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Des Antilles aux Vosges : la politisation différenciée des appelés en guerre d’Algérie

Table des matières
1L’historiographie de la guerre d’Algérie s’accorde à dire que ce conflit est un phénomène générationnel, il a touché toute une classe d’âge et a marqué durablement la jeunesse. Pour l’historien Jean-François Sirinelli :
« La génération renvoie à un groupe d’individus sensiblement du même âge qui, par leurs mobilisations, leur expérience collective face à des événements particuliers ou encore leurs conflits avec d’autres générations, fabriquent une identité collective : on parle alors, de la génération de la guerre d’Algérie »1.
2Des entretiens exploratoires, menés en Guadeloupe et à la Martinique entre 2016 et 2021 dans le milieu indépendantiste, auraient tendance à accréditer la thèse du phénomène générationnel. Cette enquête orale a en effet fait rejaillir une mémoire militante de la guerre d’Algérie aux Antilles. Ces hommes âgés aujourd’hui de près de 80 ans, identifient une « génération d’Algérie » aux Antilles, celle-ci s’illustrerait à travers leurs combats anticoloniaux au sein des associations estudiantines antillaises à Paris et pour certains dans leur refus d’aller combattre. Si Julie Pagis utilise l’expression de « génération pour soi »2, Jean-François Sirinelli parle quant à lui de « génération politique »3, pour exprimer le même fait culturel : la place d’un évènement et sa reconstruction dans la mémoire d’un groupe. Marie-Claire Lavabre alerte néanmoins sur le fait que ces mémoires de militants qu’elle identifie comme des « mémoires historiques » implique « une mise en récit dont la cause finale est moins la connaissance que l’identité »4. Pour appréhender la jeunesse concernée par la guerre d’Algérie, le sociologue François Buton pousse à minorer les déterminants en termes d’âge pour s’intéresser à d’autres critères : « l’identité d’âge ne suffit pas à faire génération ». Il identifie plusieurs variables qui remettent en cause « l’indifférenciation du contingent » : profession des parents, profession exercée, niveau de diplôme, lieu de résidence »5. Son analyse s’inscrit dans la perspective critique du concept de génération développée par Karl Mannheim. Ce dernier distingue ainsi une frontière intérieure au sein d’une génération, celle-ci peut se décomposer en sous-ensembles qu’il appelle des unités de génération. Il souligne que les liaisons entre individus appartenant à la même unité de génération sont plus intenses que dans le reste de la génération, car ils ont connu les mêmes expériences socialisantes6. Ce qui se dessine en filigrane de ces différentes définitions, c’est la question de la prévalence donnée à une acception culturelle ou sociologique du phénomène générationnel. Dans le même ordre d’idée, un retour vers l’historiographie des guerres et singulièrement de la Grande Guerre souligne plus généralement une ligne de fracture entre les partisans d’une histoire culturelle des guerres7 et les adeptes d’une histoire sociale des conflits8. La suite de notre ethnographie Outre-mer et plus singulièrement la comparaison de deux corpus d’entretiens (issus de jeunes appelés à combattre originaires des Vosges et des Antilles) allait nous amener à déconstruire ce narratif produit par les militants soulignant l’existence d’une culture et d’une mémoire commune de la guerre d’Algérie et à envisager une troisième voie. Ne serait-ce pas plutôt en termes de socialisation politique et de construction identitaire qu’il faut percevoir le rapport entre la guerre d’Algérie et les jeunes appelés à faire la guerre ? Notre analyse socio-historique de la guerre d’Algérie propose ainsi de décentrer le regard sur la jeunesse originaire des Antilles et des Vosges et faire le lien entre les déterminants sociaux et culturels pour comprendre les prises de position sur la guerre d’Algérie des jeunes en âge de combattre. La première partie de l’article présente le corpus documentaire mobilisé et la méthodologie d’analyse. Dans une deuxième partie, nous mettons en évidence le rôle des déterminants culturels et sociaux dans la construction du rapport à la guerre de la jeunesse originaire des Antilles et des Vosges. Dans une troisième partie, nous montrons que les actes de refus des jeunes en âge de combattre sont à réinscrire dans les cadres sociaux qui enserrent ces jeunes. Enfin, dans une dernière partie, nous démontrons que la guerre d’Algérie est une matrice identitaire en fonction de l’origine sociale des enrôlés.
Présentation du corpus documentaire et de la méthodologie de l’étude
3Cette analyse de l’influence des déterminants sociologiques et culturels sur le rapport à la guerre d’Algérie de la jeunesse en âge de combattre repose d’abord sur la comparaison de deux corpus d’entretiens. Le premier rassemble 23 entretiens (nous en avons retenu 22) que nous avons réalisés avec d’anciens combattants antillais de la guerre d’Algérie entre 2016 et 20229. Nous avons interrogé, 15 appelés dont trois sous-officiers, cinq engagés, deux insoumis (un Martiniquais et un Guadeloupéen) et un déserteur (guadeloupéen). Les appelés interviewés sont partis pour la plupart entre 1960 ou 1961. La grande majorité des témoins étaient présents en mars 1962 à la signature du cessez-le-feu. Les engagés sont partis entre 1954 et 1957. La plupart des enrôlés ont été affectés dans les zones infiltrées par les combattants de l’Armée de libération nationale (ALN), à proximité des frontières de l’Algérie avec le Maroc et la Tunisie. L’essentiel des combattants toutes catégories confondues (appelés et engagés volontaires) ont effectué leur service militaire dans les Régiments d’Infanterie, notamment dans les Régiments d’Infanterie de Marine (RIMA, dénommés jusqu’en 1958, Régiment d’Infanterie Coloniale)10.
4Le second corpus a été recueilli par l’historienne Claire Mauss-Copeaux qui a interrogé 39 anciens combattants originaires des Vosges dans les années 1990. Dans cette région la mémoire de la Résistance est très ancrée, ce qui n’est pas le cas aux Antilles. La comparaison de ces deux corpus peut donc sembler inappropriée. Néanmoins, ce parallèle nous semblait nécessaire pour comprendre l’influence de deux variables, l’origine géographique et l’origine sociale des combattants dans leur positionnement politique face à la guerre. Ce qui nous a intéressés dans le rapprochement de ces deux corpus, c’est de comparer deux populations ayant à peu près les mêmes caractéristiques sociologiques. Sur les 39 entretiens réalisés par Claire Mauss-Copeaux, la plupart des appelés sont ouvriers, ouvriers-paysans, quelques-uns employés de bureau, et 25 ont mis fin à leurs études après le certificat d’études primaires, les autres sont instituteurs ou ont fait des études. S’agissant des appelés antillais interviewés, sur 22 combattants interrogés, cinq sont des étudiants, deux ont le certificat d’études, les 14 autres sont des agriculteurs, issus de familles très pauvres, ils ont abandonné leur scolarité vers 13/14 ans à la recherche d’un emploi pour aider leurs parents. Parmi ces 14 jeunes agriculteurs, quatre étaient semi-illettrés selon les registres matricules. À l’image du corpus constitué par Claire Mauss-Copeaux, l’essentiel de nos témoins, issus des classes populaires et de la ruralité, ont quitté l’école très précocement, une minorité sont étudiants, issus le plus souvent de la petite bourgeoise antillaise (voir figure 1 ci-dessous).
Figure 1. Présentation du corpus de témoins (anonymisés) sur les mémoires de l’expérience de la guerre d’Algérie aux Antilles.
