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Introduction : La science politique et la guerre d’Algérie

Ce numéro des Cahiers Mémoire et Politique fait suite à une journée d’études intitulée « La science politique et la guerre d’Algérie » organisée le 15 décembre 2023 à Sciences Po (CSO-Cevipof) par Sarah Gensburger et Paul Max Morin.
1L’étude de la mémoire collective a longtemps souffert de la persistance d’un grand nombre d’idées reçues véhiculées par des commentateurs ou universitaires s’improvisant spécialistes de sujets mémoriels1. Nos sociétés contemporaines, obsédées par le passé, seraient travaillées par des mémoires traumatiques ou blessées, balkanisées par une concurrence voire une guerre des mémoires2. Dans ce contexte de « mémorialisation massive », nous assistons à une multiplication des discours sur le passé et des politiques de mémoire sans pour autant que ces dernières ne reposent sur des études établissant les besoins ou encore l’efficacité de telles politiques3. Face à ce memory boom, le champ d’étude de la mémoire collective en langue française est longtemps resté éclaté, dépassé par les mésusages de la mémoire comme le manque de structuration académique4.
2Ce dossier espère contribuer à un effort, collectif et transnational, de clarification et de structuration des études sur la mémoire en science politique et en sociologie5. Il vise à saisir la mémoire dans ses cadres sociaux et en tant que cadre social6. Cette clarification s’intéresse moins au contenu des récits qu’aux conditions sociales et politiques ayant permis leur fabrication et leur circulation. Elle invite à se pencher sur les acteurs, leurs intérêts, leurs bagages, leurs réseaux et leurs orientations politiques pour saisir leur rapport au passé et l’usage qu’ils en font. Cette ambition replace l’enquête de terrain au plus près des acteurs au cœur des études sur la mémoire et ses politiques publiques.
3Prenant pour objet la guerre d’Algérie, ce numéro démontre comment les outils de la science politique peuvent être mobilisés pour renouveler les études sur les sociétés et leurs passés et éclairer les dynamiques sociales et politiques à l’œuvre dans les usages du passé.
4La guerre d’Algérie et ses mémoires représentent un cas pratique emblématique. La colonisation de l’Algérie par la France (1830-1962), la guerre d’Indépendance algérienne (1954-1962) et les exils et migrations qu’elles ont engendrés, ont profondément influencé la formation de la France contemporaine7. Les institutions républicaines, les familles politiques, le capitalisme français, la démographie du pays, la culture et jusqu’au vocabulaire ont été en partie forgés dans ces expériences historiques. Mais ce sont davantage des conséquences fantasmées d’une société malade de son passé qui font l’objet de débat public et par conséquent d’une mise à l’agenda8. Ces interprétations finissent par prendre les atours du réel tant le sujet est investi politiquement par beaucoup d’acteurs et fait l’objet de politiques publiques. D’autres phénomènes politiques et sociaux comme l’antiracisme, la radicalisation islamiste de certains jeunes, le « communautarisme », les « séparatismes » et in fine les actes terroristes en viennent à être analysés comme des conséquences plus ou moins directes d’une pathologisation des mémoires.
5L’année 2022 marquait le soixantième anniversaire de la fin de la guerre d’Indépendance algérienne et de la colonisation de l’Algérie. Ce temps mémoriel a vu une partie de la société française se mettre en mouvement pour commémorer la fin du conflit. Ce faisant, ces acteurs ont produit un certain nombre de discours, de gestes ou de politiques publiques sur le passé. Ce temps mémoriel se doublait d’un temps politique inscrivant cet anniversaire dans une année électorale et assurant une forte présence de la guerre d’Algérie dans l’espace médiatique. L’élection présidentielle a ainsi mis en évidence la manière dont le positionnement vis-à-vis du conflit, et plus largement de la colonisation, était considéré par une partie de la classe politique comme un marqueur partisan et un argument électoral. Ici le rapport entre mémoire de la guerre d’Algérie et politique est pensé comme un outil de clivage et de clientélisme
6Quelques mois plus tôt, la remise, par l’historien Benjamin Stora, au président de la République d’un rapport intitulé Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie affichait, lui, pour ambition d’avancer vers la « réconciliation »9. Ici l’évocation du passé est présentée comme un instrument de politique publique permettant de retisser du lien social. Ce rapport fait d’ailleurs suite à plusieurs dispositifs mémoriels – notamment pédagogiques – destinés à favoriser un dialogue et une coexistence entre les citoyens alors que les histoires familiales liées au conflit et à la colonisation sont considérées comme des facteurs clivants faisant obstacle à la cohésion sociale.
