Une plénitude optimale, loin des conquêtes, des aigreurs, des revanches ou des soifs de dominations, et qui s’appelle mondialité. [C2] Par là nous sommes dans « l’Occident », mais aussi nous nous orientons : nous connaissons notre Orient. (QM 14-15)

16L’analyse révèle que les anaphores pronominales, lexicales (Toutes les cultures) et synonymiques (conquérant / dominant), toujours garantes de cohésion textuelle, ne reflètent pas la moindre évolution chronologique. L’organisation textuelle est d’ailleurs assurée par la période, définie comme un « [e]mpaquetage propositionnel essentiellement rythmique (souligné par la syntaxe et la ponctuation) »26. Les modalités de répétition les plus diverses interviennent dans la constitution de ce rythme27 : soulignons notamment les répétitions syntaxiques (« A et B » : de folie et de sagesse, de prose et de poésie, de pulsion communautaire et de participation individuelle), polyptiques (conquérant / conquis, prendre / prenant / fait prendre) et calembour (orientons / Orient). Et ce rythme est assuré très efficacement, au plan sémantique également, par les métaphores filées qui se relaient dans la séquence. Mais alors que ces outils de cohésion, – organisation périodique, anaphores, figures de répétitions et métaphores –, sont censés participer à la répétition-progression de l’argumentation, ils relèvent au contraire de phénomènes de reprise-répétition : aucune évolution ne transparaît au travers des divers maillons métaphoriques, en particulier celle du collectif Tout-monde qui enserre la séquence, l’usage insistant du déterminant tout au sein des propositions permet l’expression de la totalité, ainsi que le démontre le schéma suivant :

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17La mondialisation contemporaine offre à voir des représentations paradoxales de la frontière, à la fois comme espace de circulation des flux transnationaux financiers et de séparation des êtres. Les auteurs entendent ici relever ce défi à l’aide d’une poésie permettant de penser l’identité au milieu de ces rapports nouveaux à la circulation. C’est pourquoi ils proposent le terme « mondialité »28 comme alternative à celui de « mondialisation » ou de « marché-monde » : là où la mondialisation continue d’oppresser, la mondialité, au contraire, constitue une utopie poétique29 : « Comme il y a eu des États-nations, il y aura des nations-relation. Comme il y a eu des frontières qui séparent et distinguent, il y aura des frontières qui distinguent et relient, et qui ne distingueront que pour relier. » (QM 18-19). Dans une telle optique, Glissant et Chamoiseau revendiquent une esthétique de la narration fondée sur la poésie et l’imagination prônées comme solutions utopiques aux murs tangibles et identitaires. L’idée centrale est que la richesse de la narration poétique illustre sa puissance argumentative. Plus la narration est poétique, plus elle est susceptible de s’arracher au particulier, de se hisser à la généralité et, ce faisant, de fonctionner comme un plaidoyer pour l’abolition des murs.

18À cette fin, la narration affiche une focalisation absente. Ainsi que l’explique M. Bal, « [w]hen present, a character’s focalization facilitates empathy, when absent, it precludes such emotional involvement »30. Évacuer tout focalisateur précis du plaidoyer fait de l’interlocuteur un lecteur interactif. Ce dernier est alors en charge de retrouver les références afin que l’interprétation opère tout autant que de créer de l’intertextualité par le biais de son imagination. Rares même sont les traces d’un énonciateur distinct dans ce plaidoyer, si ce n’est en cet endroit stratégique, où des propositions secondaires au subjonctif caractérisent bien le mode d’implication énonciative que les écrivains adoptent :

C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour qu’aussi les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que les fiertés nationales puissent s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières de leur histoire. C’est pourquoi nous disons encore que la repentance, dont nous entendons parler, ne peut se demander ni se réclamer – nous ne voyons d’ailleurs pas qui la demanderait : pour les esclavages, pour les génocides ou les holocaustes, pour les colonisations, il s’agit à chaque fois de mettre l’histoire à plat et de conjoindre les mémoires, et non pas pour qui que ce soit de battre sa coulpe –, mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre. (QM, 24, nous soulignons)

19Cette modalité énonciative présente les choses comme dépendant de la volonté et du jugement d’un nous cataphorique. Le mouvement argumentatif se résume alors dans une structure syntaxique, où le contenu des propositions p et p’ est subordonné aux contenus des propositions q1 à q7 que les énonciateurs présentent comme vérité dépendante d’une implication collective :

C’est pourquoi proposition p [se lever], pour propositions q1, q2, q3.

C’est pourquoi proposition p’ [dire encore la repentance], pour q4, q5, q6, et non pas q7, mais r1 [conclusion].