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Liste des témoins ayant relaté leur expérience de la guerre d’Algérie |
Niveau d’étude/métier |
Origine sociale |
Régiment |
Date du service Appelé/engagé |
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Étudiant |
Petite-bourgeoisie |
5e RI |
Appelé, sous -officier, (sergent) |
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A quitté l’école après la 3e |
Milieu paysan |
GB/291 (Armée de l’air) |
Engagé (1960) |
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A quitté l’école après la 3e |
Milieu paysan |
23e RIMA |
Engagé |
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A quitté l’école à 13 ans |
Milieu paysan |
1401/RAA |
Appelé ( 1961-1963) du 13.1.62 au 27.12.62 |
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Niveau 1, Sait lire uniquement/ manœuvre, maçon |
Milieu paysan |
BG |
Appelé (mars 61-janvier 63) |
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Niveau 1/Sait lire uniquement |
Milieu paysan |
17e RA |
Appelé (janvier 61-décembre 62) |
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Lycéen |
Petite-bourgeoisie |
1/1er RAMA |
Appelé, sous- officier |
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A quitté l’école à 13 ans |
Milieu paysan |
79e régiment du génie |
Appelé |
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Niveau 3, CAP/Mécanicien-auto |
Milieu paysan |
Appelé |
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Niveau 1/Sait lire uniquement/maçon |
Milieu paysan |
RAA |
Appelé (avril 62-janvier 63) |
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Étudiant |
Petite-bourgeoisie |
Insoumis |
Appelé/ Insoumis |
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Étudiant |
Petite-bourgeoisie |
Appelé |
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Niveau 3/employé d’assurance |
Petite-bourgeoisie |
Cie du QG |
Appelé |
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Aide-chauffeur |
Milieu paysan |
80BDS |
Appelé |
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Cultivateur |
Milieu paysan |
Appelé |
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Peintre en bâtiment |
Milieu paysan |
RIC |
Engagé |
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Instituteur |
Milieu paysan |
ASFA CA 02 280 |
Engagé durant 4 ans |
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Niveau 2, Sait lire et écrire/soudeur |
Milieu paysan |
23e RIMA |
Engagé |
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19. Apolinaire |
Étudiant |
Milieu paysan |
FTA, SIM, RAA |
Appelé, Sous- officier aspirant médecin |
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Étudiant |
Milieu paysan |
Insoumis |
Appelé/ Insoumis |
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Étudiant |
Milieu paysan |
Appelé sous- officier en 1955 |
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Niveau 3 |
Milieu paysan |
102e SIM |
Appelé (septembre 61 -septembre 62) |
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Étudiant |
Petite-bourgeoisie |
Déserteur |
Déserteur Entretien non retenu |
5Les entretiens réalisés aux Antilles ont été croisés ensuite avec des sources écrites. Il s’agit d’abord de sources militaires en l’occurrence les fiches matricules conservées aux archives militaires de la Guadeloupe et de la Martinique. Nous avons ainsi dépouillé 42.332 fiches matricules correspondants aux Guadeloupéens et Martiniquais de 19 ans recensés aux Antilles durant la guerre d’Algérie (1954-1962). À 19 ans révolus, le jeune recensé et inscrit sur les listes de recrutement se présente au conseil de révision qui siège une fois l’an au chef-lieu du canton. Durant une demi-journée, en présence du maire, du médecin-chef et de ses aides, le jeune est examiné et subit un test scolaire. À l’issue de cet examen, le jeune est classé BSA, « bon pour le service armé », il est alors considéré comme apte au service militaire11. La fiche individuelle complétée par l’officier de recrutement en charge de remplir les registres matricules précise le niveau d’étude et/ou le métier du jeune, son lieu de résidence ce qui permet de dresser le profil sociologique du futur soldat. Il faut toutefois préciser que les retranscriptions concernant les niveaux scolaires ont été réalisées de manière bien plus rigoureuse en Guadeloupe qu’à la Martinique, ce qui limite parfois notre analyse pour la Martinique. Il reste que ces fiches matricules sont la seule source qui permet de comptabiliser le nombre d’enrôlés antillais dans la guerre d’Algérie puisqu’elles indiquent le lieu où s’effectue le service militaire et le nombre de mois passé sur le terrain des opérations. Ces documents sont particulièrement intéressants pour connaître le statut des soldats – engagé volontaire ou conscrit – qui partent en Algérie. Ils nous précisent également les actes de refus, en l’occurrence, les désobéissances, les insoumissions12, les désertions13 et les condamnations par les tribunaux militaires. Ces fiches matricules qui sont nominatives sont des archives sensibles, car, elles donnent accès à des données de santé en précisant les motifs d’exemption du service militaire, y compris pour homosexualité. Elles renseignent également sur les condamnations au civil et au pénal transmises par les tribunaux même lorsque le service militaire est terminé. En cas de conflit, il est important pour le ministère des Armées d’avoir des informations sur le profil des jeunes en âge de combattre. Pour respecter le Nouveau Règlement sur la Protection des Données (RGPD), nous avons donc anonymisé les données en gardant uniquement le numéro de matricule avant d’en faire un traitement statistique. Ces archives militaires ont été croisées avec les « papiers Foccart » qui regroupent près d’un demi-kilomètre d’archives concernant les Départements français d’Outre-mer (DOM) et l’Afrique légué par Jacques Foccart en 1977 aux Archives nationales. En sa qualité de conseiller pour l’Outre-mer et l’Afrique des présidents de la République de Charles De Gaulle à Jacques Chirac, il a accès à tous les dossiers concernant les DOM soit un total de 250 cotes. Le dépouillement de ce fonds nous a permis d’étudier des notes et des rapports des Renseignements généraux qui permettent de suivre l’engagement contre la guerre d’Algérie de l’Association générale des étudiants guadeloupéens (AGEG) et de l’Association générale des étudiants martiniquais (AGEM) dans les villes universitaires de l’Hexagone. Ces documents soulignent l’opposition des jeunes antillais à la conscription et leurs combats en faveur de la cause algérienne et de l’indépendance des Antilles. Ces sources ont été complétées par des archives militantes privées inédites qui nous ont éclairés sur tout un pan du militantisme clandestin indépendantiste qui passe habituellement sous les radars des Renseignements généraux14. Les archives de Michel Debré, Premier ministre durant la guerre d’Algérie entre 1959 et 1962, ont été particulièrement utiles pour mettre en évidence des actions publiques consistant à encadrer tout particulièrement les originaires des Outre-mer sur le front en Algérie.
6Enfin, les entretiens réalisés aux Antilles et dans les Vosges nous ont renseignés sur le rôle des déterminismes culturels s’agissant du positionnement politique des jeunes quant à la guerre d’Algérie. Nous voulions en effet mesurer l’imprégnation d’une culture d’empire dans cette classe d’âge, qui aurait poussé à défendre la politique coloniale menée par la France. Parce que notre méthodologie s’attache à croiser chaque fois que cela est possible les sources orales et écrites, nous avons voulu confronter les entretiens aux archives. Claire Mauss-Copeaux documente très bien la culture des jeunes originaires des Vosges avant leur départ pour le bled à travers le recours aux manuels scolaires. En revanche, sur ce sujet, s’agissant des jeunes antillais, nos sources étaient lacunaires. Nous avons donc fait appel à l’enquête ethnographique de Michel Leiris commandée par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) en 1952 et réalisée en Guadeloupe et à la Martinique entre le 21 mars et le 21 juillet 1952. Les résultats de cette enquête ont été complétés par les mémoires d’un ancien instituteur guadeloupéen, Jean Zebus.
7En somme, les archives, les données qualitatives et quantitatives recueillies nous ont permis de mesurer l’influence de trois types de variables sur la politisation des jeunes contemporains de la guerre d’Algérie : l’origine sociale, géographique et la culture. Par politisation, nous entendons, un processus qui se traduit par la conformation à l’ordre politique ou par sa remise en cause. La politisation peut induire une adaptation aux fonctionnements de l’ordre politique ou une contestation de cet ordre15.
Les déterminants culturels et sociaux du rapport à la guerre d’Algérie dans la jeunesse originaire des Antilles et des Vosges
8Qu’ils soient originaires des Vosges ou des Antilles, la vision d’une France qui ne se réduit pas à l’Hexagone semble une évidence dans les témoignages recueillis. On peut parler d’une socialisation à la conception d’une « très grande France » par le biais de l’école républicaine. Aux Antilles, l’instruction a pour objectif d’acculturer et de rendre plus français. Stéphanie Guyon précise ainsi que dès le XIXe siècle dans le contexte colonial, la capacité à assimiler la culture française devient pour la République « un étalon de mesure de la distance des colonisés à la civilisation française »16. Dans l’empire, ceux qui conservaient leurs « us et coutumes » étaient considérés comme « inassimilables », ce qui remettait en question leur accession à la citoyenneté. Dans cet empire colonial français, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion ont une place à part. Vieilles colonies dont les originaires sont citoyens français depuis l’abolition de l’esclavage en 1848 dans un empire dont la grande majorité des habitants n’étaient pas citoyens, elles deviennent départements français d’Outre-mer (DOM) en 1946. Pour leurs élites politiques, dès 1848, l’assimilation est synonyme d’égalité avec la métropole17. D’où la prolifération dans les DOM d’enseignants zélés, faisant de l’acquisition de la culture française le premier critère de la réussite scolaire. Outre les entretiens que nous avons menés avec des Antillais contemporains de cette période, les mémoires de Jean Zebus nous renseignent sur la culture dispensée aux petits Antillais dans les écoles. Ancien instituteur, puis professeur de philosophie, il est promu Inspecteur Pédagogique Régional (IA-IPR) en Guadeloupe. Placé au cœur du système scolaire, il raconte ce qui s’y passe des années 1930 aux années 1960 :
« L’école du petit père Jules Ferry joue alors le rôle qu’elle peut jouer. Elle fabrique des sujets français qui doivent ne pas se poser de questions, et ne penser qu’à devenir parisiens… jusqu’au bout des doigts. Il ne faut pas empêcher les sergents de la culture de recruter. Il faut empêcher les gens de regarder tout près, autour d’eux… Il faut qu’ils soient fiers d’autre chose que d’eux-mêmes… »18.
9En l’occurrence, aux Antilles, les appelés, qu’ils aient écourté leur cursus scolaire avant le certificat d’études (ce qui correspond à la majorité des appelés), où qu’ils soient étudiants, tous, apprennent le nom des fleuves de l’Hexagone, des départements français, des principales dates de l’histoire de France, ils ont retenu que leurs ancêtres sont les Gaulois. L’école est une fabrique de petits Français, c’est un moule censé cultiver le sentiment national ; elle devient un des vecteurs essentiels de l’assimilation culturelle des petits Antillais à la culture française. L’ethnologue Michel Leiris, dans son enquête menée en Guadeloupe et à la Martinique en 1952, souligne ainsi que :
« la culture qui est transmise aux jeunes par la voix de l’enseignement officiel est la culture française, ouvertement présentée comme celle de la nation civilisatrice, les éléments traditionnels de provenance non européenne n’étant jamais transmis en tant que tels et de façon concertée »19.
10Dans l’imaginaire populaire, la France est mythifiée comme l’indique le récit d’une Guadeloupéenne, Marta, qui témoigne d’une admiration pour tout ce que représente la France : « Quand on avait pris le bateau pour aller en France, on était un personnage illustre. La France pour nous à l’époque, c’était le pays béni de Dieu. À l’école, on faisait l’éloge de cette France si belle »20. S’agissant de l’enquête orale de Claire Mauss-Copeaux, elle révèle que dans les Vosges, pour la grande majorité des appelés, l’Algérie, c’est la France. Elle fait partie intégrante de l’identité et du patrimoine français. L’école joue un rôle primordial dans la construction d’une culture coloniale, qui ne peut concevoir le territoire français réduit à l’Hexagone, comme l’illustre ce témoignage de Gilles, instituteur : « c’était l’école laïque et républicaine qui avait ancré cela en nous : que la France était la France, parce qu’elle avait un empire colonial »21. La mission civilisatrice de la France qui apporte le développement dans les colonies est une idée assez communément partagée par les appelés, signe d’un habitus nationaliste et colonialiste assimilé par ces enquêtés22. Il y a un véritable lien affectif qui se crée autour de l’empire ; les jeunes appelés des Vosges ne remettent pas en question la culture coloniale qu’ils ont acquise à l’école. Ceux qui gardent des souvenirs de leurs leçons d’histoire ont retenu que c’est parce que « les indigènes et les Arabes et Berbères nous attaquaient »23 que « l’Algérie a été conquise et que la France a apporté le développement à cette colonie »24. Cette idéologie coloniale se diffuse par l’école comme l’indiquent ces quelques lignes d’un manuel scolaire :
« Dans tous les pays qui la composent [l’Union française], la France s’attache à faire régner l’ordre, la justice et la paix. Sa politique tend à développer la civilisation (routes, hôpitaux, écoles). Par l’exploitation des ressources naturelles, elle apporte le bien-être et le travail »25.