7Entre outils de conflictualisation et instrument de réconciliation, le rapport entre politique(s) et mémoire de la guerre d’Algérie n’a pourtant jamais été systématiquement étudié et, plus encore, les effets de ces discours, commissions et dispositifs n’ont jamais été éprouvés scientifiquement. Les débats et analyses – comme leurs qualifications mêmes – de ces phénomènes sont le plus souvent dominés par les commentateurs médiatiques et les acteurs politiques eux-mêmes.
8Ce numéro est donc le résultat d’un travail pour mieux comprendre dans un premier temps les effets socio-politiques de la colonisation et de la guerre d’Indépendance algérienne sur la France contemporaine, et dans un second temps les politiques publiques mis en œuvre pour traiter ce passé. Nous avons réuni à cet effet, les contributions de chercheurs et chercheuses de la science politique qui proposent de mobiliser les méthodes de la discipline pour étudier la mémoire, non comme un discours mais comme une dynamique impliquant des effets de politisation, de clivages et des politiques publiques.
9Le numéro s’ouvre par un appel de l’historien Todd Shepard à interroger les pratiques des historiens de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Il rappelle que les historiens ont longtemps dominé les débats sur la mémoire et appelle ces dernier à élargir le dialogue à d’autres disciplines et d’autres acteurs, y compris non académiques, mais aussi à renouveler leurs méthodes en « élargissant le répertoire » pour croiser outils disciplinaires, sources et approches, et tenir ensemble histoire, politique et mémoire.
10La première partie du numéro est consacrée aux dynamiques de politisations qu’implique l’événement. Elle examine les effets durables de la guerre d’Algérie sur les trajectoires politiques, les générations et les familles partisanes. Anne Muxel revient dans un premier temps sur les travaux fondateurs mais pourtant méconnus d’Annick Percheron sur les « générations de la guerre d’Algérie ». En 1991, la politiste avait démontré combien l’engagement pour ou contre la guerre avait été à la source de la politisation d’une génération dont les effets durables sur le vote, les valeurs et les comportements politiques se font encore sentir jusque dans les années 1990. L’article de Karine Sitcharn offre une application concrète. L’historienne et politiste décrit la politisation différenciée des appelés, en comparant notamment les trajectoires d’antillais et de vosgiens. Elle montre les effets durables de la guerre sur la politisation des soldats mais aussi combien cette politisation est fortement déterminée par les caractéristiques socio-politiques des individus. Dans un même effort de montrer les effets concrets du conflit mais cette fois sur le système partisan, Pierre-Nicolas Baudot explore les traces persistantes du conflit au sein du parti socialiste dans les années 1970, montrant comment des « braises » mémorielles continuent d’alimenter débats et positionnements notamment sur l’immigration.
11La deuxième partie se penche sur la société civile française et les reconfigurations que produit la rencontre postcoloniale et les débats mémoriels. Éric Savarèse décrit cette rencontre postcoloniale et ses effets politiques. L’émergence de groupes mémoriels, traversés par d’important conflits internes, et leurs interactions avec les élus et les partis politiques ont fait des mémoires de la guerre d’Algérie un enjeu de clivage et un marqueur politique. Il décrit un système clientéliste, dans lequel les responsables politiques répondent à des groupes de pression pour produire des politiques publiques et des gestes mémoriels particularistes plutôt qu’adressés à la société française dans son ensemble. Emmanuelle Comtat se penche sur la politique mémorielle d’Emmanuel Macron et analyse sa réception par différents collectifs de rapatriés. Elle décrit un clivage important entre des cultures politiques coloniales et anticoloniales à la source des dynamiques de mobilisation de ces acteurs. La politique du Président est d’abord et avant tout saisie et reçue par ces acteurs en fonction de ces cultures politiques et idéologies plus que de leur appartenance à un groupe mémoriel fantasmé. Roman Vareilles interroge quant à lui les relations complexes entre antiracisme, gauche et héritages de la guerre d’Algérie, analysant la manière dont la guerre a eu des effets structurels sur l’antiracisme mais aussi comment elle continue de s’insérer dans les mobilisations contemporaines.
12Enfin une troisième partie aborde les politiques publiques de la mémoire. Paul Max Morin étudie le programme « Histoire et Mémoire de la guerre d’Algérie » de l’Office National des Combattants et Victimes de Guerre (ONAC-VG), montrant comment une institution centenaire et rattachée au Ministère des Armées se met au travail sur les mémoires de la guerre d’Algérie. L’article révèle combien un cadrage narratif mêlant mémoires et enjeux identitaires et sécuritaires détermine la conception d’une politique publique dont le déploiement est fortement déterminé par les enjeux politiques, institutionnels et individuels.
