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Salomé Frémineur

Sur la possibilité d’une écriture de l’interruption chez Benjamin

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Résumé

Cet article se propose d’examiner le rapport entre le concept d’histoire élaboré par Walter Benjamin et l’écriture, comme pratique et comme concept. L’écriture paraît être l’apanage de l’historicisme, comme écriture de l’histoire par les vainqueurs à laquelle Benjamin s’oppose ; toutefois, Benjamin désigne son autre concept d’histoire comme historiographie matérialiste. Il s’agit dès lors de déterminer en quoi peut consister une écriture de l’interruption, qui interrompt également l’écriture de l’histoire telle qu’on la connaît. Pour cela, cet article mobilise la notion de citation et la figure du chroniqueur et s’appuie sur les outils conceptuels et de lecture développés par Jacques Derrida. Ces éléments permettront de mettre en avant la non-hétérogénéité de cette écriture de l’interruption par rapport au langage véhiculaire inscrit dans le continuum historique qu’il s’agit d’interrompre.

Index de mots-clés : Walter Benjamin – Jacques Derrida – écriture – histoire – chronique – citation

Abstract

This article aims to examine the relationship between the concept of history developed by Walter Benjamin and writing understood as a practice and concept. In opposition to historicism's prerogative over writing, as illustrated by history being written by the victors, Benjamin refers to his concept of history as materialistic historiography. From this standpoint, it is necessary to determine what can be a writing of interruption, which also interrupts the writing of the story as we know it. To that end, this article mobilizes the notion of quotation and the figure of the chronicler while relying on conceptual tools developed by Jacques Derrida. These elements highlight the non-heterogeneity of this writing of interruption in relation to the vehicular language inscribed in history's continuum, whose very interruption is that which is at stake.

Index by keyword : Walter Benjamin – Jacques Derrida – writing – history – chronicle – quotation

Introduction

1« L’histoire est écrite par les vainqueurs » : dans « Über den Begriff der Geschichte »1, Benjamin construit un autre concept d’histoire censé donner tort à ce cliché, en mobilisant l’image des « ancêtres asservis »2 pour les sauver de l’oubli où ils avaient été relégués. Cependant, il ne s’agit pas d’une simple inversion de point de vue narratif, par laquelle les vaincus se substitueraient aux vainqueurs, mais d’interrompre le processus par lequel l’histoire se manifeste comme une suite de catastrophes – la « tempête […] que nous appelons le progrès »3 qui emporte l’Angelus Novus de la thèse IX ; de « faire éclater le continuum de l’histoire »4. Au temps « homogène et vide » de ce qu’il désigne comme historicisme (« Historismus »), Benjamin oppose alors la discontinuité et un « matérialisme historique » pour le moins hétérodoxe, où l’agir historique se voit attribuer le rôle paradoxal d’interrompre l’histoire et le progrès5. Cette pratique de l’histoire, Benjamin la désigne comme l’historiographie matérialiste (« die materialistische Geschichtsschreibung »6).

2Puisque cette histoire vise à l’interruption, il y aurait donc une écriture de l’interruption. La question qui va nous occuper est celle-ci : de quel type est-elle ? Cette référence n’a en effet rien d’évident dans l’économie des thèses « Sur le concept d’histoire », où l’écriture se montre au premier abord fortement solidaire de l’historicisme. Le premier sens de l’expression « l’histoire est écrite par les vainqueurs » prend l’écriture au sens figuré : écrire l’histoire, c’est en diriger le cours. En ce sens, pour interrompre ce cours, l’histoire de Benjamin doit être tout autre qu’une écriture. Dans son sens propre, l’expression porte également l’idée qu’une victoire historique s’accompagne d’une maîtrise de la documentalité par laquelle la victoire continue à s’imposer : écrire l’histoire revient à s’arroger le droit d’exercer sa loi comme celui de rédiger les manuels scolaires qui réitèrent la victoire. Il n’est pas question pour Benjamin de prétendre à ce privilège de la documentalité, lui qui pointe à quel point les « biens culturels »7 sont chargés de barbarie. Dans ces deux sens, l’historiographie matérialiste prend plutôt la forme d’une interruption de l’écriture. Toutefois, dire que l’histoire est écrite par les vainqueurs marque aussi le fait que l’action sur le cours de l’histoire est inséparable de sa lecture : écrire l’histoire, c’est en fixer la signification. Cet aspect concerne précisément l’histoire de Benjamin : c’est sans doute là que son histoire doit prendre le visage d’une historiographie.

3Mais que reste-t-il de ce qu’on entend par écriture à cette écriture de l’interruption, qui doit d’une certaine manière, en interrompant le continuum de l’histoire, interrompre l’écriture ? Pour faire émerger une notion qui tienne compte de ces éléments, nous nous appuierons sur les notes préparatoires8 et sur des textes plus anciens de Benjamin, où apparait une conception du langage qui n’est pas explicitement présente dans les thèses mais qui traverse toute son œuvre. D’autre part, nous mobiliserons également les notions de citation et d’écriture élaborées par Jacques Derrida. Celui-ci a consacré plusieurs textes à Benjamin dans les années 1990, notamment sur la question du langage9. « Sur le concept d’histoire » est mentionné dans Spectres de Marx10 ; il est possible, comme le fait Sébastien Laoureux11, d’analyser une continuité entre cet ouvrage et les analyses de La Voix et le Phénomène12 comme témoignant d’une même conception discontinuiste du temps. Ces différents éléments justifient la pertinence du rapprochement. Pour notre part, nous mobiliserons les travaux de Derrida des années 1960 et 1970, où il développe une notion d’écriture qui excède la conception courante et restreinte, comme logique qui guide tout le langage, que nous pourrons utiliser dans notre lecture de Benjamin.