11Outre les livres d’histoire à l’école primaire, c’est toute une propagande empruntant des moyens variés qui diffuse l’idéologie coloniale dans la population. Le lobby colonial, né au début de la IIIe République, d’abord minoritaire, s’impose à la fin du XIXe siècle jusqu’aux guerres de décolonisation. Ce lobby ayant besoin du soutien de la population, diffuse une idéologie coloniale par le biais de l’école, des expositions coloniales, de la presse, de cartes postales, de chansons, de buvards, de vignettes… Dans la France profonde, où l’on quitte peu son village, c’est par des clichés, des stéréotypes que l’ailleurs colonial est ainsi représenté. En 1947, un sondage de l’IFOP indique que huit Français sur dix estiment que la France a intérêt à avoir des Territoires outre-mer26. Dans l’Hexagone, la culture dispensée par l’institution scolaire a pour but de créer un attachement à l’empire. Cette acculturation à une sorte d’idéal impérial s’est réalisée dès le XIXe siècle par de puissants supports de diffusion mobilisés par l’État dont Albert Sarraut, ministre des Colonies en 1920 fait état :
12Il est absolument indispensable qu’une propagande méthodique, sérieuse, constante, par la parole et par l’image, le journal, la conférence, le film, l’exposition, puisse agir dans notre pays sur l’adulte et l’enfant […]. Nous devons améliorer et élargir dans nos écoles primaires, nos collèges, nos lycées, l’enseignement trop succinct qui leur est donné sur notre histoire et la composition de notre domaine colonial. Il faut que cet enseignement soit plus vivant, plus expressif, plus pratique, que l’image, le film, la projection renseignent et amusent le jeune Français ignorant de nos colonies27.
13Ces sources écrites et orales témoignent d’une mémoire d’empire collective construite sur la longue durée avec des variations antillaises et hexagonales. Aux Antilles, cette mémoire s’illustre à travers une idéalisation de la culture française et de la Patrie ; dans les Vosges, elle se traduit par une normalisation du fait colonial dans les représentations. Que les combattants soient originaires des Vosges ou des Antilles, la culture d’empire dispensée par l’école ne leur permet pas d’avoir les ressorts intellectuels pour critiquer la guerre. Hormis quelques appelés ouvriers originaires des Vosges syndiqués ou politisés à gauche qui mentionnent leur opposition à la guerre d’Algérie, en avançant des arguments liés à la lutte des classes, c’est dans le milieu étudiant que se développe une opposition intellectuelle à la guerre par anticolonialisme28. Dans les entretiens des combattants des Vosges, la prise de recul par rapport à la culture coloniale véhiculée par l’école est surtout perceptible chez les appelés qui ont un niveau au moins égal ou supérieur au baccalauréat. Les années 1957-1958 constituent un tournant pour la socialisation politique de cette catégorie d’appelés vosgiens, car la guerre fait irruption sur le sol métropolitain. Les informations politiques qui arrivent sont plus nombreuses. La chute de la IVe République, l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle à la suite de la crise du 13 mai 1958 favorisée par les militaires, les témoignages des appelés de retour de l’Algérie, l’action militante de l’UNEF contre la guerre d’Algérie et les témoignages contre la torture constituent un capital de ressources culturelles qui incite à remettre en cause la vision d’une France impériale transmise par l’école. Les appelés étudiants partis après 1959 sont plus politisés, mais il s’agit d’une minorité des enquêtés. Il reste que dans la France entière, l’augmentation du nombre de sursitaires atteste d’un allongement des études, mais aussi d’un rejet de la guerre29. Face à cette croissance du nombre de sursis, une instruction ministérielle datée du 11 août 1959 résilie brutalement 20.000 sursis. La contestation, menée par le syndicat étudiant UNEF, entraîne 7.000 recours et deux jours de grève au printemps 196030. Dans le milieu étudiant antillais, les premières oppositions à la guerre apparaissent dès 1960 sous l’effet de l’influence des associations étudiantes antillaises de Paris et de province, qui sont anticolonialistes. Une note des RG du 27 novembre 1961 indique que l’Association des Étudiants Martiniquais, l’AGEM a demandé le soutien d’autres associations étudiantes et notamment de l’U.I.E.,31 affiliée aux pays de l’Est pour protester contre l’enrôlement des étudiants martiniquais dans le contingent pour l’Algérie : Le responsable du bureau des étudiants anticolonialistes (Hazim Salo Hado) à Prague demande à toutes les associations membres de l’U.I.E. d’envoyer des messages au ministre de la Défense nationale et au Conseil général de la Martinique pour protester contre l’enrôlement des étudiants martiniquais dans l’armée française. Dans une lettre récente adressée à toutes les associations membres de l’U.I.E., Hazim Salo Hado écrit : « Nous attirons votre attention sur l’appel publié par l’Association générale des étudiants de la Martinique sur les mesures les plus récentes prises par le gouvernement français contre les étudiants martiniquais en France. On empêche ces étudiants de retourner chez eux et on les enrôle de force dans l’armée française ».
14On trouvera ci-après le texte de l’appel lancé par l’AGEM :
« Chers compatriotes, chers frères,
Par circulaire en date du 9 janvier 1960, le ministère des Armées françaises décidait de certaines mesures militaires concernant les DOM. De cette circulaire il ressort clairement que les étudiants antillais et guyanais, avant ou à l’expiration de leur sursis, ne pourront plus remplir leurs obligations militaires dans leurs pays respectifs, mais seront nécessairement incorporés dans la zone A.F.N. […] La loi du 19 août 1959 concernant les sursis en France pénalisait déjà sévèrement les étudiants antillais et guyanais et nos jeunes compatriotes futurs étudiants. Les premiers se voient contraints d’abandonner leurs études avant même d’avoir terminé. Les seconds hésitent maintenant à les entreprendre. En effet, les étudiants antillais et guyanais dont l’âge moyen élevé constitue déjà un handicap sérieux seront soumis à un véritable “bachotage forcé” pour tenter de terminer leurs études dans le temps quasiment impossible qui leur est imparti »32.
15Il est vrai qu’un an après la révolte urbaine de décembre 1959 qui a pu laisser croire à certains observateurs que la Martinique deviendrait bientôt indépendante, le Premier ministre, Michel Debré, décide de réagir face à la montée des idées indépendantistes chez les étudiants antillais. La circulaire du 9 janvier 1960 supprime la possibilité que les étudiants avaient auparavant de faire leur service militaire dans les casernes des départements d’Outre-mer pour éviter la contagion de leurs idées à la jeunesse locale. Quelques mois plus tard, la mesure est étendue à toute la jeunesse antillaise qui est automatiquement dirigée sur la zone Europe-Afrique du Nord. Le dépouillement des registres matricules en Guadeloupe et en Martinique signale en effet une forte croissance des départs vers l’Algérie à partir de 1960 (voir fig. 2. ci-dessous).
Figure 2. Le nombre d’antillais dans la guerre d’Algérie, appelés et engagés confondus33

Source : Graphique réalisé par Karine SITCHARN et Louise FILOCHE-ROMMÉ à partir du dépouillement des registres matricules de Guadeloupe et de Martinique
Des actes de refus a réinscrire dans les cadres sociaux dans lesquels vivent les jeunes en âge de combattre
16Si la culture et l’origine sociale des jeunes contemporains de la guerre d’Algérie jouent un rôle important dans leur prise de position politique face au conflit, il faut réinscrire les actes de refus des jeunes en âge de combattre dans les cadres sociaux qui les enserrent. Bien que les oppositions à la guerre par anticolonialisme restent cantonnées au monde étudiant, les actes de refus ne sont pas l’apanage des seuls étudiants. On entend par actes de refus, des actes qui peuvent aller de la désobéissance à l’insoumission ou la désertion. Ainsi, dans les Vosges, les désobéissances, quel que soit le niveau scolaire, sont en lien avec le retour des corps des soldats morts en Algérie, qui provoque une réaction de rejet de la guerre. Le journal La Liberté de l’Est qui publiait les obsèques tous les deux mois en 1957, passe à deux, puis à trois et même quatre décès par mois en 1958, à la suite de l’intensification des affrontements en 1958 et au retour tardif des corps des soldats morts en 1957 ou même auparavant34. 23.670 soldats sont morts au combat ou morts accidentellement, ce qui semble peu par rapport aux précédents conflits, et notamment aux 1.400.000 morts de la Grande Guerre ; mais le rapport à la mort a changé dans une société plus moderne, où la mort du soldat ne va plus de soi35. Des désobéissances mineures assez nombreuses émaillent ainsi les récits. Cette propension à exprimer son opposition à la guerre par une multitude de petites désobéissances chez les appelés de l’Hexagone est confirmée par Marius Loris Rodionoff, qui étaye son propos en s’appuyant sur un corpus de 38 journaux intimes et lettres privées contemporains de la guerre d’Algérie. Il souligne qu’il ne lui est pas possible de faire un lien entre la condition sociale des soldats et les opinions des appelés, car l’écriture de soi étant un acte relativement élitaire, les témoignages issus de milieux défavorisés sont de ce fait peu représentés dans son corpus36. Il indique néanmoins que les désobéissances « allant de l’outrage aux chefs, en passant par la voie de fait sur supérieur au refus d’obtempérer et à l’abandon de poste » se sont multipliées durant la guerre37. Mais de manière générale, l’opposition à la guerre se cantonne à ce type de manifestation ; la désertion et l’insoumission sont des actes rares. Selon Tramor Quemeneur, on compte 1.250 soldats français ayant déserté et 800 insoumis sur un million deux cents mille appelés ayant participé à la guerre38. De fait, on ne retrouve pas de témoignages de déserteurs ou d’insoumis dans le groupe d’anciens combattants des Vosges interrogés. L’idéologie coloniale intériorisée, le service militaire qui était vu comme un rite de passage, mais surtout comme un devoir patriotique dans une région où les aînés avaient combattu l’envahisseur allemand ne permettait pas de remettre en question l’enrôlement39. Les pratiques des soldats originaires des Vosges, comme celles des soldats antillais, sont donc à replacer dans un fonctionnement social d’ensemble40. Ainsi, chez les jeunes antillais, la crainte de la mort n’est pas l’aiguillon des actes de refus ; ces derniers peuvent être corrélés avec les structures sociales dans lesquelles vivent ces jeunes. Les registres matricules de la Guadeloupe et de la Martinique nous permettent de quantifier 15 refus d’obéissance pour les recrues guadeloupéennes, un seul pour les enrôlés martiniquais. Il apparaît que les combattants martiniquais ont tendance à se conformer bien plus aux ordres que les soldats guadeloupéens. Est-ce par peur des sanctions, les registres matricules mentionnent des peines de prison, des mesures disciplinaires pour les cas les moins graves (insolence, refus d’obtempérer…) ? Une analyse du profil sociologique des soldats ayant commis des actes de refus toutes catégories confondues nous permet d’associer le conformisme des soldats martiniquais avec la crise économique et sociale qui sévit à la Martinique. Sur les 17 actes de refus toutes catégories confondues notifiés dans les registres, le niveau d’étude n’est mentionné que pour dix individus. Sur ces dix jeunes, un seul n’a pas fait d’études, il est apprenti-maçon, les neuf autres sont diplômés ; il s’agit d’étudiants et d’un jeune ayant le certificat d’études. Le statut d’étudiant apparaît comme un élément déterminant pour comprendre les motivations des réfractaires martiniquais à la guerre, dans un contexte où les associations estudiantines antillaises invitent à s’opposer au conflit. Il faut aussi mettre en parallèle la faible représentation des jeunes martiniquais issus de milieux populaires dans les actes de désobéissance avec leur propension à signer des contrats d’engagement volontaire pour être enrôlés (voir fig. 3. ci-dessous).