13Ce numéro n’a évidemment rien d’exhaustif. Il aurait pu être enrichi par d’autres thématiques, études de cas ou approches complémentaires. Il aurait également été important de recueillir des contributions de chercheuses et chercheurs algériens, dont le regard sur l’Algérie, sur la France ou sur les relations entre les deux pays aurait apporté des perspectives essentielles. Toutefois, le processus de sélection ainsi que les contraintes liées à la journée d’étude de 2023 ne nous ont pas permis de tisser ces liens ni de rendre pleinement possible une telle rencontre. Cette limite, dont nous avons conscience, mériterait à l’avenir une attention particulière ainsi qu’une réflexion méthodologique renouvelée.
14En réunissant ces travaux, ce numéro entend néanmoins montrer que la guerre d’Algérie n’est pas seulement un objet historique ou mémoriel, mais une source puissante de recompositions sociales, partisanes et institutionnelles dans la France contemporaine. Il propose de replacer la science politique au cœur de la réflexion sur les usages du passé, de démontrer la pertinence de ses outils pour déconstruire les idées reçues. Par-delà la singularité du cas algérien, ce dossier suggère ainsi une manière d’étudier les mémoires : comme des pratiques situées, des ressources disputées et des institutions et des acteurs en mouvement.
Notes
1 Pour un aperçu des débats théoriques ou thématiques autour de la mémoire, voir : Gensburger Sarah et Sandrine Lefranc, La mémoire collective en question(s), Paris, PUF, 2023, 532 p.
2 Stora Benjamin, La guerre des mémoires : la France face à son passé colonial, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’aube, 2015, 128 p.
3 Gensburger Sarah et Lefranc Sandrine, À quoi servent les politiques de mémoire ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2017, 183 p.
4 Lavabre Marie-Claire, « Usages et mésusages de la notion de mémoire », Critique internationale, 2000, vol. 7, n°1, pp. 48-57. ; Winter Jay, « Notes on the Memory Boom », in Bell Duncan (ed.), Memory, Trauma and World Politics : Reflections on the Relationship Between Past and Present, Royaume-Unis, Palgrave Macmillan, 2006, 275 p. ; Berliner David, « The Abuses of Memory: Reflections on the Memory Boom in Anthropology », Anthropological Quarterly, 2005, vol. 78, n°1, pp. 197-211. ; Confino Alon, « Collective Memory and Cultural history : Problems of Methods, American historical review », The American Historical Review, 1997, vol. 102, n°5, pp. 1386-1403. ; Olick Jeffrey et Robbins Joyce, « Social Memory Studies : From ‘Collective Memory’ to the Historical Sociology of Mnemonic Practices », Annual Review of Sociology, 1998, vol. 24, n°1, pp. 54-73.
5 Pour des discussions sur les méthodes voir : Baussant Michelle, Gensburger Sarah, Venel Nancy et Chauliac Marina, Les terrains de la mémoire : Approches croisées à l’échelle locale, Paris Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018, 190 p.
6 Les travaux fondateurs de Maurice Halwachs : Halwachs Maurice, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997, 304 p. ; et Halwachs Maurice, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 2004, 374 p.
7 Bouchène Abderrahmane, Peyroulou Jean-Pierre, Tengour Ouanassa Siari et Thénault Sylvie, Histoire de l’Algérie à la période coloniale : (1830-1962), Paris, La Découverte, 2012, 720 p. ; Stora Benjamin, La gangrène et l’oubli: La mémoire de la guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 1991, 382 p. ; Shepard Todd, 1962 : Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Paris, Payot, 2012, 544 p. ; Branche Raphaëlle, La Guerre d’Algérie : Une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005, 445 p. ; « Mémoires contemporaines de la guerre d’Algérie », Mémoires en jeu, hiver 2021-2022, disponible à l’adresse suivante : https://www.memoires-en-jeu.com/produit/commande-du-n-15-16-special-memoires-contemporaines-de-la-guerre-dalgerie/ (consulté le 7 novembre 2025).
8 Ledoux Sébastien, Morin Paul Max, L’Algérie de Macron : Les impasses d’une politique mémorielle, Paris, PUF, 2024, 296 p.
9 Stora Benjamin, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021, 256 p.
Pour citer cet article
A propos de : Paul Max Morin
Paul Max Morin est chercheur à l’université au Centre for the Science of Place and Memory à l’université de Stirling et associé au Cevipof (Sciences Po).