La force textuelle de la citation

4Pour approcher l’écriture de l’interruption, notons d’abord que l’interruption ne repose pas sur l’action du seul historien : elle est possible en vertu d’une « force messianique » accordée à « chaque génération » et « sur laquelle le passé fait valoir une prétention. »13Benjamin nous renseigne ainsi sur la tâche de l’historien à cet égard :

5Ce passage met en avant l’arrachement comme élément-clé : c’est en arrachant un élément à une époque qu’il est possible de provoquer l’arrachement du présent au continuum du temps. La notion d’à-présent signifie l’unité de ces deux moments : ces à-présent lient le passé au présent, permettant d’interrompre le continuum dans le présent grâce au passé extrait du continuum. C’est au bon déroulé de ce processus, c’est-à-dire à la bonne réception de cet objet historique par le présent, que doit veiller l’historien.

6À première vue, nulle trace d’écriture dans ce processus. Toutefois, dans le développement du propos, Benjamin convoque une figure langagière : la citation. Elle est mobilisée comme exemple de la forme de cet arrachement dans la thèse XIV. C’est sous ce mode que la Révolution française se rapportait à l’ancienne Rome, « exactement comme la mode cite un costume d’autrefois »15. Robespierre agit dans la Révolution en arrachant au « continuum de l’histoire » la Rome antique, « passé chargé d’“à-présent” ». La citation apparaît alors comme le mode selon lequel le présent se rapporte au passé pour en tirer une force16. En outre, à l’humanité rédimée, indique la troisième thèse, « échoit pleinement son passé », c’est-à-dire qu’il lui « est devenu intégralement citable »17.

7Pourtant, notons que si Robespierre citait bien la République romaine au sens premier, c’est-à-dire qu’il la mentionnait dans ses discours, la dynamique de la citation que Benjamin évoque ne se réduit pas à l’ordre du langage. L’humanité rédimée, à qui le passé est intégralement citable, le mobilise tout autrement que par la parole. Benjamin mentionne la « citation à l’ordre du jour » au Jugement dernier18 : le passé témoigne alors pour opérer la rédemption et l’interruption du cours de l’histoire. Il ne s’agit pas d’évoquer un élément du passé ; c’est cet élément qui, chargé de sa force propre, intervient dans le présent – où il est évidemment mobilisé, notamment dans un discours, mais cela ne suffit pas. Cette mobilisation discursive serait même plutôt l’effet de la force du passé plutôt que sa cause.

8Toutefois, notre hypothèse est que la force de la citation peut être décrite comme textuelle ; c’est-à-dire que,sans tirer son origine du langage ou d’un discours qui lui donnerait une impulsion, sa force se déploie sur un mode qui est celui de l’écrit. L’écriture apparaît alors non pas comme l’activité d’un auteur, historien, mais comme la dynamique qui permet à cette force d’opérer.

9Pour le montrer, nous nous appuyons d’abord sur la notion de citation mobilisée par Jacques Derrida dans « Signature événement contexte »19. Derrida y décrit le caractère citationnel du langage, qui fonctionnerait par prélèvement puis greffe des marques d’un contexte à un autre20. Cette notion a de fortes ressemblances avec la notion de citation déployée par Benjamin. En effet, dans ce texte, Derrida relit le performatif austinien en défendant l’idée que l’effet produit par le langage ne repose pas sur le contexte mais justement sur la faculté du langage à pouvoir être arraché au dit contexte puis greffé à un autre. Pour Derrida, le processus de greffe sous-tend dès lors la force du langage ; pour Benjamin, c’est l’arrachement d’un élément à un contexte qui lui donne la force d’agir dans son nouveau contexte. Or, la principale thèse de Derrida est celle de la primauté de l’écriture : selon lui, loin d’être secondaire ou surajoutée à un langage qui serait d’abord oral, la logique de l’écriture imprègne tout le fonctionnement du langage21. Pour l’affirmer, il utilise notamment la notion de citation : la possibilité de citation, c’est-à-dire de greffe hors contexte, avait été attribuée uniquement à l’écriture, or, cela caractérise tout le langage. Ce qui aurait été ignoré, avec la citationnalité du langage, c’est donc son caractère écrit ou textuel. En d’autres termes, comprendre, c’est toujours lire, parce que c’est reconnaître des éléments qui ont été greffés. La force de la citation, qui déploie ses effets par sa faculté à être arrachée à un contexte, peut être qualifiée de force textuelle. À partir de là, l’écriture apparaît comme le fonds duquel elle se nourrit.