Figure 3. Nombre d’appelés et d’engagés martiniquais dans la guerre d’Algérie41.
|
Année |
Nombre d’individus en Algérie |
Nombre d’appelés |
Nombre d’engagés |
Nature du service inconnue |
Nombre total de recensés |
|
1954 |
204 |
43 |
158 |
3 |
2347 |
|
1955 |
217 |
40 |
173 |
4 |
2576 |
|
1956 |
118 |
41 |
75 |
2 |
2576 |
|
1957 |
200 |
88 |
111 |
1 |
2395 |
|
1958 |
192 |
58 |
127 |
7 |
2361 |
|
1959 |
174 |
85 |
87 |
2 |
2375 |
|
1960 |
657 |
342 |
300 |
15 |
2452 |
|
1961 |
774 |
652 |
120 |
2 |
2478 |
|
1962 |
82 |
13 |
69 |
2569 |
|
|
Total général |
2618 |
1362 |
1220 |
36 |
22129 |
17La gravité de la crise économique et sociale qui sévit à la Martinique incite de fait les jeunes à s’engager, comme le signale le témoignage de Joan, jeune Martiniquais qui s’engage en 1954 après avoir effectué son service militaire. Il indique que c’est la misère qui est le déclencheur de son engagement. Joan appartient à une famille nombreuse de dix enfants, ses parents sont cultivateurs. Il ne peut pas poursuivre ses études au-delà du certificat d’études, ses parents n’en ont pas les moyens. Émilien, Général en poste aux Antilles qui a fait la guerre d’Algérie en tant qu’appelé, a côtoyé de nombreux engagés martiniquais ; il explique pourquoi, selon lui, les Martiniquais sont plus nombreux que les Guadeloupéens à s’engager :
18Les Martiniquais ont eu la sensation avant les Guadeloupéens de ne pas réussir leur vie dans leur île. On trouve beaucoup de Martiniquais en Guyane. Le Guadeloupéen vivotait, mais cela lui suffisait. Le Martiniquais étouffait bien avant nous. La densité de population était plus importante ; s’engager, c’était une porte de sortie. À la Martinique, il n’y a pas de terre pour les Noirs, la terre, c’est la terre du béké42. Ils ont été un peu comme une diaspora.
19Les données économiques de l’INSEE, les rapports transmis au ministère de l’Outre-Mer alertent en effet sur la précocité et la gravité de la crise économique et sociale à la Martinique par rapport à la Guadeloupe. Selon le recensement de l’INSEE, il y a 62 distilleries à la Martinique en 1952 et 33 en 1959. Les usines sucrières à la Martinique ferment avant celles de Guadeloupe. Les paysans sans terre y sont plus nombreux, l’exode rural y est plus important et plus précoce. L’engagement apparait comme une échappatoire à la misère pour ces jeunes au chômage. Dans ce contexte, les soldats martiniquais manifestent un conformisme par nécessité. Ce type d’attitude illustre ce que Pierre Bourdieu a appelé « le choix du nécessaire » : « la nécessité implique une forme d’adaptation à la nécessité et, par-là, d’acceptation du nécessaire, de résignation à l’inévitable 43».
20Les registres matricules dévoilent une situation assez différente pour les combattants guadeloupéens. Sur les 34 actes de refus toutes catégories confondues pour lesquels sont mentionnés le niveau d’étude ou le métier, 17 sont le fait de jeunes non-diplômés et 8 ont été commis par des étudiants. Si on analyse le profil sociologique des déserteurs et insoumis guadeloupéens (16 insoumis et 11 déserteurs guadeloupéens sont mentionnés44), on peut également constater que les enrôlés des milieux populaires sont plus nombreux que les étudiants (voir fig. 4. ci-dessous).
Figure 4. Les actes de refus des soldats guadeloupéens dans la guerre d’Algérie45.
|
Classes d’incorporation |
Insoumis |
Déserteurs |
Refus de d’obéissance46 |
Total actes de refus |
|
1954 |
2 |
2 |
3 |
7 |
|
1955 |
1 |
1 |
2 |
|
|
1956 |
1 |
1 |
2 |
|
|
1957 |
1 |
1 |
2 |
|
|
1958 |
4 |
2 |
6 |
|
|
1959 |
2 |
6 |
8 |
|
|
1960 |
7 |
1 |
5 |
13 |
|
1961 |
2 |
2 |
||
|
1962 |
0 |
|||
|
Total |
16 |
11 |
15 |
42 |
Figure 5. Profil sociologique des déserteurs et insoumis guadloupéens47.
|
Nombre d’Insoumis |
Profil sociologique : Niveau d’étude/Métier |
Nombre Déserteurs |
Profil sociologique : Niveau d’étude/Métier |
|
1 |
Étudiant |
1 |
Employé de commerce |
|
2 |
Ouvrier spécialisé |
2 |
Étudiant |
|
3 |
0/illettré |
3 |
Menuisier |
|
4 |
Étudiant |
4 |
Étudiant |
|
5 |
Charpentier |
5 |
Ouvrier spécialisé |
|
6 |
Ouvrier spécialisé |
6 |
Mécanicien |
|
7 |
Chauffeur |
7 |
Chauffeur |
|
8 |
N. S |
8 |
Chef machiniste |
|
9 |
Chimiste |
9 |
Cultivateur |
|
10 |
N. S |
10 |
Peintre |
|
11 |
Étudiant |
11 |
N. S |
|
12 |
Étudiant |
||
|
13 |
N. S |
||
|
14 |
3/ CEP, Tourneur |
||
|
15 |
Manoeuvre |
||
|
16 |
N. S |
21Six insoumis sur 16 ont fait des études, trois déserteurs sur 11 ont un niveau d’étude supérieure (voir fig. 5. ci-dessus). Comment expliquer cette surreprésentation des enrôlés guadeloupéens des classes populaires dans les actes de refus de toute catégorie notifiée ? Compte tenu de l’espérance de vie plus brève des appelés issus des classes populaires, il n’a pas été possible de recueillir les témoignages d’insoumis ou de déserteurs issus des milieux populaires pour identifier leurs motivations. On sait que la situation des jeunes face à l’emploi est moins dégradée qu’en Martinique et que le nombre d’engagés volontaires est relativement faible (voir fig. 6. ci-dessous).
Figure 6. Nombre d’appelés et d’engagés guadeloupéens dans la guerre d’Algérie48.
|
Année |
Nombre d’individus en Algérie |
Nombre d’appelés |
Nombre d’engagés |
Nature du service inconnue |
Nombre total de recensés |
|
1954 |
67 |
33 |
32 |
2 |
2134 |
|
1955 |
93 |
54 |
39 |
|
2180 |
|
1956 |
73 |
54 |
19 |
|
2152 |
|
1957 |
85 |
48 |
37 |
|
2199 |
|
1958 |
78 |
56 |
22 |
|
2099 |
|
1959 |
125 |
101 |
23 |
1 |
2315 |
|
1960 |
291 |
277 |
12 |
2 |
2351 |
|
1961 |
478 |
456 |
22 |
|
2284 |
|
1962 |
26 |
10 |
16 |
|
2489 |
|
Total |
1316 |
1089 |
222 |
|
20203 |
22On peut supposer que la crainte de perdre son travail pour aller en Algérie a pu susciter des passages à l’insoumission, pour continuer à occuper un emploi dans une économie où le travail informel est très répandu. Mais, nous restons malgré tout insatisfait par cette hypothèse. Pour aller plus loin un détour par l’analyse d’André Loez qui a montré s’agissant de la Grande Guerre que les manières d’agir des soldats permettent d’accéder « à l’ordinaire des relations sociales »49 semble plus pertinent. Pour mieux comprendre le nombre relativement important d’actes de refus chez les jeunes guadeloupéens au regard de la situation martiniquaise, il faut insister sur l’originalité des relations sociales en Guadeloupe et surtout replacer dans la longue durée l’étude des cadres sociaux des sociétés post-esclavagistes antillaises. De fait, à la Martinique, le grand planteur, descendant des colons, appelé le « Béké », règne en maître sans partage depuis l’instauration de l’esclavage au XVIIe siècle. Si en 1794, la Révolution française se traduit par une abolition de l’esclavage en Guadeloupe et l’émigration des blancs créoles considérés comme contre-révolutionnaires, cette émancipation des esclaves ne touche pas la Martinique, car les planteurs martiniquais ont déjà fait allégeance à l’Angleterre alors en guerre contre la France. Lorsqu’en 1802, Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage en Guadeloupe, les grands planteurs guadeloupéens entre temps ont connu une régression sociale souvent en faillite, ils vendent leurs terres à des békés martiniquais50. Avec la mévente du sucre à partir de 1820 et les crises sucrières de 1884, ce sont des banques métropolitaines qui deviennent propriétaires de leur plantation en grande difficulté51. Ainsi, en Guadeloupe, un petit nombre d’habitations familiales appartenant à des descendants d’esclaves côtoie de grandes plantations aux mains d’un patron métropolitain, le plus souvent absent, vivant en métropole. À la Martinique, les propriétaires des grandes exploitations sont présents ou représentés par un « petit-blanc »52 apparenté à la famille bien souvent53, les relations de travail sont très personnalisées, voire paternalistes. On évite le recours au syndicat pour régler les conflits ; tandis qu’en Guadeloupe, elles sont impersonnelles54. Avec Pierre Bourdieu, on peut qualifier ce paternalisme de « violence symbolique », dans la mesure où le Martiniquais intériorise la domination du grand planteur. L’enquête orale que nous avons menée à la Martinique en témoigne puisqu’il n’était pas rare d’entendre cette phrase assez surprenante en créole de la part de Martiniquais noirs : béké la bon signifiant « le béké est quand même bon ». Compte tenu de l’histoire sociale divergente de la Guadeloupe depuis 1794, on ne retrouve pas à ce point dans les classes populaires, cette acceptation de la domination en « vertu de la tradition »55. On peut donc affirmer que les actes de refus relativement plus importants en Guadeloupe participent d’un continuum d’une résistance sociale des classes populaires plus marquée en Guadeloupe qu’en Martinique.
