Cahiers Mémoire et Politique

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Anne MUXEL

Évènements et politisation : une génération de la guerre d’Algérie existe-t-elle ? Les apports d’Annick Percheron

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1La façon dont un événement ou des circonstances historiques impriment durablement les consciences individuelles et peuvent façonner une « unité générationnelle », selon l’expression de Karl Mannheim, est une interrogation centrale dès lors que l’on tente de cerner la pluralité des facteurs explicatifs de la construction des identités politiques et de leur résonance collective1. L’intensité et la teneur de cette empreinte est au cœur de nombre de travaux consacrés à la socialisation politique. Ces facteurs, relevant à la fois d’effets d’âge, d’effets de génération, d’effets de période, mais aussi de la part plus opaque des idiosyncrasies individuelles, s’articulent en des combinaisons complexes qu’il n’est pas toujours facile de démêler2. C’est ce qui rend toute recherche dans ce domaine passionnante, car visant à embrasser cette construction dans la totalité de ses dimensions, historico-politiques et socio-biographiques, nécessairement saisies dans une dynamique processuelle. Mais c’est aussi ce qui la rend la plus périlleuse et difficile.

2Annick Percheron a été une pionnière dans ce domaine de recherche, s’inspirant des travaux et des méthodes des chercheurs américains menés à partir des années 1950, et s’attachant à comprendre les processus de construction des identités politiques, depuis le plus jeune âge (la politique en herbe) et dans le cours ultérieur de la vie des individus3. Son approche défend une conception interactive de la socialisation, supposant une négociation et des transactions constantes entre l’individu et la société qui l’entoure. Entre héritage et expérimentation, c’est au travers d’une combinatoire entre l’individuation et la socialisation que ce processus de construction opère, selon des schèmes de continuité mais aussi des schèmes de changement. La continuité est bien présente (le poids de la socialisation primaire) et la transmission se fait, mais ni l’une ni l’autre ne supposent une reproduction à l’identique.

3Par ailleurs, Annick Percheron a toujours défendu une conception conflictuelle des modalités et des effets de la socialisation, accordant de l’importance aux composantes affectives et morales de la production des opinions, des représentations et des pratiques, mais aussi à leur mise en concurrence, notamment dans le champ mémoriel.

4Enfin, elle a insisté sur l’importance du contexte nécessairement changeant en raison non seulement des transformations continues de la société mais aussi des modifications des dispositions personnelles et des idiosyncrasies toujours singulières des individus en fonction de leurs trajectoires.

5Ce bref rappel du cadrage théorique avec lequel elle a introduit une approche fondatrice en France des travaux sur la socialisation politique permet de situer le questionnement de son étude comparative, menée au début des années 1990, sur la mémoire des générations de la guerre d’Algérie et de Mai 68. Cherchant à en mesurer les effets sur la constitution plus ou moins solide d’effets de génération fondateurs d’un rapport non seulement à l’événement, et avec lui à la possibilité d’une identification collective, elle en a aussi mesuré l’incidence sur le rapport à la politique des individus, sur leurs orientations idéologiques et leurs comportements participatifs. Son étude a été publiée en 1991 dans le numéro annuel SOFRES État de l’Opinion. Elle est une contribution riche d’enseignements sur l’empreinte de la guerre d’Algérie dans la mémoire individuelle comme dans la mémoire collective et sur d’éventuels effets de socialisation constitutifs d’une appartenance générationnelle.

6Dès le début de sa contribution, Annick Percheron précise la façon dont elle entend utiliser la notion de génération qui fait l’objet d’interprétations et de définitions largement discutées dans les travaux des sciences sociales, et qui doit aussi se démarquer des usages du langage commun. Elle rappelle que pour les historiens, l’histoire étant une discipline à laquelle elle dit se référer ici, l’idée de génération est « associée à celle d’un événement producteur d’apprentissages aux effets durables et fondateur d’une identification collective »4. Et elle indique d’entrée de jeu que peu d’événements sont capables de jouer pleinement ce rôle. Elle se propose néanmoins d’en scruter deux : la guerre d’Algérie et Mai 68. Nous nous attacherons surtout au premier, mais le contrepoint que permet le second est néanmoins éclairant pour en comprendre la spécificité. Les historiens et les politistes sont en effet souvent d’accord pour dire qu’il existe des continuités dans les formes de l’engagement politique des générations de la guerre d’Algérie et de Mai 68. Et c’est du reste ce qu’Annick Percheron cherche à vérifier.