10D’autre part, dans les notes préparatoires à « Sur le concept d’histoire », Benjamin emploie lui-même la notion de texte pour expliquer le rôle de l’historien :

11L’historien est alors déterminé comme lecteur, et la lecture caractérisée comme perception. Cette lisibilité n’opère pas seulement comme compréhension mais bien comme déchiffrement, au sens le plus matériel. Dans cet extrait, le parallèle avec la photographie indique qu’il manque aux premiers lecteurs la connaissance d’un alphabet, comme on peut manquer des révélateurs nécessaires au développement d’une photographie. La citation d’Hofmannsthal est également mentionnée dans un texte écrit en 1933, « Sur le pouvoir d’imitation »23, où Benjamin développe une théorie du langage à partir de la matérialité. Benjamin la complète alors de ce commentaire : « Cette lecture est la plus ancienne : la lecture avant tout langage, dans les entrailles, dans les étoiles ou dans les danses. Plus tard vinrent en usage les moyens d’une nouvelle lecture, runes et hiéroglyphes. »24

12Ainsi, le fait que ce qui est lu n’ait jamais été écrit n’implique pas que cela ne puisse être analysé comme texte dans un horizon d’écriture : « ce qui n’a jamais été écrit » peut se comprendre comme « écrit par un auteur, à un moment déterminé ». Cette lisibilité25 se caractérise dès lors par plusieurs éléments qui peuvent être attribués à l’écriture de l’interruption : d’abord, la lecture se voit définie comme une pratique d’interprétation, c’est-à-dire comme le moment d’apparition du sens dans l’après-coup. La citation d’Hofmannsthal est empruntée à la pièce Le Fou et la Mort, où elle est prononcée à la mort du personnage, qui apparaît comme la révélation du sens de l’existence, qui avait jusque-là toujours manqué. La divination à laquelle Benjamin fait allusion est lecture du passé : comme le mentionne Benjamin dans l’appendice B aux Thèses, « On sait qu’il était interdit aux Juifs de songer au passé. La Torah et la prière, leur enseignaient la remémoration »26. Cette remémoration, clé du rapport au passé de l’histoire développée par Benjamin, prend ici le visage d’une lecture du passé qui permet à son sens de surgir après-coup.

13Ensuite, c’est là que se noue la comparaison avec le développement d’une photographie, la lecture agissant comme la révélation d’une image déjà arrivée mais invisible, qui nécessité un révélateur. Cette lecture est d’abord sensorielle (« les entrailles, (…) les étoiles, (…) les danses », la photographie), avant de prendre forme graphique (« runes et hiéroglyphes ») et enfin langagière. Dans ce paradigme sensoriel de la lisibilité, « lire l’histoire comme un texte » est décrit comme une affaire de réception matérielle et sensible, et pas intellectuelle, comme le serait la compréhension d’un discours. Le texte est ce qui peut être lu, c’est-à-dire ce dont le sens apparaît dans l’après-coup. La force textuelle de la citation, opérée par la lecture de l’historien, s’affirme en ce que l’efficacité de l’image historique est assurée par la matrice textuelle de sa réception – c’est-à-dire le fait qu’il ne s’agisse pas seulement de la voir mais qu’elle doive être déchiffrée.

14L’idée d’une lecture comme réception et déchiffrement, où le sens apparaît après-coup, se rapproche alors de l’analyse derridienne de la citation, qui caractérise comme écriture le processus d’arrachement à un contexte. Lecture et écriture se confondent alors, et l’écriture n’est dès lors pas opérée de manière souveraine par l’historien, qui serait l’auteur d’une histoire à partir d’éléments non écrits, mais l’historien comme lecteur « activerait » l’horizon textuel général dans lequel s’inscrit le rapport discontinu au passé qui caractérise l’historiographie matérialiste.

Langage messianique et langage véhiculaire

15Une difficulté demeure toutefois : comment cette textualité, propre à la citation, à l’arrachement au continuum, s’articule-t-elle au langage – au sens du langage véhiculaire ? Quelle est la relation entre cet horizon d’écriture et le langage véhiculaire dans lequel s’inscrit l’écriture de l’historicisme celui de la discursivité ? En d’autres termes, dans quel langage cette écriture prend-elle corps ?

16Cette difficulté apparaît sous un autre angle dans la suite de la note préparatoire, articulée avec le thème du messianisme :

17Cet extrait apporte une lumière sur le « passé intégralement citable » à l’humanité rédimée : la rédemption lui aurait ouvert les portes du monde messianique, où l’histoire serait universelle, c’est-à-dire qu’elle serait celle de tous et pas seulement des vainqueurs. Or, cette histoire, dans son accomplissement, s’oppose à l’écriture, écrit Benjamin. Cette exclusion de l’écriture semble plus radicale que celle selon laquelle l’histoire n’aurait jamais été écrite, que nous avons évoquée ci-dessus. La langue de l’histoire accomplie est comprise à la manière de la langue des oiseaux, qui désigne une pratique de cryptage notamment basée sur les sonorités. Le caractère sensoriel de la compréhension mobilisé pour construire la notion de lecture apparaît à nouveau. Retenons la liaison de deux éléments dans cet extrait : la compréhension par tous les hommes et le fait de faire « sauter les chaînes de l’écriture ». Le rejet de l’écriture va de pair avec l’accomplissement et l’intégralité qui caractérisent la rédemption, c’est-à-dire l’interruption messianique – qui serait caractérisée par un langage messianique.