20Une telle stratégie de présence / absence du sujet de l’énonciation est très significative et doit être reliée aux nombreuses occurrences du mot pouvoir. La modalité déontique transforme en possibilité. Et c’est à ces possibilités que concourt cet essai. L’identité-relation a donc besoin des frontières qui ne peuvent être réduites aux violences (il)légitimes des États-nations. Pour les auteurs, il faut revoir la perspective pour comprendre le monde qui nous entoure, et cette perspective est à la fois collective et inclusive. Cela passe par un décentrement dans la mesure où cet impératif est engendré par la crise de l’altérité dans le monde actuel. Cette approche rend possible le développement d’une identité qui n’est dès lors pas unique, mais plurielle parce qu’évolutive : « La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal. » (QM 16).

21Le contraste devient saisissant entre une collectivité engagée et un ennemi commun. En son terme, le texte se lance dans un appel à l’indignation, concluant ainsi sur une « évaluation »31 qui en explicite le potentiel argumentatif. L’indignation est une émotion qui requiert que l’on puisse décrire un état de choses négatif, non comme le fruit du hasard, mais bien comme l’effet d’une action dont la responsabilité est imputable à un agent spécifique32. Le discours qui prétend susciter et légitimer le sentiment d’indignation doit ainsi se consacrer à l’identification de l’agent et à l’établissement incontestable de sa responsabilité. L’argumentation a établi la menace des murs et sa portée sur « tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité » (QM 25). Par la généralisation, le fait de la souffrance est difficilement contestable. Mais comment saisir cette souffrance en tant qu’elle résulte de l’action (ou de l’omission d’action) d’un agent identifiable ? Glissant et Chamoiseau vont se centrer sur une figure métonymique, le « mur-ministère » (QM 26), qui sera celle du bourreau. L’enjeu est d’établir sa responsabilité par métonymie, c’est-à-dire d’établir un lien de cause à effet entre le fait que l’agent n’est représenté qu’indirectement et le fait qu’il amène la collectivité à accepter l’inadmissible. Métonymique, le mur l’est doublement puisque, d’une part, il représente ceux qui l’érigent et que, d’autre part, ce mur au singulier n’est qu’un fragment de murs pluriels et universels. Le mur-ministère sert à une transformation ponctuelle, un microphénomène, pour suggérer une transformation civilisationnelle, un macrophénomène. La dimension socio-politique paraît encore renforcée par une autre correspondance métonymique : le mur désigne le ministère, puisque la continuité et l’unité syntaxique du trait d’union signifie clairement la continuité et l’unité sémantique entre les deux substantifs. Dès lors que sont associés mur et institution, le titre peut enfin s’interpréter comme une hypallage où le transfert métonymique vient expliquer ou corriger l’apparente allotopie entre mur et identité.

22L’argumentation – le plaidoyer – ne peut donc se passer ici de la poésie. Comment en attestent ces nombreux procédés poétiques, Quand tombent les murs incarne ce qui, autrement, resterait abstrait : il donne corps et vie aux thèses et aux arguments utopiques. La « beauté » (QM 26) seule permet d’atteindre ce bouleversement somatique qui est peut-être inséparable de l’entreprise de persuasion. Le lecteur est convié à briser le miroir, à se détacher de la trame narrative pour s’engager dans un processus maïeutique, qui doit l’amener à concrétiser cette valeur utopienne centrale qu’est l’humanitas, soit la conscience d’une communauté humaine de nature et de destin : « l’affaire de tous est de s’ouvrir à ces possibles » (QM 23). Le caractère solipsiste de l’énonciation a pourtant été mal reçu, d’autres penseurs, tels qu’A. Nouss, appelant plutôt à une « utopie au présent »33 afin de réagir politiquement et dans les plus brefs délais face aux sorts tragiques des migrants vers l’Europe. Néanmoins, l’essai de Glissant et Chamoiseau a ouvert la voie aux nombreuses tentatives de concevoir un monde où la liberté de circuler serait loi qui se succèdent sur la scène littéraire en nombre exponentiel34. Toutes concourent à rendre compte de la façon dont notre expérience est configurée par des médiations politiques qui construisent notre univers et à poser la question suivante : ce monde et notre liberté d’y circuler ne seraient-ils pas différents si nous en modifions la représentation ?

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Notes

1 Glissant É. et Chamoiseau P., Quand tombent les murs. L’identité nationale hors-la-loi ?, Paris, Galaade, 2007 – que nous référençons par l’abréviation QM. Des extraits d’une première version de ce texte ont été publiés dans L’Humanité du 4 septembre 2007.