7Revenons à la notion de génération, dont elle nous dit plusieurs choses. Tout d’abord qu’elle ne se constitue que rétrospectivement, c’est-à-dire une fois constatée la création de référents communs. Ensuite, qu’elle suppose une contemporanéité, en ce sens qu’elle renvoie au fait de vivre un même moment du temps mais sans que cela recoupe la notion de classe d’âge. Enfin, qu’elle interroge une persistance, soit la condition de production d’effets durables participant à sa constitution.

8Arrêtons-nous maintenant sur la question de l’événement qui peut être considéré comme selon ses mots comme « un producteur d’une estampille généralisable », susceptible de créer une identification collective et générationnelle5. Olivier Ihl, dans son article Socialisation et événements politiques6, rappelle que si les vecteurs de socialisation participant à la formation des attitudes et des comportements politiques ont été bien étudiés et pris en compte par les recherches dans le champ de la socialisation politique, le rôle des événements l’a moins été et a même été pendant longtemps « négligé ». Pourtant ceux-ci sont susceptibles « d’en affecter de l’extérieur et l’orientation et la nature », selon des processus « d’effets dormants »7, qui ont un impact tout particulier dans les années de jeunesse, considérées comme des années particulièrement « impressionnables »8. En cela Olivier Ihl insiste sur le fait que « les expressions politiques des jeunes adultes, parce que fondées sur une base d’expérience limitée, sont toujours plus affectées par le surgissement de l’événement que ne le sont les cohortes plus anciennes »9. Il invite à appréhender la socialisation en ce qu’elle est concernée par des « événements conducteurs » et par la « saillances des enjeux ». L’incidence de la socialisation primaire n’est pas niée, mais son importance doit être redéfinie en fonction des « gains de socialisation » suscités par l’irruption de l’événement politique10.

9C’est bien à cette difficulté de la prise en compte de l’événement que s’est attaquée Annick Percheron en cherchant à appréhender l’impact de la guerre d’Algérie, non seulement sur la constitution d’une mémoire commune et d’une identification générationnelle, mais aussi sur la formation des attitudes politiques des individus qui y ont été plus ou moins impliqués.

10Mais tout d’abord, elle revient sur ce qui est entendu lorsque l’on parle de génération de la guerre d’Algérie, différenciant les partisans de l’Indépendance et les partisans de l’Algérie française. Elle rappelle que ce sont surtout les premiers qui sont retenus pour caractériser ce qui peut « faire génération ».

11En s’appuyant sur les données recueillies auprès d’un vaste échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus à l’automne 1989, soit plus de 25 ans après l’événement, elle montre que seules les personnes âgées de 47 ans et plus se sentent concernés par la guerre d’Algérie (soit les plus de 12 ans en 1954). Concernés, mais appartenant à quel camp ? Les interrogeant de façon rétrospective, elle mesure qu’au moment de la guerre d’Algérie, 44% se positionnaient en faveur de l’indépendance algérienne, 27% pour le maintien de l’Algérie française, tandis que 29% n’avaient pas d’avis. Elle rappelle que selon un sondage de l’IFOP paru en 1958, 44% des personnes interrogées considéraient que l’indépendance de l’Algérie était inévitable.

12Parmi les pro-indépendance, on compte plus souvent des hommes que des femmes, plutôt diplômés, appartenant aux CSP+, sans religion ou non pratiquants. Parmi les pro-Algérie française, les hommes, sont aussi en plus grand nombre, ainsi que les individus se recrutant parmi les CSP-. Les préférences pour un parti de gauche sont toujours davantage associées au soutien à l’Indépendance (63% de ceux qui se disent proches du PCF vs 19% pour le maintien de l’Algérie française, 54% des sympathisants du PS vs 22%), tandis que les préférences pour un parti de droite sont davantage corrélées à un soutien à l’Algérie française (40% des proches du RPR vs 36% pour l’indépendance de l’Algérie) et 49% du FN vs 31%). Mais si les écarts apparaissent assez tranchés, Annick Percheron constate que le seul critère politique ne suffit pas à produire une homogénéité générationnelle. Les gaullistes par exemple ont pu changer d’opinion entre le début de la guerre d’Algérie et la fin. Par ailleurs, l’importance des sans réponse sur nombre de questions, indique qu’il existe une frange significative de la population qui reste relativement indifférente à l’événement, voire en dehors des enjeux qui lui sont associés.