23Si le recours à la sociologie et à l’histoire sur la longue durée permet d’éclairer les pratiques contrastées des jeunes des classes populaires originaires de la Guadeloupe et de la Martinique face à la guerre d’Algérie, les registres matricules nous donnent des informations complémentaires. On peut ainsi identifier des motifs religieux à l’insoumission ou la désertion. Bien que l’objection de conscience ne soit pas encore reconnue durant la guerre – elle le devient en 1963 – les registres de la Martinique présentent le cas d’un déserteur dont on précise qu’il est objecteur de conscience. Il est incarcéré à la prison de Fresnes. Libéré, il ne rejoint pas son affectation et est considéré comme déserteur à partir du 5 septembre 1962. Il se présente volontairement le 2 octobre dans son régiment, mais refuse de porter la tenue militaire. Il est jugé par le tribunal militaire pour refus d’obéissance, puis écroué à Fresnes du 1er février 1963 jusqu’au 20 août 196456. Un autre objecteur de conscience est mentionné en Guadeloupe ; il est précisé qu’il loge au temple des adventistes de la Martinique, il s’agit sans doute d’un pasteur. Il est condamné le 15 janvier 1957 par le tribunal militaire de Bizerte à un an d’emprisonnement pour refus d’obéissance57. Enfin, les rapports des Renseignements généraux nous apprennent que des oppositions à la guerre par anticolonialisme se manifestent chez les appelés antillais issus de milieux populaires. Ces contestations se déroulent après la guerre sur les navires ramenant les appelés aux Antilles : On a appris au Havre, lors du retour au port, le 8 février, du paquebot « Flandres » que des meneurs autonomistes avaient provoqué des incidents à bord, en cours de traversée, pendant le voyage aller à destination des Antilles.
24Le navire transportait 150 militaires d’origine antillaise, en congé libérable. Dès le premier jour, soit le 10 janvier, ces militaires ont occupé les locaux communs réservés aux passagers de la classe « cabine ». Ils ont été harangués par l’un d’entre eux, le nommé Rémy58, mécanicien à Fort-de-France, qui a notamment déclaré : « La révolution est commencée. Votre attitude est un premier pas vers l’indépendance ».
25Deux autres meneurs se sont également mis en évidence : Lucien, maçon, domicilié à Grand-Ceffe, et Guy, élève-professeur, domicilié à Saint-François-de-Guadeloupe.
26Les autorités du bord, qui ont pu rétablir un calme relatif dès le deuxième ou troisième jour du voyage, déposeront un rapport de mer à l’Inscription Maritime du Havre59.
27Cette source ne permet pas d’estimer l’impact de ce discours politique tenu aux appelés. Mais elle illustre le fait que la politisation des appelés ne touche pas seulement le milieu étudiant, puisque deux meneurs sur trois sont respectivement maçon et mécanicien. Les sources écrites, comme les témoignages, attestent qu’après la guerre, certains appelés de milieux populaires ont pu être soumis à un discours politique les incitant à faire un lien entre l’expérience algérienne et la situation politique des départements d’Outre-mer. Antonin, étudiant, membre de l’AGEG, enrôlé dans le contingent en 1961, explique ainsi que les étudiants anticolonialistes diffusent leurs idées par le biais de l’Association des Anciens du contingent qu’ils créent à la fin de l’année 1962.
28Néanmoins, les cas de désertions ou d’insoumission bien moins nombreux chez les combattants issus du milieu étudiant interpellent par rapport à la profusion de discours anticolonialistes diffusés par les associations estudiantines antillaises. Force est de constater qu’il existe un certain conformisme chez les étudiants qui limite les désertions et l’insoumission pour ne pas perdre une situation sociale quasiment acquise. Il faut préciser que l’insoumission est punie d’un mois à un an d’emprisonnement60. Pour les insoumis qui n’ont pas été arrêtés, le tribunal militaire prononce la confiscation des biens. Les peines sont encore plus lourdes pour les déserteurs. Le cas du sous-officier Guy Cabort-Masson, relevé dans les registres matricules de la Martinique l’illustre. Ce militaire de métier est affecté le 29 novembre 1960 à Philippeville en Algérie dans le 49e BI. Il est porté déserteur le 28 décembre 1962 et condamné par contumace à 20 ans de détention criminelle et à la dégradation militaire pour « désertion à l’étranger en temps de paix »61. Les insoumis et les déserteurs demeurent des clandestins jusqu’aux lois d’amnistie qui sont promulguées successivement « le 23 décembre 964, le 17 juin 1966 et le 31 juillet 1968 »62. Déserter ou refuser de se soumettre à la conscription est donc un acte qui a un coût important en termes de carrière professionnelle, de relations familiales, de situation sociale. Les étudiants ont bien plus à perdre que leurs camarades issus de milieux populaires et ne sont pas prêts à ce saut sans retour dans l’inconnu. Ainsi, la mise en place d’un réseau d’exfiltration pour faciliter l’insoumission des étudiants antillais orchestré par des membres du Front Antillo-Guyanais pour l’autonomie (FAGA)63 en lien avec le FLN à Paris ne provoque pas de mouvement d’insoumission de grande ampleur. Ce n’est qu’un cercle restreint qui décide de franchir ce pas, plusieurs étudiants candidats à l’insoumission y renoncent finalement64. En 1961, les étudiants guadeloupéens Roland Thesauros et Aude Ferly, un étudiant martiniquais Daniel Blerald dit Boukman et l’instituteur guadeloupéen Sonny Rupaire, tous sursitaires, choisissent d’être insoumis65. Ils sont rejoints par le Martiniquais Guy Cabort-Masson, officier de Saint-Cyr, qui a déserté, refusant de cautionner les actes de torture de l’armée française dont il est témoin66. Tous sont accueillis dans le camp militaire de l’ALN à Oujda au Maroc. Chez les étudiants les plus politisés, la guerre d’Algérie est fondatrice de trajectoire militante. Après la guerre, le Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe (GONG), structure clandestine qui entend mener la lutte pour l’indépendance en Guadeloupe, constitue « un groupe chargé d’entraîner plus tard en Guadeloupe les futurs commandos »67. Ce groupe est formé à la lutte révolutionnaire en Algérie comme le dévoile un courrier daté du 21 décembre 1963 tamponné « GONG d’Algérie » et signé de l’insoumis Sonny Rupaire68.
29Mais, ces trajectoires militantes ne sont cependant qu’une minorité. L’analyse de l’ensemble des témoignages est avant tout heuristique pour identifier des constructions identitaires en lien avec le milieu social des soldats.
La guerre d’Algérie, une matrice identitaire en fonction des catégories sociales des enrôlés
30Les discours des appelés et des engagés sur l’Algérien, soldat ou civil, donnent l’occasion de mesurer l’impact de la guerre d’Algérie sur la construction identitaire des combattants. Le vocabulaire utilisé pour qualifier l’autre, les discours sur l’autre en définissant l’Algérien permettent aussi de se définir. L’identité n’a de sens qu’à travers les liens avec autrui, avec l’image de soi envoyée à d’autres et renvoyée par d’autres69. Les récits biographiques des anciens combattants, leurs perceptions des Algériens mettent au jour une construction identitaire illustrant le fait que « le plus court chemin de soi à soi passe par autrui »70. Pour les soldats des Vosges, l’Algérien, l’autre, apparaît dans les récits sous des stéréotypes négatifs. Le terme de « fellagha », qui signifie « brigand », est utilisé par presque tous les informateurs. Ceux qui ont apprécié l’univers militaire emploient les dénominations encore plus péjoratives de « fell », « fellouz ». Un appelé, Pierrot, avoue aussi qu’on appelait les Algériens « bougnoules » à l’époque. L’image négative de l’Algérien véhiculée par le discours colonial dispensé à l’école se renforce avec la guerre. Le sentiment de méfiance, la peur permanente de l’autre, apparaissent dans presque tous les témoignages de ces appelés vosgiens. Dans l’imaginaire de ces hommes, l’Algérien devient le synonyme du traître, de la duplicité, du criminel. Il attaque par-derrière, la nuit, c’est aussi le sauvage, celui qui est exclu de la civilisation, un fainéant congénital. Pour ces appelés, la misère des Algériens n’est pas due à une situation économique, au chômage, mais à un trait culturel, une tradition. Les relations interpersonnelles sont inexistantes entre ces appelés et la population civile, les rapports sociaux avec les familles algériennes sont distants, ils ne sont pas reçus dans l’intimité de la sphère familiale, ils sont toujours accueillis à l’extérieur de la maison ; le monde algérien leur est fermé. La vision qu’ils ont de l’Algérien ne repose pas sur des relations concrètes, mais sur une construction imaginaire. Pour les jeunes Vosgiens, la distinction entre civils et combattants algériens se brouille71. Les entretiens menés avec les appelés des Vosges mettent en exergue le couple civilisation/barbarie ; les Français étant considérés comme civilisés en opposition aux « manques de civilisation des Algériens »72. Raphaëlle Branche explique d’ailleurs que cette crainte de l’Algérien est également liée « au sentiment d’inquiétante étrangeté que suscite l’islam »73. Pour certains appelés des Vosges, la religion musulmane explique le déficit de civilisation des Algériens comme l’illustre le témoignage de Jean, cheminot :
« Jean : Le Tunisien est beaucoup mieux que l’Algérien. Dans cent ans, l’Algérien ne sera toujours pas civilisé. La chercheuse : Pourquoi ? Jean : Ben, avec leur religion, tout ça… La chercheuse : Les Tunisiens aussi sont musulmans… Jean : C’est pas pareil, ils y croient sans y croire »74.
31Ce rejet des Algériens pour des raisons religieuses vient de loin. L’affrontement entre l’Occident chrétien et le monde arabo-musulman symbolisé, entre autres, par l’invasion de l’Europe par les califes Omeyades puis par les croisades, est « au cœur du roman national » que l’on enseigne dans les écoles75. La visibilité des Algériens en métropole ne date pas de la fin de la guerre d’Algérie, puisqu’en 1954, on compte 220 000 à 250 000 Algériens dans l’Hexagone et ceux-ci sont déjà en butte au rejet de la part de la population de la métropole76. En 1951, lorsque l’on demande aux Français quel est le peuple qui leur est le moins sympathique, les Nord-Africains arrivent juste après les Allemands. Les résultats de l’enquête de terrain du sociologue Jacques Estrines, réalisée entre fin 1953 et début 1954 dans la petite ville minière de Chambon-Feugerolles dans le centre de la France, illustrent le racisme ambiant vis-à-vis du Nord-Africain vu comme « sale, voleur, toujours à l’affût d’une agression »77.
