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Les effets de la rencontre postcoloniale sur la vie politique française

Résumé
L’indépendance algérienne lègue à la société française une situation inédite, puisqu’elle se traduit par l’émergence de nouveaux « groupes d’individus » dans la société française (pieds-noirs, harkis, anciens combattants). Une telle situation crée les conditions d’une rencontre inédite - la rencontre postcoloniale - entre des entrepreneurs de cause, appliqués à présenter comme homogènes des groupes hétéroclites, et des élus susceptibles de donner corps à la fiction en travaillant au courtage de « votes catégoriels ». Dans ces conditions, il est possible de comprendre certaines transformations de la vie politique française. D’abord à travers l’importance de l’Algérie comme opérateur de clivage dans la vie politique française, ensuite à travers une profonde modification des politiques mémorielles, qui cessent progressivement de célébrer l’unité nationale pour concerner les revendications de groupes particularisés.
Inhoudstafel
1La guerre d’Algérie est à l’origine de plusieurs transformations de la vie politique française. Comme le souligne Todd Shepard1, les réalignements qui se produisent dès 1962 sont à la fois idéologiques et institutionnels. Idéologiques, en ce sens que l’indépendance algérienne, impensable auparavant, se trouve en quelques mois inscrite dans le « sens de l’histoire », dans le registre de l’inéluctable ; institutionnels, car la réforme constitutionnelle de 1962 et le retour du « chef de l’État fort », via son élection au suffrage universel direct, est proposée dès que l’indépendance algérienne est proclamée, et justifiée par la nécessité de combattre les « ennemis de la France » qui agissent au sein de l’Organisation Armée Secrète (OAS)2. Dans ces conditions, la France de 1962 est bien une République en situation à la fois post-coloniale et post-algérienne. Une telle situation pourra, à l’évidence, être considérée comme paradoxale : l’Algérie, rattachée initialement au ministère de la guerre, puis au ministère de l’intérieur avec le passage au régime civil (1870), n’a jamais été considérée comme une colonie, puisqu’elle n’a jamais dépendu, à l’image des autres possessions impériales, du ministère des colonies3 ; pourtant, c’est bien l’indépendance algérienne qui marque la fin de la période coloniale. C’est la raison pour laquelle, au-delà des réalignements idéologiques et constitutionnels, il faut investir la notion de situation postcoloniale4, construite par analogie avec celle de situation coloniale de Georges Balandier5. Tandis que la situation coloniale désigne une relation de domination infligée par une minorité étrangère à une majorité indigène sur le fondement d’une supériorité économique et militaire, et justifiée par une prétendue supériorité civilisationnelle, la situation postcoloniale ne désigne pas stricto sensu une relation de domination : elle englobe le passé impérial et la période qui suit les indépendances, et renvoie à des questionnements identitaires, à une forte demande de retour sur la séquence coloniale – et cela dans les anciennes colonies comme dans les anciennes métropoles. De fait, et même si l’extrême dispersion des études postcoloniales interdit d’en faire un courant intellectuel unifié ou un « programme de recherche »6, le postcolonial peut désigner à la fois le moment qui suit la fin des empires, et une catégorie analytique dans laquelle s’inscrivent, parmi d’autres travaux, des enquêtes de sciences sociales.
2C’est précisément dans cette dernière catégorie que s’inscrit notre propos, qui porte sur la « chair de l’empire » : l’indépendance algérienne lègue à la société française une situation inédite, puisqu’elle se traduit par l’émergence de nouveaux « groupes d’individus » dans la société française : les pieds-noirs, les harkis, et les anciens combattants d’une guerre non reconnue comme telle puisqu’il s’agit alors, officiellement, d’opérations de maintien de l’ordre sur des départements français. Dans ces conditions, on pourra distinguer, avec Gérard Noiriel7, ceux qui relèvent de la notion de « groupes sociaux » de ceux qui renvoient à celle de « catégories sociales ». Dans le premier cas, qui peut-être illustré par les pieds-noirs, il s’agit de groupes dont l’existence est due à la mobilisation d’entrepreneurs de cause8 qui parviennent à faire reconnaitre leur existence et leur place au sein d’une société ; dans le second cas, comme l’illustrent les harkis, les groupes qui relèvent de la notion de « catégories sociales » correspondent à ceux dont la désignation provient de stigmates assignés par d’autres groupes, dans le cadre d’interactions sociales complexes – et cela même si le stigmate peut, à la suite, être retourné. De la sorte, les mobilisations entreprises au sein de groupes dont les ressources et les répertoires d’action sont variables, construites par des militants formulant à la fois des demandes d’indemnisation et des demandes de reconnaissance en construisant des récits mémoriels pour négocier une place dans le récit national, sont susceptibles de générer des interactions avec les élus qui, dans le cadre de leur compétition pour le contrôle de mandats électifs et du travail de courtage des voix, prennent en charge la question des « mémoires algériennes ». Et c’est à travers les liens progressivement tissés entre les élus et les entrepreneurs de cause qu’il est possible d’observer certaines transformations, parfois relativement récentes, de la vie politique française, même si l’indépendance algérienne a aujourd’hui plus de 60 ans.
3Il s’agira donc, dans un premier temps, de dégager les conditions d’émergence d’une rencontre inédite entre des élus et des entrepreneurs de cause, que nous avons appelé la « rencontre postcoloniale »9. Il conviendra, à la suite, d’en préciser les effets sur la vie politique française alors que les mémoires algériennes font l’objet d’un passage au politique. Enfin, il s’agira de souligner dans quelle mesure cette rencontre permet d’analyser les transformations de la vie politique engendrées par la gestion des mémoires algériennes, mais aussi d’invalider certaines grilles de lecture des « mémoires algériennes » qui conservent une certaine visibilité en passant du monde savant au monde militant.