2 Concernant les activités de ce ministère comme chasses à l’homme : Chamayou G., Les Chasses à l’homme, Paris, La Fabrique, 2010, p. 193-212.

3 Unis par une sorte de solidarité poétique et postcoloniale dans l’idée de changer l’ordre du monde, Chamoiseau et Glissant ont en outre travaillé ensemble à écrire L’Intraitable beauté du monde : Adresse à Barack Obama (2009). Leur contribution au collectif Manifeste pour les « produits » de haute nécessité (2009) témoigne encore de leur volonté commune de remettre en question les modèles économiques et politiques en place en puisant dans de nouvelles utopies politiques.

4 Cette double approche se justifie par la dimension phénoménologique de la rhétorique selon Glissant : « Quand nous disons : rhétorique, nous n’entendons pas ainsi un corps de préceptes savamment mis en œuvre ni une ruse de la didactique mais une dynamique aventurée de la parole, un pari qui s’expose, dans la relation dehors-dedans, soi-monde, existence-expression » (Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997, p. 135).

5 Douaire-Banny A., « Hommage à Édouard Glissant. Un beau risque à courir : lire Édouard Glissant » [En ligne], disponible sur https://la-plume-francophone.com/2011/02/05/hommage-a-edouard-glissant-un-beau-risque-a-courir, consulté le 15.10.2018.

6 Fontanier P., Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1977, p. 390 ; Le Bozec Y., « L’hypotypose : un essai de définition formelle », L’Information grammaticale, n°92, 2002, p. 3-7.

7 Les pistes qu’ouvrent les poètes à partir de ces deux notions entrent étroitement en résonnance avec : Agier M., La Condition cosmopolite. L’Anthropologie à l’épreuve du piège identitaire, Paris, La Découverte, 2013.

8 Quant à l’émergence de murs comme manifestation du besoin de restauration des États-nations, de leur pouvoir de délimitation et de protection, consulter Brown W., Walled States, Waning Sovereignty, Zone Books, 2017 [2010].

9 Le remaniement de mi-mandat (novembre 2010) a supprimé dans le silence l’existence du ministère de l’Identité nationale. Mais si l’intitulé « identité nationale » a disparu du portefeuille de l’Immigration, les présupposés idéologiques, quant à eux, ont survécu puisqu’un lien entre immigration et insécurité a été consolidé en rattachant l’Immigration à l’Intérieur (Vampouille T., « L’identité nationale, vie et mort d’un ministère contesté » [En ligne], disponible sur http://www.lefigaro.fr/politique/2010/11/15/01002-20101115ARTFIG00751-l-identite-nationale-vie-et-mort-d-un-ministere-conteste.php, consulté le 12.09.2018).

10 Deleuze G. et Guattari F., Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980.

11 Deleuze G., L’Île déserte et autres textes (1953-1974), éd. préparée par D. Lapoujade Paris, Minuit, 2002.

12 Ibid., préface.

13 Bloch E., L’Esprit de l’utopie [1923], trad. de. A.-M. Lang et C. Piron-Audard, Paris, Gallimard, 1977, p. 245.

14 Danblon E. et Mayeur I., « L’utopique comme gouvernail des sociétés humaines. En quête sur une (possible) fonction rhétorique de la Modernité », Rivista italiana di filosofia del linguaggio, n°8.1, 2015, p. 169.

15 Dans La Poétique de la relation, Glissant fait nommément référence à Deleuze et Guattari dont il emprunte le concept de rhizome. À ce sujet : Dorismond E., « Comment Deleuze et Derrida voyagent dans la pensée glissantienne de la créolisation », Rue Descartes, n°78.2, 2013, p. 34-47.

16 Deleuze G. et Guattari F., Le Rhizome, Paris, Minuit, 1976, p. 32. Lire aussi Bejan P., « Gilles Deleuze et le cosmopolitisme », in Carbone M. et al. (éd.), La Géophilosophie de Gilles Deleuze, Paris, Mimesis France, 2012, p. 99-114.

17 Laplantine F. et Nouss A., Métissages, de Arcimboldo à Zombi, Montréal, Pauvert, 2001.

18 Henry M., L’Essence de la manifestation 1, Paris, PUF, 1963, p. 75.

19 SauvÊtre P. et Lavergne C., « Pour une phénoménologie de la cruauté. Entretien avec Étienne Balibar », Tracés. Décrire la violence, 2010, n°19, §22-24 ; Balibar É., Violence et civilité, Paris, Galilée, 2010, p. 85-86.

20 Danblon E.et Ingrid M., « Vers une utopie rhétorique ? Ouvrir la voie d’un nouveau monde commun pour refonder la Concorde », Rivista italiana di filosofia del linguaggio, 2016, p. 110.