18Or, le thème du théologique est souvent accompagné chez Benjamin de celui du langage, en l’occurrence, de la conception d’un langage « pur » comme l’est ici le langage messianique. Ce thème peut être approché à l’aide d’un de ses premiers textes, écrit en 1916, qui produit une description du langage adamique : « Sur le langage en général et sur le langage humain »28. Benjamin y décrit en ces termes le langage premier, adamique et idéal : « Il n’y a pas de contenu du langage ; comme communication, le langage communique une essence spirituelle, c’est-à-dire purement et simplement une communicabilité. »29 Le péché originel serait alors le fait d’utiliser le langage comme un moyen, c’est-à-dire pour communiquer un contenu, quelque chose d’autre que lui-même. C’est lorsque le langage a été utilisé comme moyen qu’il s’est fragmenté en plusieurs langues : les humains ont alors été dotés d’un langage utilitaire qui ne leur permettait plus d’assurer cette première communication entièrement réalisée, et la langue comprise de tous les hommes a disparu dans l’effondrement de la tour de Babel. Cette description fait intervenir la communication d’une force, également à l’œuvre sous une autre forme dans la citation ; d’après ces éléments, le langage qui fait fond à la force textuelle de la citation est radicalement hétérogène par rapport au langage véhiculaire qui est le nôtre.

19On peut distinguer dans ces éléments deux registres d’oppositions parallèles. D’abord, l’opposition entre, d’une part, le langage messianique ou adamique, langage pur qui assure la communication universelle, et d’autre part, le langage véhiculaire, qui s’instancie dans une seule langue et n’est pas compris de tous. Ensuite, la lecture de l’historien matérialiste d’une part, qui correspondrait au langage pur, et l’écriture de l’historicisme d’autre part. La force textuelle de la citation procède du premier aspect : elle fonctionne par la lecture de l’historien, lecture comme moment où le sens est donné, ce qui permet l’ouverture messianique. Cet horizon est langagier : il s’agit bien d’un langage mais d’un langage premier, originel, qui apparaît hétérogène par rapport au langage véhiculaire qui est le nôtre et dans lequel prend forme l’écriture de l’historicisme, qu’il s’agit d’écarter.

20À cet égard, notons que le passage des notes préparatoires qui s’inscrit dans ce schéma d’opposition montre d’étonnantes proximités avec un passage de Rousseau commenté par Derrida dans De la grammatologie30. Rousseau y décrit le moment de fête comme originel ; le groupe y est présent à lui-même, à portée de voix. Il s’arrête ensuite sur la rupture de cette unité par l’écriture. Les mêmes motifs que chez Benjamin apparaissent ici : la fête d’un côté, comme immédiateté du langage, et le fractionnement de l’autre, non seulement par la division des langues mais aussi par l’écriture.

21Or, la lecture de Derrida consiste à montrer que ce moment n’a jamais existé. En examinant ce que Rousseau décrit comme langage premier et non écrit, Derrida débusque déjà la dynamique de l’écriture et le fractionnement, qui seraient inhérents au langage. C’est le langage lui-même, et non l’écriture, qui opère toujours déjà ce fractionnement. La démarche derridienne consiste à rendre poreux les ordres qui étaient constitués comme imperméables : sa lecture de Rousseau montre ce qui, de l’écriture, habite déjà la conception qui la rejette.

22Notre hypothèse est qu’en suivant cette direction dans notre lecture de Benjamin, nous pourrions alors saisir le rapport entre l’horizon d’écriture de la citation et le langage véhiculaire, afin d’articuler des plans de langage différents. « Sur le concept d’histoire » ouvre à cette lecture : en effet, le texte vise à montrer comment ces deux ordres peuvent communiquer, comment chaque instant contient la force messianique qui peut lui permettre de crever le continuum historique. Le messianique n’est pas hétérogène par rapport au continuum, il en constitue plutôt l’envers toujours présent. C’est cela qui justifie de chercher une écriture de l’interruption, appuyée sur l’horizon textuel : cela revient à montrer comment cet horizon d’écriture d’où la citation puise sa force est immanent à l’ordre du langage véhiculaire ; en d’autres termes, comment l’écriture de l’interruption intervient dans la révélation de l’envers messianique du continuum. En suivant la lecture derridienne, il s’agira de montrer la porosité entre des éléments qui paraissent opposés en reposant sur les éléments du texte lui-même.

Une figure-limite : le chroniqueur

23Pour ce faire, la figure du chroniqueur, qui apparaît dans la thèse III, présente un intérêt certain. « Le chroniqueur, qui rapporte les événements sans distinguer entre les grands et les petits, fait droit à cette vérité : que rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’histoire. »31 Le chroniqueur (Der Chronist) n’est pas l’historien (Geschichtsschreiber, ou Der historische Materialist, l’historien matérialiste).Benjamin évoque l’historien sur le mode normatif, évoquant ce qu’il doit ou devrait faire, sans qu’on sache si cette figure existe déjà ; avec le chroniqueur, il fait référence à une pratique réelle, qui n’accomplit pas ce que devrait faire l’historien mais qui fait droit à une vérité qui correspond à la vision de l’histoire de Benjamin (« Trägt damit der Wahrheit Rechnung », il prend cette vérité en compte, on pourrait aussi dire qu’il en témoigne). Il s’agit donc d’une figure dont la pratique est conforme à l’histoire à laquelle aspire Benjamin et qui l’inscrit dans le langage véhiculaire qui est le nôtre : c’est elle qui pourrait nous permettre d’articuler les différents plans de langage, pour saisir comment la dynamique de l’écriture de l’interruption habite le langage véhiculaire.