32Mais, cette méfiance envers les soldats algériens est aussi partagée par les soldats originaires des Antilles. Les anciens combattants antillais soulignent que dès leur arrivée, on les informe de surveiller leurs armes, car des conscrits algériens désertent en volant les armes. Pour Raoul, « la guerre d’Algérie, ce n’était pas une guerre, c’était une guérilla, l’ennemi était partout, même dans le bataillon, des soldats algériens pouvaient déserter et tuer des appelés avant de partir ». Paul se rappelle aussi que « l’on ne faisait pas toujours confiance aux Algériens, car certains trahissaient, ils étaient des indics, ils dénigraient la France aussi ». Il est vrai que de nombreux militaires d’origine algérienne deviennent des réfractaires à la guerre. Dès 1956, le 5e Bureau (celui du Renseignement) note une contagion du nationalisme dans les unités nord-africaines ; une estimation faite suite à l’appel sous les drapeaux de 1957, indique que l’armée française compte 47% de réfractaires algériens78. Le 15 mars 1962, on peut compter 7015 soldats réguliers ayant déserté. Ces déserteurs partent avec leurs armes, le grand mouvement de désertions de 1958, provoque la perte de 2345 armes79. Dans ce contexte, il faut de plus en plus de soldats pour gagner cette guerre qui ne dit pas son nom puisqu’il s’agit officiellement « d’opérations de maintien de l’ordre ». Mais, le nombre ne suffit pas, il faut armer idéologiquement les combattants pour éviter les désertions et toute critique des jeunes enrôlés sur l’action de l’armée en Algérie. C’est le rôle du 5e Bureau de l’État-Major en charge, dès 1957, de l’action psychologique. Les classes deviennent ainsi des moments d’exaltation du patriotisme. Il faut s’assurer que les appelés deviennent de bons patriotes prêts à donner leur vie pour défendre la patrie assiégée par les « fellaghas ». La formation morale et civique dans l’armée s’étendait sur trente heures d’instruction, dont huit heures d’informations sur l’Algérie ; enfin neuf heures étaient consacrées à l’action de l’armée en Algérie80. Les effets de cette propagande semblent plus efficaces chez les appelés des milieux ruraux dans l’Hexagone comme aux Antilles. Pierre, issu de la campagne guadeloupéenne, rapporte que durant les classes :
« On nous a mis dans une salle de cours et on nous a dit que l’on allait défendre la France, parce que nous sommes Français. Arrivés en Algérie, on nous a dit voilà, vous êtes en face de vos ennemis. Moi, j’ai répondu que je n’ai pas d’ennemis ici, les Arabes ne sont pas mes ennemis. Le chef m’a alors expliqué que l’on était Français et que les Arabes étaient les ennemis des Français. J’ai compris ce qu’il a voulu me dire »81.
33Cet extrait d’entretien rejoint plusieurs autres qui mettent en exergue une attitude de résignation des jeunes des milieux populaires face à la contrainte militaire. Nicolas Mariot qui analyse comment les soldats ordinaires ont tenu durant la Grande Guerre, souligne l’attitude empreinte de fatalisme dans les classes populaires qui se soumettent traditionnellement à la destinée dans les univers ségrégués qui sont les leurs82.
34L’État-Major est d’ailleurs parfaitement conscient que les appelés issus des campagnes sont plus perméables à l’action psychologique ; les instructeurs s’attachaient à appuyer leurs discours sur les jeunes ruraux en faisant valoir une similitude entre leur attachement à la terre et l’idée de patrie83. La brochure, le Bled, distribuée à la descente du bateau, complète l’action psychologique initiée par les classes84. C’est un véritable conditionnement qui est mis en place par le 5e Bureau. Pour gagner cette guerre, il faut gagner la bataille des esprits, de l’opinion publique. En l’occurrence la propagande insiste sur les réalisations françaises et les destructions causées par le FLN. Il faut diaboliser l’Arabe et en faire un être exclu de la civilisation. Ce conditionnement normalise aussi la violence comme l’indique le slogan « Toi ou lui », inscrit sur une affiche durant les classes, puisqu’il faut tuer pour ne pas être tué85. Il explique aussi l’intégration de stéréotypes négatifs sur l’Algérien chez les soldats antillais qui restent plus longtemps dans le milieu militaire. Il faut ajouter que les enrôlés originaires de l’Outre-mer sont l’objet d’une action publique spécifique qui vise à éviter qu’ils soient influencés par les idées anticolonialistes. Le Premier ministre, Michel Debré, tente ainsi d’initier dès 1961 un encadrement spécifique des recrues originaires de l’empire, qui sont dirigées dans les centres de formations professionnelles de l’armée. Dans une note à l’attention de l’Amiral Evenou, en date du 21 novembre 1961, il demande à ce dernier de promouvoir la nomination du Général Dunoyer de Segonzac pour les encadrer :
35Le général de Segonzac peut orienter les centres qui sont à sa disposition en faveur, aussi bien des musulmans et des musulmanes qu’en faveur de jeunes gens et de jeunes filles en provenance, soit des Antilles, soit de La Réunion, soit des États africains. Il a, en tous ces domaines, une vue très juste des choses. […] Pierre Messmer me paraît d’accord, mais d’après ce que je sais les bureaux du Ministère mettent toute la mauvaise volonté du monde. Les cadres qui étaient affectés à ces centres sont enlevés, on ne lui fournit pas le personnel bien peu nombreux, mais cependant nécessaire dont il a besoin, etc86.
36Le ministre des Armées, Pierre Messmer, partage le point de vue de Michel Debré au sujet des enrôlés originaires des DOM comme l’indique une note qu’il rédige le 1er avril 1963 :
37Les ressortissants des départements et territoires d’outre-mer appelés au service militaire constituent des contingents dans les caractères sont nettement différents des contingents métropolitains. […] Transférés dans un milieu qui leur est étranger à beaucoup de points de vue, ils sont dépaysés et offrent un terrain de prédilection aux influences de toutes sortes, le plus souvent néfastes. […] Il semble notamment que les appelés des Départements et Territoires d’Outre-mer ne doivent pas être dispersés dans de trop nombreuses unités, variant à chaque contingent, mais au contraire affectés dans des unités choisies toujours les mêmes, et dont les cadres auraient ainsi la possibilité de s’adapter au caractère particulier de leurs recrues. Toutefois ce système devrait ménager les contacts avec les recrues métropolitaines pour ne pas créer de discrimination87.
38Cet encadrement se traduit par un bourrage de crâne qui impacte davantage les engagés, comme l’illustre le témoignage d’Ernest. Après avoir fait la guerre d’Indochine, il explique qu’il préfère les « Viets » aux Algériens. « L’Arabe est quelqu’un d’hypocrite et de roublard et il l’est toujours resté ». L’action psychologique menée par la hiérarchie militaire invite aussi le conscrit à se différencier de l’Algérien. Par une série de distinctions pointées par les discours tenus par la hiérarchie militaire, le soldat, citoyen français se rassure sur son identité de civilisé et se met à distance des « indigènes »88. C’est ainsi qu’il faut décrypter le témoignage de Benoist, engagé guadeloupéen qui souligne que les Algériens, y compris ceux qui sont dans l’armée française, ne sont pas des Français. « À l’heure du casse-croûte, on se rencontrait, ça se voyait qu’ils n’étaient pas Français, physiquement, mais aussi leur façon de vivre n’a rien à voir avec la métropole, leur accoutrement aussi est bizarre, ils portent la djellaba »89. Mais, le message ne passe pas chez tous les appelés et en particulier chez les étudiants antillais. Antonin, étudiant anticolonialiste, membre de l’AGEG se dit révolté par les films de propagande qu’ils visionnaient, insistant sur les actions positives de la France en Algérie. Raoul, étudiant en école d’ingénieur et sous-officier90 n’adhère pas non plus à ce discours de l’Armée. « Il faut le voir pour le croire », dit-il :
« On voyait des hectares et des hectares d’orangers et de vignes qui appartenaient aux pieds noirs et un peu plus loin, au même endroit, tu vois un petit village en haut de la montagne où sont regroupés l’ensemble des Algériens qui vivent dans la misère, des choses vraiment qui te choquent ».
39Il reste que les discriminations envers les Algériens mettent en évidence en contrepoint l’intégration des soldats antillais comme le signale le témoignage de Martin :
« Dans mon camp, j’étais le seul Guadeloupéen et le seul Noir. J’étais considéré comme un Blanc. Par contre, les appelés métropolitains étaient méprisants et racistes avec les Arabes, ils les appelaient bougnoules. Ils se battaient souvent entre eux, les Métros et les Arabes ».
40La guerre, c’est aussi une expérience d’intégration avec les autres camarades du contingent et les militaires métropolitains de manière générale. Durant les classes, Martin ressent déjà qu’il fait partie d’une grande famille, « j’étais le seul Noir dans le camp où j’étais, j’étais le planton d’un sergent (je nettoyais sa chambre). Je ne montais pas la garde dans le froid grâce à lui. C’était mon protecteur ». Un seul appelé antillais de notre corpus, interrogé sur la question du racisme, mentionne avoir été victime de discrimination de la part des militaires métropolitains. De manière générale, l’étranger, c’est l’Algérien, ce n’est pas le Noir. Il faut dire que des instructions ont été données pour veiller à une bonne intégration des appelés des DOM dans le contingent. Un document extrait du Conseil restreint de 1961 sur l’Outre-mer précise :
41Il conviendrait que les appelés soient traités de la même manière qu’ils soient autochtones ou métropolitains et que la solde ne soit pas fixée pour ceux-ci à un chiffre de six à huit fois plus élevé que pour ceux-là91.