21 Selon Abensour, la notion d’utopie n’a de sens que dans une conception pratique de la vie publique (L’Homme est un animal utopique, Paris, Nuit, 2010). Voir aussi Danblon E., « Figurer la dystopie pour éclairer l’utopie : une fonction de l’exemple historique », Argumentation et Analyse du discours, n°16, 2016, p. 3.

22 Ricœur P., Du texte à l’action – Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil, 1986, p. 390.

23 Benjamin W., Paris, capitale du xixe siècle, Paris, Cerf, 1989, p. 479 sq.

24 Bloch E., Le Principe espérance, cité par Guettard H., « Une utopie d’aujourd’hui : le rêve d’un droit mondial », Vingtième siècle, n°79, sept. 2003, p. 118.

25 Amossy R., L’Argumentation dans le discours, Paris, Nathan, 2000, p. 226.

26 Adam J.-M., Éléments de linguistique textuelle. Théorie et pratique de l’analyse textuelle, Liège, Mardaga, 1990, p. 72.

27 FrÉdÉric M., La Stylistique français en mutation, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1997, p. 132.

28 Cette distinction, implicitement présente dans le Traité du Tout-monde (Paris, Gallimard, 1997), est explicite dans La Cohée du Lamentin, Paris, Gallimard, 2005, p. 15, 24-25, p. 138-139.

29 Concernant la mondialité en tant qu’utopie selon Glissant : Scholar R., « The Archipelago Goes Global » in Sansavio E. et Scholar R. (éd.), Caribbean Globalizations 1492 to the Present Day, Liverpool, Liverpool up, 2015, p. 35-57.

30 Bal M., « In the Absence of Post- », in Dwivedi D., Nielsen H.S. et Walsh R. (éd.), Narratology and Ideology. Negotiating Context, Form, and Theory in Postcolonial Narratives, Colombus, The Ohio State up, 2018, p. 235.

31 Au sens que le sociolinguiste W. Labov donne à cette notion dans ses travaux sur le récit : « Procédés qu’emploie le narrateur pour indiquer le propos de son histoire, sa raison d’être : pourquoi il la raconte, où il veut en venir » (Le Parler ordinaire, Paris, Minuit, 1978, p. 303).

32 Micheli R., « L’argumentation au secours de la narration et vice versa. Étude des préfaces du Dernier jour d’un condamné », in Danblon E. et al (éd.), Argumentation et narration, Bruxelles, Éd. de l’Université de Bruxelles, 2008, p. 51.

33 Nouss A., « Il y a un nouveau sujet politique, c’est le migrant » [En ligne], disponible sur https://www.revue-ballast.fr/alexis-nouss-il-y-a-un-nouveau-sujet-politique-cest-le-migrant, consulté le 06.11.2018.

34 Concernant, par exemple, les utopies de la mobilité provenant d’Afrique : Afrotopia (2016) et Habiter le monde. Essai de politique relationnelle (2017) de F. Sarr, Politiques de l’inimitié (2016) d’A. Mbembe, l’« Afrodystopie » de J. Tonda, théorisée dans L’Impérialisme postcolonial (2016) ainsi que les textes « afropéens » de L. Miano dont L’Impératif transgressif (2016). S’ajoutent à cela les Ateliers de la pensée qui réunissent depuis deux ans plusieurs intellectuels de l’Afrique et de la diaspora à Dakar sous l’égide de Sarr et Mbembe.

To cite this article

Justine Feyereisen, «Utopie et migration», Phantasia [En ligne], Volume 10 - 2020 : Zones, passages, habitations. Les espaces contemporains à l’aune de la littérature, URL : https://popups.uliege.be:443/0774-7136/index.php?id=1326.

About: Justine Feyereisen

Université libre de Bruxelles

Justine Feyereisen est docteure en Langues, Lettres et Traductologie (Université libre de Bruxelles) ainsi qu’en Lettres et Arts (Université Grenoble Alpes), et Fulbright alumna (uc Berkeley). Sa thèse paraîtra sous peu aux éditions Garnier sous le titre Sens. J.M.G. Le Clézio. Elle occupe actuellement les postes de maître de langue et d’assistante chargée d’exercices à l’ulb, où elle poursuit ses recherches sur les rapports sensoriels et émotionnels des corps en migration dans les utopies cosmopolitiques formulées par des écrivains du xxie siècle dans le contexte de l’actuelle crise migratoire vers l’Europe. Ses dernières publications s’intitulent « Corps en captivité : Patrick Chamoiseau et J.M.G. Le Clézio » (Sens Public, 2017) et « Émotions et migrations » (Les Cahiers J.-M.G. Le Clézio, 2019).