24On trouve davantage de détails sur la chronique et son lien avec l’histoire dans un autre texte de Benjamin, « le Conteur »32(der Erzähler), écrit en 1936. Benjamin renvoie lui-même à ce texte à la fin de l’extrait des notes préparatoires cité précédemment : « – L’idée de la prose coïncide avec l’idée messianique de l’histoire universelle (les différentes sortes de prose artistique forment le spectre de l’universel historique (universalhistorische) – dans [le Conteur]>.) »33Dans ce texte, Benjamin expose le déclin du récit comme mode de narration qui communique une expérience, remplacé par différentes formes discursives qui transmettent un contenu informationnel quantifiable, « saturé de ses propres explications ». Elles ne laissent dès lors pas la place à la réception libre d’une histoire et à la transformation de la personne qui la reçoit, ce qui caractérisait les formes traditionnelles de récits telles que le conte. Cette transformation se manifeste également sur le plan de l’historiographie :

25Avec le déclin du récit, le rapport au passé est devenu l’apanage de l’histoire écrite, mise dans les formes de l’objectivité. La chronique, histoire qui se raconte dans les formes du récit, a disparu, et avec elle la possibilité d’hériter du passé comme d’une expérience : au contraire, l’histoire écrite explique le sens des événements, les privant ainsi de la possibilité d’être interprétés, et de prendre ainsi leur véritable sens comme expérience. D’abord, avec ce déclin, c’est selon Benjamin la communicabilité elle-même qui se perd : le fait de pouvoir se rencontrer dans l’acte de langage. On retrouve, à vingt ans d’écart et sur des thèmes différents, le motif du déclin de la communicabilité qui apparaissait dans « Sur le langage ». Ensuite, ce déclin prend ici le visage de l’écriture, de façon tout aussi radicale que dans les notes préparatoires à « Sur le concept d’histoire ». Le déclin du récit est explicitement lié à la généralisation de l’écrit, puisque le récit se voit alors « éliminé (…) du domaine de la parole vivante. »35 Le récit se caractérise par la tradition orale, alors que le roman, forme qui le remplace, « est inséparable du livre » et « n’a pu se propager qu’avec l’invention de l’imprimerie ». Il naît dans la solitude et est coupé du partage d’expérience caractéristique du récit. En ce qui concerne l’histoire, c’est par l’écriture que la consignation de la mémoire est devenue l’apanage du seul genre de l’historicisme, l’histoire des historiens qui appliquent des règles d’objectivité. Pour reprendre notre propos, c’est donc dans l’écriture que se noue le lien entre histoire continuiste des vainqueurs (sujet de « Sur le concept d’histoire ») et type de discours qui contient son explication, qui oriente complètement la réception qu’on peut en faire, sans laisser faire une réception libre qui provoque une transformation. Cette histoire, en même temps qu’elle fait taire les opprimés, empêche que son héritage produise un effet – on peut rapprocher de la transmission d’une expérience dans « le Conteur » l’interruption appelée par Benjamin dans « Sur le concept d’histoire ».

26Or, cette posture benjaminienne semble très proche de ce que Derrida critiquait chez Rousseau comme sous-tendant le rejet de l’écriture : la nostalgie d’une situation de langage originelle, qui n’aurait selon Derrida jamais existé36. L’analyse derridienne pourrait s’appliquer au motif benjaminien du déclin. Cette communicabilité perdue se rapproche en effet de ce que Derrida pointe comme présence vivante première, et qui selon lui n’existe pas telle quelle ; d’autant qu’elle est associée dans « le Conteur » au privilège de l’oralité, au centre de la critique de Derrida. Toutefois, la figure du chroniqueur indique que la position de Benjamin est plus complexe que celle de Rousseau (ou de Rousseau d’après la lecture de Derrida) : elle occupe une place limite, à la jonction entre différents niveaux de réalité et de narration. « Le Conteur » montre le déclin du récit, où « Sur le concept d’histoire » montre la domination de l’historicisme, sans évoquer son émergence. Le chroniqueur est une figure importante dans « Sur le concept d’histoire » en ce qu’il « fait droit » à la conception benjaminienne de l’histoire ; « le Conteur » montre la disparition de ce type de narration. Le chroniqueur apparaît dès lors comme une trace de cette forme perdue dans un texte qui ne fait pas mention de la perte.