42La guerre d’Algérie intervient dans la socialisation politique et la construction identitaire de tous les appelés. Pour les appelés des Vosges, issus du milieu communiste ou du monde étudiant, comme pour les appelés antillais affiliés aux associations étudiantes anticolonialistes (l’AGEG et l’AGEM), la guerre d’Algérie a pu faire naître des idées anticolonialistes ou contribuer à renforcer ces idées. Certains appelés antillais des classes populaires sont sensibles à leur retour d’Algérie aux idées anticolonialistes, à la revendication indépendantiste qui est diffusée par des appelés déjà plus politisés. Pour cette catégorie d’appelés, la guerre remet donc en cause leur sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Pour les appelés antillais des classes populaires qui disent ne pas s’intéresser à la politique avant de partir, la guerre d’Algérie est un moment d’intégration à la communauté nationale. La camaraderie nouée avec certains appelés de la métropole et le sentiment de protection qu’assure le groupe, jouent un rôle important dans l’appréciation de l’intégration. Richard Hoggart souligne ainsi que « ce qui fait la cohésion de l’armée, ce n’est ni la discipline, ni l’esprit de corps, ni la conscience civique […], mais le réseau serré des relations personnelles qui se crée entre les hommes à l’intérieur »92. Le cas de Matthieu confirme cette idée d’une solidarité des appelés face à l’adversité. Il devient militant du GONG à son retour en Guadeloupe, il explique pourtant que ce n’est pas la guerre d’Algérie qui l’a politisé. Il s’entendait même très bien avec son chef métropolitain. C’est l’émeute de mai 1967, dans laquelle les gendarmes mobiles tirent sur la foule qui fait de lui un militant indépendantiste. Martin se rappelle la solidarité et des liens de camaraderie qui existaient entre les appelés. Il s’est lié d’amitié avec un appelé métropolitain durant son service militaire en Algérie. « Nos deux lits étaient superposés, on passait des heures à parler ». Il a 80 ans et ils s’appellent encore régulièrement. « Il y avait une certaine solidarité entre les appelés », précise-t-il. « Certains qui ne savaient pas écrire demandaient un coup de main à d’autres pour écrire une lettre à leur famille ou à leur petite amie ; on rigolait bien ensemble ». Le fait d’être bien intégré dans l’armée, de ne pas être victime de racisme n’a pas suscité de réflexes identitaires. S’il y a des exclus, ce ne sont pas les Antillais, ce sont les appelés algériens musulmans. Considérés comme une catégorie à part, ils subissent les différenciations sociales ; le cloisonnement ethnique, la discrimination raciale à l’intérieur du régiment93. Pour les combattants antillais, le fait d’être considérés comme Français, tandis que les Algériens sont rejetés, consolide un sentiment d’appartenance à la nation. Pour les appelés des Vosges qui ont une vision racisée de l’Arabe, la guerre d’Algérie permet, en définissant l’autre, de se définir également. On peut dire que le sentiment national est importé de la périphérie vers le centre métropolitain94. En ce sens, la guerre d’Algérie, pour les recrues antillaises et vosgiennes de milieu populaire, apparaît comme un apprentissage du sentiment national qui se surimpose à la culture nationale diffusée par l’école. En définitive, l’autre, c’est l’Arabe musulman, c’est celui que l’Islam éloigne de la civilisation. L’expérience de guerre que racontent les recrues antillaises et vosgiennes témoigne du fait que pour ces jeunes, être Français, c’est une compétence plus culturelle que raciale. Les désertions de conscrits algériens ont occulté l’allégeance des autres Algériens et en particulier des harkis à la France. C’est une représentation fixe et monolithique de l’Algérien, fanatique religieux, traître que certains appelés ou engagés emportent ainsi avec eux en métropole à la fin de la guerre. Pour Claire Mauss-Copeaux, « l’idéologie colonialiste a diffusé la peur de l’autre dans l’opinion, la guerre coloniale l’a développée, la mémoire collective l’a entretenue »95. On peut dire qu’il y a une continuité entre temps de paix et temps de guerre, la guerre d’Algérie a activé une culture raciste déjà préexistante. Claire Mauss-Copeaux identifie néanmoins deux groupes parmi les conscrits interrogés dans le département des Vosges. Le plus important comprend ceux qui ont accepté l’indépendance de l’Algérie. Dans ce groupe, qui comprend les conscrits les plus diplômés, certains revendiquent une appartenance de gauche, les autres se réfèrent à l’humanisme ou au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils dénoncent la « sale guerre », la guerre injuste aussi ou tout simplement la guerre. Le second ensemble est composé d’un petit nombre d’interviewés sensibles au discours du Front National, nostalgiques de l’Algérie française et anti-Arabe96.
43Chez les anciens combattants antillais interrogés, on peut également distinguer deux groupes identitaires. Le premier est constitué de ceux qui sont confortés dans un engagement anticolonialiste qui se développe dans le milieu universitaire et en particulier dans les associations estudiantines antillaises. Ils se reconnaissent une proximité avec l’Algérien, proximité basée sur des critères politiques. Dans ce dernier cas, l’identité affichée est alors politique et prend une dimension internationaliste. Sociologiquement, on retrouve bien plus d’étudiants et de jeunes issus de la petite bourgeoise dans ce groupe. Le second réunit ceux qui pensent avoir fait leur devoir. Pour ces derniers, la guerre a renforcé leur relation avec la communauté nationale : ils se sont sentis Français et intégrés à leur bataillon, ils ont expérimenté la camaraderie, la solidarité de groupe face à l’adversité. Ils ont vu deux camps s’affronter les Français et les autres, les Algériens97. L’origine géographique des combattants n’est finalement pas un critère discriminant s’agissant des mémoires de la guerre d’Algérie. La guerre trace une frontière politique entre ceux qui conçoivent une francité qui ne peut assimiler l’Algérien, considéré comme exclu d’une civilisation occidentale et chrétienne. C’est alors l’identité culturelle qui définit le Français par opposition à l’Algérien. Benjamin Stora estime qu’avec la guerre d’Algérie, « l’espace classique du racisme en France, jusqu’alors très largement dominé par l’antisémitisme “s’enrichit” d’une dimension supplémentaire, le racisme anti-arabe »98. Il apparaît ainsi que la guerre d’Algérie a une fonction didactique pour les combattants métropolitains, comme pour les soldats antillais, contribuant à prendre conscience de soi, à produire un auto-classement par rapport à l’Algérien, à se concevoir d’un point de vue identitaire et politique. Au sortir de la guerre, ceux qui n’ont pas pris de recul par rapport à l’idéologie coloniale inculquée sont plus racistes, ceux qui ont remis en question cette idéologie sont plus antiracistes et anticolonialistes. En somme, que l’on soit appelé des Antilles ou des Vosges, la guerre d’Algérie questionne le rapport à l’idéologie coloniale, à une vision racisée de l’Algérien et met en exergue deux groupes identitaires : l’un structuré par une identité politique anticolonialiste ou de gauche, l’autre fondée sur un essentialisme.
44En conclusion, il apparaît que les données analysées dans cet article nous autorisent à affirmer que la guerre d’Algérie intervient dans la socialisation politique et la construction identitaire des jeunes contemporains de la guerre d’Algérie. Cette étude met au jour un faisceau de facteurs qui expliquent cette politisation différenciée de la jeunesse. L’origine sociale, les ressources culturelles, les interactions sociales, l’action publique, les dispositions militantes construites sur la longue durée sont autant d’éléments qui permettent de recomposer le « miroir brisé » de la politisation de la jeunesse99. L’acculturation à une culture d’empire véhiculée par l’école républicaine est remise en cause dans le milieu étudiant, catégorie favorisée socialement, qui dispose de ressources culturelles pour contester l’ordre établi. Les étudiants antillais, en particulier, socialisés politiquement par le biais des associations estudiantines ouvertement anticolonialistes, disposent de compétences militantes leur permettant de s’investir dans des actions contestataires, telles que la manifestation, qui a un faible coût social pour leur carrière professionnelle. Dans un continuum s’étendant de l’annonce de la guerre au retour à la vie civile, les étudiants apparaissent pour cette génération comme des « intermédiaires culturels », qui ont contribué à la remise en cause du bienfondé de la colonisation. L’idéal-type du réfractaire guadeloupéen à la guerre d’Algérie issu des classes populaires invite néanmoins à nuancer l’image d’une politisation par le haut de cette classe d’âge durant la guerre d’Algérie. Les relations que l’on peut faire entre les appartenances de classe et les prises de position sur la guerre sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. L’exemple guadeloupéen atteste qu’il a existé des formes d’autonomisation politique des classes populaires durant cette période. Plus généralement, dans les espaces sociaux ou la médiation syndicale est inscrite dans la tradition, on peut parler d’une familiarisation au politique qui offre des opportunités politiques pour contester plus facilement la guerre. En contrepoint, l’instauration du 5e Bureau en charge de l’action psychologique, donne à voir la mise en place d’une action publique volontariste particulièrement performative. Elle atteint généralement son objectif qui est de développer le conformisme à l’ordre politique colonial en particulier au sein de la jeunesse populaire. On ne peut pas conjuguer au singulier la mémoire de la guerre d’Algérie. Cet article illustre une pluralité de « générations d’Algérie » lézardées par les catégories sociales et culturelles ; en ce sens, la guerre d’Algérie n’est pas une matrice uniformisatrice pour la jeunesse. Ou, pour paraphraser Karl Mannheim, on peut dire que le conflit isole des unités générationnelles à l’intérieur de la « génération d’Algérie », marquées chacune par une socialisation spécifique. Il reste que la question de la politisation de la jeunesse au temps de la guerre d’Algérie met en évidence le poids et la pérennité des structures sociales qui enserrent les individus. La contestation de l’ordre colonial durant la guerre d’Algérie est à réinscrire dans des dynamiques contestataires plus générales de l’ordre social, qui prédisposent à un horizon d’attentes propice aux mobilisations.
Notes
1 Sirinelli Jean-François, Les baby-boomers. Une génération 1945-1969, Paris, Fayard, 2003, 330 p.
2 Pagis Julie, Mai 68, un pavé dans leur histoire. Événements et socialisation politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2014, 344 p.
3 Sirinelli Jean-François, « Génération et histoire politique », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1989, n°22, pp. 67-80.
4 Lavabre Marie-Claire, « La mémoire collective comme métaphore », Mélanges de la Casa de Velázquez, 2020, vol. 50, n°1, pp. 275-283.
5 Buton François, « Une ‘génération du feu’ ? Perspectives de recherche sur les appelés de la guerre d’Algérie », Pôle Sud, 2012, vol. 1, n°36, pp. 31-48.
6 Mannheim Karl, Le Problème des générations, Paris, Armand Colin, 2011, 168 p.
7 Audoin-Rouzeau Stéphane, « Historiographie et histoire culturelle du Premier Conflit mondial. Une nouvelle approche par la culture de guerre ? », in Maurin Jules, Jauffret Jean-Charles (éd.), La Grande Guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, Université Paul Valéry-Montpellier III (E.S.I.D.), 2002, pp. 323-337.
8 Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Point histoire, 2013, 394 p.