13Pour évaluer le « marqueur générationnel » de la guerre d’Algérie et donc sa persistance dans le temps, Annick Percheron insiste aussi sur la nécessité de prendre en compte la façon dont les individus ont été concernés, se sont positionnés et ont pu y participer. Un premier cercle est constitué d’un noyau étroit qui s’identifie totalement à l’événement fondateur, lui vouant « une fidélité engagée et parfois militante ». Un second cercle réunit la grande majorité des individus se sentant concernés par l’événement, en conservant « la marque », en produisant des récits, en le célébrant, mais qui ne se définissent pas ou plus seulement par rapport à lui. Elle indique que l’on ne sait pas grand-chose de l’étendue respective de ces deux cercles, ne serait-ce que parce qu’aucune génération « n’épuise la totalité des classes d’âge ou des groupes concernés » et que « au sein de chaque génération le degré d’implication des divers membres peut varier »11. Néanmoins son étude a le mérite d’apporter quelques éléments de réponse.

14La participation à des manifestations signe une appartenance au premier cercle. Pour Annick Percheron, « c’est le signe, en effet, d’un engagement au moment des faits et d’une volonté persistante de fidélité aux attitudes adoptées alors »12. Il représente 6% des individus interrogés, se recrutant avant tout parmi les personnes âgées de 47 à 55 ans en 1989 (ayant donc entre 12 et 20 ans en 1954 et entre 20 et 28 ans en 1962). Parmi ceux qui étaient pour l’indépendance de l’Algérie, 8% reconnaissent avoir participé à des manifestations, et parmi ceux qui étaient contre 9%. Cette relative équivalence conduit Annick Percheron à envisager que la guerre d’Algérie n’a pas fondé une seule génération homogène, mais au moins deux en fonction de leur positionnement sur l’indépendance algérienne. Elle note que 89% des personnes pour l’indépendance n’ont pris part à aucune manifestations et 90% de celles qui étaient pour l’Algérie française sont dans le même cas. À l’échelle d’une génération, la mobilisation pour ou contre l’événement est donc très faible. À titre de comparaison, l’événement Mai 68 a mobilisé 16% de l’ensemble de la population des 39 ans et plus en 1989, et 37% de ceux qui étaient favorables au mouvement.

15Les marques durables des engagements dans l’action sont toujours plus fortes au sein du premier cercle, et ce sans distinction d’âge, qu’au sein du second cercle. C’est d’abord l’action – le fait de s’être directement et personnellement engagé dans des actions concrètes – qui fonde une reconnaissance et donc une identification générationnelle.

16Les prises de position et les comportements d’hier ont-ils été simplement mémorisés ou ont-ils laissé des traces durables dans les attitudes et les comportements politiques ultérieurs, à savoir en 1989 au moment où les individus ont été interrogés ? Annick Percheron teste ces possibles effets durables à partir d’une batterie d’indicateurs d’attitudes à l’égard de certains enjeux de société (le rétablissement de la peine de mort, l’intégration des immigrés à la société française, la permissivité à l’égard de l’homosexualité), mais aussi de dispositions politiques (intérêt pour la politique, confiance dans les partis politiques, disposition pour s’engager dans une association de défense des droits de l’homme ou dans un parti), et enfin de la confiance dans les institutions régaliennes (armée, police).

17En comparant les mêmes indicateurs appliqués à la mesure du « marqueur » Mai 68, Annick Percheron constate que le travail de reconstruction de la mémoire, aboutissant souvent à une mise en conformité, amplifie l’adhésion à l’issue qui marquera la fin de l’événement. Cette mise en conformité concerne aussi l’orientation politique de l’individu. Elle constate que les effets à long terme produits par la guerre d’Algérie apparaissent toujours plus forts que les traces laissées par Mai 68 et que les prises de position sur la guerre d’Algérie entraînent des différences d’opinion plus marquées que les attitudes à l’égard de Mai 68. Ainsi les pro-Indépendance de l’Algérie sont toujours plus nombreux que les pro Mai 68 à se prononcer contre le rétablissement de la peine de mort, et contre la suppression de la liberté de l’information. Ils sont aussi plus intéressés par la politique. Par ailleurs, elle met au jour une assez grande cohérence des prises de position en faveur de l’indépendance de l’Algérie et de Mai 68 : 59% de l’ensemble de ceux qui ont manifesté pour l’indépendance de l’Algérie, 65% des socialistes, 74% des communistes, ont soutenu activement Mai 68. En revanche, il n’y a pas de points communs entre les partisans actifs de l’Algérie française et les opposants à Mai 68, et cela est vrai quelles que soient les familles politiques de la droite. Avoir défendu activement l’indépendance ou avoir participé aux événements de Mai 68 pèse d’un plus grand poids que le fait d’avoir adopté des attitudes inverses (pour l’Algérie française et contre Mai 68). C’est parmi les communistes que les effets durables liés à leur positionnement lors de la guerre d’Algérie semblent les plus marqués. À droite, les effets induits par les comportements adoptés au moment du conflit algérien placent les sympathisants du Front National dans une situation symétrique de celle des communistes. Par exemple, ce sont de tous, ceux qui ont le plus confiance dans les armées. Ainsi tout se passe comme si les comportements adoptés par les individus lors des événements exerçaient un pouvoir de renforcement des attitudes les plus caractéristiques de leurs groupes d’appartenance. Annick Percheron le confirme : « ils apparaissent comme plus engagés politiquement, poussent plus loin certaines de leurs opinions, affirment plus franchement les marqueurs de l’identité de leur parti »13.