27L’intérêt des figures du conteur et du chroniqueur est qu’ils opèrent à la limite de la disparition, comme une forme qui persiste alors que ses conditions ont déjà disparu. Le texte de Benjamin est sous-titré « Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov », écrivain russe dont Benjamin tire le portrait comme l’un des derniers conteurs, c’est-à-dire personne capable de raconter une histoire de la façon qui a été exposée. Or, Leskov écrit – la partie de son œuvre que Benjamin évoque ne relève certes pas du roman, mais elle est écrite. « Écrire, déclare [Nicolas Leskov] dans une lettre, n’est pas pour moi un art libéral, mais un métier manuel. »37 On peut comprendre cette phrase de telle manière : le conteur est forcément antérieur à l’écriture, mais sa voix peut se faire entendre dans des formes écrites. Cette figure permet d’approcher dans toute son épaisseur la notion benjaminienne de déclin, qui ne revient pas comme on peut facilement le penser à une simple disparition. Le chroniqueur déploie dès lors son activité dans un langage véhiculaire et pas dans un langage adamique perdu, et c’est grâce à cette nuance qu’il peut faire droit à une conception de l’histoire qu’il s’agit encore de faire advenir. « Sur le concept d’histoire » rend nécessaire une telle figure, marginale en apparence : plus qu’elle ne donne un « exemple » du visage que prendrait l’historien matérialiste, elle est le signe que l’advenue de cette histoire est à chaque instant possible. Elle ne peut l’être qu’en vertu de cette perméabilité entre les différents plans de langage.

28Cette lecture permet donc d’éclairer le thème du déclin, omniprésent chez Benjamin. Dans « Sur le concept d’histoire », on perçoit l’idée que le langage est marqué par la victoire comme catastrophe, et pas seulement par le sens des mots qu’on utilise, de l’histoire qu’on raconte, mais jusque dans les formes qu’on emploie pour raconter. Mais dans ce texte plus qu’ailleurs, se dessine le rôle du langage perdu : il n’est pas évoqué simplement pour regretter le temps passé. Au contraire, la lecture de Benjamin apparaît plus productive en cherchant la force à l’œuvre dans ce déclin plutôt que la volonté de retrouver ce qui est perdu38. La force du déclin est de garantir une possibilité d’interruption, par ce qu’on décrit comme un horizon d’écriture général, non pour revenir à un état antérieur, mais pour le présent. On peut ainsi, sans la lever, éclairer l’ambiguïté fondamentale concernant le rapport de Benjamin au déclin, qu’il constate tantôt pour le regretter, tantôt pour s’en réjouir, et qui marque une disparition jamais vraiment achevée de quelque chose qui n’a jamais vraiment été pleinement là : l’âge d’or apparaît ici pour garantir la possibilité d’interruption messianique contenue dans le présent ; à ce titre, il ne lui est pas extérieur. Il semble que cette idée permette d’éclairer de nombreux textes de Benjamin, en comprenant que la figure du déclin ou de la chute est plus importante que ce qui disparaît.

Conclusion

29Au premier abord, l’écriture apparaissait chez Benjamin du côté de la continuité, c’est-à-dire de l’historicisme et des vainqueurs. La discontinuité était l’œuvre d’un surgissement de ce qui ressemble à une parole vive. D’un autre côté, la centralité de la parole vive est pointée par Derrida comme relevant de la métaphysique de la présence, reposant sur l’illusion d’une possible présence à soi-même pleine et accomplie dans la parole. L’écriture est le nom que Derrida donne à son impossibilité en tant que moment premier, original, non médié. Mais dans le même temps, on trouve chez Derrida une conception du temps qui peut être qualifiée de discontinuiste39. Plus précisément, c’est même l’écriture qui peut être qualifiée d’opérateur de discontinuité, notamment parce qu’à travers la citationnalité, elle fonctionne par rupture avec le contexte40 – on retrouvait alors la conception benjaminienne de la discontinuité. C’est aussi à partir de cette tension qu’on a pu faire apparaître comme l’écriture pouvait permettre de jouer du côté de la discontinuité. En nous mettant la puce à l’oreille dès qu’il s’agit d’un rejet de l’écriture, en nous rendant attentifs à ce qui communique entre des plans qui ont été définis comme opposés, l’approche derridienne nous a permis de réaliser ce mouvement. En observant combien « Sur le concept d’histoire » se prête à cette lecture, on parvient aussi à éloigner la figure du déclin d’une interprétation exclusivement pessimiste de l’œuvre de Benjamin. « Sur le concept d’histoire » porte son ouverture politique sur une possibilité, la force messianique, fût-elle faible, et non sur le regret d’une disparition.

30L’écriture de l’interruption se profile dès lors comme faisant droit à un horizon d’écriture général, celui de la citation. Pour ouvrir au blocage messianique dans le présent, ce processus est lié à une lecture – comme apparition du sens du passé dans son déchiffrement. Ensuite, cet horizon n’exclut pas de prendre pied dans le langage véhiculaire – c’est là que s’exerce la pratique du chroniqueur. Plus précisément, il faut noter que l’écriture de l’interruption désigne le fait que ces deux ordres ne sont pas hétérogènes. Elle ne peut dès lors pas être absolument déterminée. On peut s’en approcher au maximum en la désignant comme un processus de signification, celui par lequel le passé prend son sens, sans que ce sens soit donné par un auteur. Le conteur ne détermine pas le sens de son récit lorsqu’il le dit ; il n’est pas davantage déterminé uniquement dans sa réception, mais dans sa répétition, dans le fait qu’il puisse être transmis de proche au proche, sans qu’aucun moment soit l’instant privilégié de la détermination du sens ; le sens ne réside que dans la possibilité de toujours transmettre une expérience. Dans « Sur le concept d’histoire », le sens serait précisément la réalisation du blocage messianique. Ensuite, dans « Signature événement contexte », en faisant de la citationnalité du langage la condition de son fonctionnement, Derrida s’oppose à l’idée que l’intention à l’œuvre dans l’énonciation puisse déterminer le sens. C’est alors la citation elle-même qui guide la signification, c’est cela même qui constitue l’écriture. C’est dans une telle logique que nous appelons écriture ce qui est en jeu dans l’historiographie matérialiste.