9 Ayant été agressée verbalement et harcelée au téléphone par le témoin, nous avons estimé que notre jugement sur ce témoin pouvait être entaché d’un manque d’objectivité et nous n’avons pas retenu ce témoignage.
10 D’après la consultation des fiches matricules des témoins aux archives militaires.
11 Jauffret Jean-Charles, La guerre d’Algérie, Les combattants français et leur mémoire, Paris, Odile Jacob, 2016, pp. 18-20.
12 L’insoumission : c’est le refus d’un citoyen appelé au service militaire de répondre à la convocation et de se rendre dans son unité. On est déclaré insoumis après trente jours.
13 Soldat déjà incorporé qui quitte son unité.
14 Archives du GONG (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), organisation clandestine militant pour l’indépendance de la Guadeloupe en Algérie et à Cuba conservées depuis ma recherche doctorale aux archives départementales de la Guadeloupe (cote 61J).
15 Deloye Yves, Haegel Florence, « La politisation : du mot à l’écheveau conceptuel », Politix, 2019, vol. 3, n°127, pp. 59-83.
16 Guyon Stéphanie, « Trajectoires post-coloniales de l’assimilation », Politix, 2016, vol. 4, n°116, pp. 9-28.
17 Mam Lam Fouck Serge, Histoire de l’assimilation. Des « vieilles colonies » françaises aux départements d’outre-mer. La culture politique de l’assimilation en Guyane et aux Antilles françaises (XIXe et XXe siècles), Matoury, Ibis Rouge, coll. « Espace outre-mer », 2006, 258 p.
18 Zebus Jean, Deux et deux font quatre, Paris, L’Harmattan, 1996, coll. « Lettres des Caraïbes », p. 43.
19 Leiris Michel, Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance Hors Serie »,1955, p. 113.
20 Entretien avec Marta en date du 25 janvier 2021.
21 Mauss-Copeaux Claire, Appelés en guerre d’Algérie, la parole confisquée, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2002, p. 20.
22 Ibid.
23 Ruscio Alain, Les communistes et l’Algérie, des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962, Paris, La Découverte, 2019, p. 19.
24 Ibid.
25 Mauss-Copeaux Claire, op. cit., p. 21.
26 Ibid., p. 20.
27 Lemaire Sandrine et Blanchard Pascal dir.), Culture coloniale 1871-1931, Paris, Autrement, coll. « Revue Autrement Memoires », 2003, 256 p.
28 Mauss-Copeaux Claire, op. cit.
29 Jauffret Jean-Charles, La guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire, Paris, Odile Jacob, coll. « Histoire », 2016, p. 21.
30 Ibid.
31 U.I.E. : Union internationale des étudiants, associations d’étudiants sous obédience des pays de l’Est.
32 Archives nationales (AN), fonds Foccart, AG/5(F)/3499.
33 Graphique réalisé par Karine Sitcharn et Louise Filoche-Rommé à partir du dépouillement des registres matricules de Guadeloupe et de Martinique.
34 Mauss-Copeaux Claire, op. cit., p. 29.
35 Jauffret Jean-Charles, op. cit., pp. 229-230.
36 Rodionoff Marius Loris, Désobéir en guerre d’Algérie, La crise de l’autorité dans l’armée française, Paris, Le Seuil, 2023, p. 81.
37 Ibid., p. 108.
38 Quemeneur Tramor, « Une guerre sans ‘non’ » ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) », Thèse de doctorat en Histoire, sous la direction de Stora Benjamin, soutenue à l’Université Paris-VIII, 2007.
39 Mauss-Copeaux Claire, op. cit.
40 Loez André, 14-18. Les refus de la guerre, une histoire des mutins, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2010, p. 21.
41 Tableau réalisé par Karine Sitcharn et Louise Filoche-Rommé à partir des registres matricules de Guadeloupe et de Martinique.
42 Le terme « Béké » désigne le descendant du colon à la Martinique.
43 Mauger Gérard, « 16. Bourdieu et les classes populaires. L’ambivalence des cultures dominées », in Coulangeon Philippe (éd.), Trente ans après La Distinction, de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 2013, pp. 243-254.
44 11 insoumis et cinq déserteurs martiniquais sont notifiés. Il ne nous est pas possible d’analyser le profil sociologique des insoumis et déserteurs martiniquais car l’agent recenseur n’a pas notifié le niveau d’étude et/ou le métier pour ces jeunes.
45 Registres matricules de Guadeloupe.
46 Le refus d’obéissance concerne le militaire qui refuse d’obéir aux ordres. Il est puni d’un à deux ans d’emprisonnement, nous n’avons relevé que les refus d’obéissance sanctionnés par des mesures d’emprisonnement.
47 Registres matricules de Guadeloupe.
48 Tableau réalisé par Karine Sitcharn et Louise Filoche-Rommé à partir des registres matricules de Guadeloupe et de Martinique.
49 Loez André, op. cit., p. 29.
50 Regent Frédéric, « Émigration et gestion des plantations pendant la liberté générale en Guadeloupe (1794-1802) », La Révolution française, 2018, vol. 15, pp. 1-26.
51 Schnakenbourg Christian, Histoire de l'industrie sucrière en Guadeloupe au XIXe et XXe siècles. Tome 2 : La transition post-esclavagiste, 1848-1883, Paris, L'Harmattan, 2007, 164 p.
52 Descendant de colons peu fortuné.
53 Zébus Marie-Françoise, « Paysannerie et économie de plantation : le cas de la Guadeloupe, 1848-1980 », Ruralia : revue de l’Association des ruralistes français, 1999, vol. 5, pp. 55-83.
54 Benoist Jean, « Type de plantation et groupes sociaux à la Martinique », Cahiers des Amériques latines, 1968, n°2, pp. 130-160.
55 Weber Max, Économie et Société. Tome I. Les catégories de la sociologie, Paris, Pocket, coll. « Pocket Agora », 1971, p. 56.
56 Appelé martiniquais de la classe 1961, Archives militaires de la Martinique, Fort Desai.
57 Appelé guadeloupéen de la classe 1954, Archives militaires de la Guadeloupe, Camp Dugommier.
58 Nous avons anonymisé les noms des protagonistes.
59 Archives nationales (AN), fonds Foccart, AG/5(F)/3498 : Note des RG datée du 11 février 1963 signalant l’émergence de revendications indépendantistes sur un bateau qui ramène les appelés aux Antilles.
60 Quemeneur Tramor, « La désobéissance de militaires français en faveur de l’Algérie française », in Jauffret Jean-Charles (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Édition Autrement, 2003, 576 p.
61 Engagé volontaire de la classe 1957, Archives militaires de la Martinique, Fort Desai.
62 Gacon Stéphane, « Les amnisties de la guerre d’Algérie (1962-1982) », Histoire de la justice, 2005, vol. 1, n°16), pp. 271-279.
63 FAGA : Front Antillo-Guyanais pour l’Autonomie : Organisation qui prône l’autonomie des Antilles-Guyane qui est dissoute en 1960 par Michel Debré, elle survit ensuite clandestinement.
64 Entretien avec l’insoumis Roland Thesauros en date du 9 septembre 2016, 10 octobre 2016, 21 janvier 2021.
65 Entretien avec l’insoumis Daniel Boukman en date du 19 août 2016.
66 Sitcharn Karine, « Génération d’Algérie, les Antilles et la jeunesse des années 50-60. Parcours d’appelés, d’engagés volontaires et d’insoumis antillais », Cahiers des Anneaux de la Mémoire, 2018, n°18, pp. 193-214.
67 Archives départementales de la Guadeloupe (ADG), 61J, fonds privé du GONG, courrier de Sonny Rupaire au commandant du camp d’entraînement de Tiaret, 13 novembre 1963.
68 Ibid.
69 Heinich Nathalie, « Chapitre 8. Ce qu’est l’identité », in Heinich Nathalie (dir.), Ce que n’est pas l’identité, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2018, pp. 105-110.
70 Ibid.
71 Mauss-Copeaux Claire, op. cit., p. 249.
72 Ibid.
73 Branche Raphaëlle, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, coll. « La suite des temps », 2001, p. 26.
74 Branche Raphaëlle, op.cit., p. 249.
75 Ruscio Alain, op.cit., p. 20.
76 Ibid.
77 Op. cit., pp. 20-21.
78 Ageron Charles-Robert, « Les militaires algériens dans l’armée française de 1954 à 1962 », in Jauffret Jean-Charles (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Édition Autrement, coll. « Mémoires », 2003, 573 p.
79 Ibid.
80 Bantigny Ludivine, Le Plus Bel Âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des « Trente Glorieuses » à la guerre d’Algérie, Paris, Fayard, 2007, p. 325.
81 Témoignage d’un appelé guadeloupéen.
82 Mariot Nicolas, op.cit., pp. 323-324.
83 Bantigny Ludivine, op. cit., p. 328.
84 Jauffret Jean-Charles, op. cit., p. 65.
85 D’après un entretien réalisé avec un appelé guadeloupéen.
86 Archives nationales (AN), fonds Debré, 2DE12, note du Premier ministre Michel Debré à l’amiral Evenou, 21 novembre 1961.
87 Archives nationales (AN), fonds Foccart, AG/5(F)/706, note du ministre des Armées Pierre Messmer au chef d’état-major des armées, 1er avril 1963.
88 Branche Raphaëlle, op.cit., p. 27.
89 Témoignage de Benoist, engagé volontaire guadeloupéen.
90 Raoul a le grade de sergent.
91 Archives nationales (AN), fonds Foccart, AG/5(F)/741.
92 Hoggart Richard, Le sens commun, La culture du pauvre, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Sens Commun », 1970, p. 335
93 Stora Benjamin, Appelés en guerre d’Algérie, Paris, Gallimard, coll. « Decouvertes gallimard », 1997, p. 35.
94 Stoler Ann Laura, La Chaire de l’Empire : Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, coll. « Genre et Sexualité », 2013, p. 123.
95 Mauss-Copeaux Claire, op. cit., p. 260.
96 Mauss-Copeaux Claire, op. cit, pp. 198-199.
97 Il s’agit de la majorité des entretiens.
98 Stora Benjamin, Le transfert d’une mémoire, de l’« Algérie française » au racisme anti-arabe, Paris, La Découverte, 1999, p. 36.
99 Agulhon Maurice, La République au village. Les populations du Var, de la Révolution à la IIe République, Paris, Seuil, coll. « Univers Historique », 1979, 576 p.
Pour citer cet article
A propos de : Karine Sitcharn
Karine Sitcharn est membre de l’ENS/EHESS (CMH), CREDDI-LEAD.