18La guerre d’Algérie a donc bien entraîné la naissance de générations. Des traces profondes et durables des engagements d’alors imprègnent les opinions et les attitudes socio-politiques mesurées en 1989. Elle a produit deux générations, celle de l’Algérie algérienne et celle de l’Algérie française, qui ont conservé intacte la vigueur de leurs opinions. Ces deux générations, se déclinent en fonction de deux cercles. Le premier, très étroit, mais noyau identificateur et le plus solide, formé des individus s’étant directement engagés dans l’événement, et pour lesquels la guerre d’Algérie a renforcé les convictions et les dispositions initiales. Le deuxième nettement plus large constitué par les individus non particulièrement politisés et non engagés dans l’événement, mais que la guerre d’Algérie a marqués et qui en porte une trace durable même atténuée. Annick Percheron affirme que, même s’il est le plus difficile à cerner, ni. On plus le plus fidèle à l’événement, « c’est ce deuxième cercle qui, le plus souvent, est reconnu et qualifié de génération »14. S’il existe des phénomènes récurrents dans la fabrique d’une génération politique, la nature et les circonstances de l’événement entraînent des configurations différentes de son impact. Ainsi l’effet différenciateur mais durable de la guerre d’Algérie ne se retrouve-t-il pas ou moins concernant Mai 68 qui, sans doute d’une façon diffuse, n’a produit qu’une seule génération politique, celle qui était du côté des étudiants et des grévistes.

Notes

1 Mannheim Karl, « The Problem of Generations », in Kecskemeti Paul (dir.), Essays on the Sociology of Knowledge, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1952, p. 276-322.

2 Percheron Annick, « Âge, cycle de vie, période et comportement électoral », in Gaxie Daniel (dir.), Explication de vote, Un bilan des études électorales en France, Paris, Presses de Sciences Po, 1985, p. 228-262.

3 Percheron Annick, La socialisation politique, textes réunis et présentés par Mayer Nonna et Muxel Anne, Paris, Armand Colin, 1993, 226 p.

4 Percheron Annick, « La mémoire des générations : la guerre d’Algérie-Mai 68 », in Duhamel Olivier, Jaffré Jérôme (eds.), SOFRES. L'état de l'opinion, Paris, Le Seuil, 1991, p. 39.

5 Ibid., p. 40.

6 Ihl Olivier, « Socialisation et événements politiques », Revue française de science politique, 2002, vol. 2, n°2-3, p. 125-144.

7 Dennis Jack, « Major Problems of Political Socialization Research », Midwest Journal of Political Science, 1968, n°12, pp. 85-114.

8 Sears O. David, « Political Socialization », in Greenstein Fred, Polsby Nelson (eds.), Handbook of Political Science, Pearsons, Addison-Wesley, 1975., pp. 93-153.

9 Ihl Olivier, op. cit., p. 134.

10 Sears O. David, Valentino A. Nicolas, « Politics Matters : Political Events as Catalysts for Preadults Socialization », American Political Science Review, vol. 91, n°1, 1997, p. 47.

11 Percheron Annick, op. cit., p. 40.

12 Ibid., p. 45.

13 Ibid., p. 56.

14 Ibid., p.57.

Pour citer cet article

Anne MUXEL, «Évènements et politisation : une génération de la guerre d’Algérie existe-t-elle ? Les apports d’Annick Percheron», Cahiers Mémoire et Politique [En ligne], Cahier n°11. La science politique et la guerre d’Algérie, URL : http://bibli-cloud15.segi.ulg.ac.be/2295-0311/index.php?id=333.

A propos de : Anne MUXEL

Anne Muxel est directrice de recherches émérite au CEVIPOF (CNRS/Sciences Po) et directrice déléguée du CEVIPOF.