31Pour illustrer cela plus concrètement, et donner à cette notion d’écriture le corps qui lui manque peut-être toujours à ce stade, reprenons la notion de citation, comme pratique textuelle qui tire sa force de son arrachement. Benjamin utilisait la citation comme pratique d’écriture : son objectif était d’écrire le Livre des passages entièrement par citations. Ses textes sont parsemés de citations déguisées et non référencées. Dans « Sur le concept d’histoire », l’usage que Benjamin fait du terme « der historische Materialismus » (le matérialisme historique) peut être qualifié de citationnel : le sens qu’il lui donne n’a pas grand-chose à voir avec la doctrine qu’on connaît usuellement sous ce nom – c’est sans doute pour cette raison que la traduction française par Maurice de Gandillac lui préfère les termes d’« histoire matérialiste ». Cette traduction moins équivoque opère pourtant peut-être en désactivant la force mise par Benjamin dans le terme, qui se réfère non pas à la signification mais à l’effet de l’expression « matérialisme historique », alors porteur d’une charge révolutionnaire. C’est sans doute à cet effet que se réfère Benjamin lorsqu’il parle de citer la Rome antique. Cette citation pourrait alors agir de la même manière que le récit, en éclosant comme « ces graines enfermées hermétiquement pendant des millénaires dans les chambres de pyramides, et qui ont conservé jusqu’à aujourd’hui leur pouvoir germinatif. »41 Dans ce sens, Benjamin lui-même œuvrerait en historien matérialiste.

Notes

1 BENJAMIN (W.), « Über den Begriff der Geschichte », dans Gesammelte Schriften, Frankfurt/M., Suhrkamp, Bd I-2, p. 691-704. Nous nous référerons dorénavant à la traduction française : BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », traduction française par M. de Gandillac, revue par P. Rusch, dans Œuvres III, Paris, Gallimard, Folio/essais, 2000, p. 427-443.

2 BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 438.

3 Ibid., p. 434.

4 Ibid., p. 441.

5 Ibid.., p. 441.

6 BENJAMIN (W.), « Über den Begriff der Geschichte », op. cit., p. 702.

7 BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 432.

8 Les volumes publiés sous le titre Écrits français en proposent une traduction partielle sous le titre « Paralipomènes et variantes de “Sur le concept d’histoire” ». Cf BENJAMIN (W.), « Paralipomènes et variantes de “Sur le concept d’histoire” », dans Écrits français, Paris, Gallimard, Folio/essais, 1991, p. 444-455.

9 Cf DERRIDA (J.), « Des tours de Babel », dans Psyché. Inventions de l’autre, Paris, éditions Galilée, 1987-1998 ; DERRIDA (J.), Force de loi. Le « Fondement mystique de l’autorité », Paris, éditions Galilée, 1994. Plus généralement, certains travaux qui thématisent explicitement la question du politique dans les années 1990 peuvent être analysée à la lumière de l’influence de Benjamin, ou d’une confrontation entre Derrida et la tradition dans laquelle s’inscrit Benjamin : cf CRÉPON (M.), « Ce qu’on demande aux langues (autour du Monolinguisme de l’autre) », Raisons politiques, 2, 2001, p. 27-40, voir note 28 ; PETTENI (O.), « Traduction et politique. J. Derrida lecteur de la philosophie benjaminienne du langage », Rivista Italiana di Filosofia del Linguaggio, 2, vol. 8, 2014.

10 DERRIDA (J.), Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p. 95-96.

11 LAOUREUX (S.), « L’impossible plutôt que l’utopie. La structure temporelle aporétique de l’“à venir” dans la pensée de Derrida », Klesis 28, 2013, p. 47-61.

12 DERRIDA (J.), La Voix et le Phénomène, Paris, PUF, 1967.

13 BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 429.

14 Ibid., p. 441-442.

15 Ibid., p. 439.

16 Dans les notes préparatoires, Benjamin mobilise l’exemple du rapport de la Révolution française avec la République romaine pour illustrer cette « aporie fondamentale », structurante de la dynamique de « Sur le concept d’histoire » : « “L’histoire des opprimés est un discontinuum.” – “La tâche de l’histoire consiste à s’emparer de la tradition des opprimés.” » BENJAMIN (W.), « Paralipomènes et variantes de “Sur le concept d’histoire” », op. cit., p. 450.

17 BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 429.

18 Ibid.

19 DERRIDA (J.), « Signature événement contexte », dans Marges de la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 365-393.

20 Ibid., p. 381.

21 DERRIDA (J.), De la Grammatologie, Paris, Éditions de Minuit, 1967.

22 BENJAMIN (W.), « Paralipomènes », op. cit., p. 453.

23 BENJAMIN (W.), « Sur le pouvoir d’imitation », traduction française par M. de Gandillac, revue par P. Rusch, dans Œuvres II, Paris, Gallimard, Folio/essais, 2000, p. 359-363.

24 Ibid., p. 363.

25 Muriel Pic et Emmanuel Alloa en ont analyse des caractéristiques dans leur introduction à un volume de la revue Trivium sur la lisibilité. Nous leur empruntons les éléments suivants. Cf PIC (M.) et ALLOA (E.), « Lisibilité/Lesbarkeit », Trivium 10, 2012.

26 BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 443, traduction modifiée.

27 BENJAMIN (W.), « Paralipomènes », op. cit., p. 453.

28 BENJAMIN (W.), « Sur le langage et général et sur le langage humain », traduction française par M. de Gandillac revue par P. Rusch, dans Œuvres I, Paris, Gallimard, Folio/essais, 2000, p. 142-165.

29 Ibid., p. 150.

30 DERRIDA (J.), De la grammatologie, op. cit., p. 238-243.

31 BENJAMIN (W.), « Sur le concept d’histoire », op. cit., p. 429.

32 BENJAMIN (W.), « Le Conteur », traduction française par M. de Gandillac revue par P. Rusch, dans Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 114-151.

33 BENJAMIN (W.), « Paralipomènes », op. cit., p. 453.

34 BENJAMIN (W.), « Le Conteur », op. cit., p. 132-133.

35 Ibid., p. 120.

36 Dans DERRIDA (J.), les Yeux de la langue. L’abîme et le volcan, Paris, Galilée, 2012, Derrida opère d’ailleurs une lecture similaire à sa lecture de Rousseau en commentant un texte de Gershom Scholem de 1926 : « Une lettre inédite de Gershom Scholem à Franz Rosenzweig. À propos de notre langue. Une confession ». Scholem s’y inquiète de l’« actualisation » de la langue hébraïque en Palestine. Derrida pointe comme étant à l’œuvre dans cette crainte l’idée que « le mal linguistique est total, il n’a pas de limite, et d’abord parce qu’il est politique ». Un fait de langue devient, en lui-même, un fait politique – tous deux du registre de la décadence : le mal linguistico-politique dont souffrirait la nation juive en Palestine serait lié à l’actualisation frivole de la langue sacrée, qui porterait des catastrophes. Cette idée de « l’unité du ma politique et du mal linguistique » apparaît de façon très proche en 1967 dans De la grammatologie à propos de Rousseau (p. 230 et sq, en particulier la p. 242), qui verrait dans l’écriture cette même unité des maux politique et linguistique. Or, d’après l’analyse du texte de Scholem par Stéphane Mosès, qui l’a retrouvé et traduit en français, (MOSÈS (S.) « Langage et sécularisation chez Gershom Scholem », Archives de sciences sociales des religions, 1985, n°60/1, p. 85-86.), Scholem s’y est inspiré de « Sur le langage humain », que Benjamin lui avait dédié dix as plus tôt. Derrida la reprend, incluant Benjamin dans la conception qu’il vise en commentant celle de Scholem – la lecture établie jusqu’ici est donc, sinon esquissée, du moins indiquée entre les lignes par Derrida.

37 BENJAMIN (W.), « Le Conteur », op. cit.,, p. 128.

38 Cf MONNOYER (J.-M.), « Notice » au « Narrateur », dans BENJAMIN (W.), Écrits français, op. cit., p. 258 : « L’ensemble des notes préparatoires Roman und Erzhälung, se défend en effet de plaider pour un retour à la tradition. Si le roman “est la forme que les hommes se procurèrent lorsqu’ils ne furent plus capables de considérer que du seul point de vue des affaires privées les questions majeures de leur existence” (GS II, 3, p. 1283), cela ne signifie pas qu’il faille tenter d’extirper le narrable à l’état pur (das Erzhlbare) par le recours à des procédés désuets. Autant la “quintessence” du récit appartient à la tradition orale, qui parvenait à “éveiller dans le vécu l’esprit de l’histoire”, autant désormais l’autorité de “l’ancienne narration” est irrémédiablement perdue. »

39 Cf LAOUREUX (S.), op. cit.

40 On pourrait pousser cette analyse sur le caractère discontinuiste de la notion d’écriture derridienne et de ses effets politiques, notamment à partir de la réception de Derrida dans les travaux de Butler sur les hate speeches (Cf BUTLER (J.), Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, traduction française par C. Nordmann, Paris, éditions Amsterdam, 2004) : elle s’appuie en effet sur son concept de citationnalité du langage pour montrer que l’effet des performatifs (notamment l’effet dégradant des hate speeches) n’est pas contenue dans leur énonciation et qu’il est toujours possible de déroger aux assignations. C’est chaque moment de langage qui possèderait ainsi une « force » discontinuiste.

41 BENJAMIN (W.), « Le Conteur », op. cit., p. 124.

Pour citer cet article

Salomé Frémineur, «Sur la possibilité d’une écriture de l’interruption chez Benjamin», Phantasia [En ligne], Volume 7 - 2018 : Walter Benjamin. Philosophie de l'histoire., URL : https://popups.uliege.be:443/0774-7136/index.php?id=881.

A propos de : Salomé Frémineur

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