De la mobilisation mémorielle à la notion de « rencontre postcoloniale »
4« La chair de l’empire », on l’a dit, ce sont les nouveaux groupes d’individus dont la présence, au sein de la société française, est la conséquence directe de l’indépendance algérienne et de la guerre d’Algérie. Le cas des pieds-noirs peut être, ici, prioritairement mobilisé pour décrire la politisation des enjeux mémoriels et les conditions d’émergence de la rencontre postcoloniale – même si les harkis et les anciens combattants ne sauraient être occultés. En effet, les anciens combattants d’Algérie sont regroupés dans plusieurs fédérations (Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (FNACA), Union nationale des anciens combattants d'Afrique du Nord (UNACAF), Association républicaine des anciens combattants (ARAC)) pour faire reconnaître leur statut d’ancien combattant alors que la guerre d’Algérie est, au départ, niée comme telle – selon la fameuse expression consacrée par Bertrand Tavernier de « guerre sans nom »10. Ce sont également les moins enquêtés, en dépit de travaux de qualité11, mais la confrontation des prises de positions dans l’espace des mobilisations des anciens combattants d’Algérie rend compte d’un élément invariant pour les trois principaux groupes d’individus concernés : ici comme ailleurs il existe des clivages, puisque tandis que la FNACA ou l’ARAC soutiennent depuis longtemps la reconnaissance du 19 mars comme journée officielle de la fin de la guerre d’Algérie12, l’UNACAF défend des positions plus conservatrices, et proches de celles de certaines associations de rapatriés. Ainsi, la notion de « guerres de mémoires »13 ne saurait faire sens pour opposer des groupes porteurs de mémoires fragmentées, mais pour décrire des luttes de labellisation à l’intérieur des groupes concernés. Les mêmes enjeux traversent par exemple les harkis, lorsque l’association harkis et droit de l’homme fait valoir son opposition à la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 dispose que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de l’œuvre française outre-mer », tandis que d’autres, notamment inscrits dans des fédérations de rapatriés au côté de pieds-noirs, peuvent appartenir à des structures militantes qui soutiennent le texte (comme la Fédération Nationale des Rapatriés). Ils traversent également les pieds-noirs, puisque, le 8 novembre 2008, est créée une association, l’Association Nationale des Pieds-Noirs Progressistes et de leurs Amis (ANPNPA), qui se donne deux objectifs :
« Le premier était de dénier aux nostalgériques la prétention de parler au nom de l’ensemble des pieds-noirs, et de porter témoignage sur les crimes commis durant 132 ans par la France en Algérie, de dire le bien-fondé de la lutte des Algériens pour l’Indépendance, de contribuer, par les témoignages et les analyses qu’elle porte, à l’écriture (par les historiens) d’une histoire lucide et dépassionnée de la France en Algérie. Le second objectif, tourné sur le futur, était d’œuvrer au renforcement de l’amitié des peuples des deux rives, à la solidarité avec les immigrés algériens, les binationaux et les Français d’ascendance algérienne, à la lutte contre le racisme sous toutes ses formes, notamment le racisme ‘anti-arabe’ déguisé en islamophobie »14.
5On l’aura compris : les conflits mémoriels traversent bien l’ensemble des groupes d’individus impliqués dans la construction des mémoires algériennes en France, et rendent compte des luttes pour tenter de prendre position au nom des autres.
6Toutefois, s’agissant de préciser la définition des groupes impliqués dans les conflits mémoriels, et de rendre compte de leur périmètre, le problème se pose différemment, comme l’illustre la comparaison entre les pieds-noirs et les harkis. En effet, le terme de harkis peut désigner, d’une part, les anciens membres d’une « harka » (unité combattante de supplétifs musulmans aux forces françaises), et dans ce cas il s’agit d’une « population » qui représente 60 000 personnes ; il peut désigner, d’autre part, l’ensemble des forces supplétives enrôlées dans l’armée Française, et, dans ces conditions, c’est du simple au triple, puisqu’il est possible d’en dénombrer environ 180 000. On retiendra ici la définition extensive : dès lors que 140 000 se sont installés dans l’ancienne métropole, c’est bien le nombre qu’il convient d’utiliser pour apprécier leur contribution aux transformations de la vie politique française15. Deux questions, centrales, traversent les travaux sur les harkis. D’abord celle de leur « abandon » par les autorités françaises, réfutée par Charles Robert Ageron16 soulignant, données statistiques à l’appui, que l’arrivée en France de 140 000 harkis, sur 180 000, ne permet pas de soutenir la thèse de l’abandon. Or, les statistiques ne parlent pas d’elles-mêmes car, comme l’a souligné Giulia Fabbiano17, il est possible de montrer que ceux qui sont parvenus à quitter l’Algérie l’ont fait par leurs propres moyens, avec l’aide de Français d’Algérie ou de militaires également sur le départ, mais en l’absence d’une véritable volonté des autorités françaises de prendre des mesures pour les secourir en préparant leur « rapatriement ». Ainsi, l’arrivée de 140 000 harkis n’exonère par les responsables politiques du choix de ne point venir en aide aux anciens supplétifs. Ensuite la question de la perception d’un groupe d’individu qui fait l’objet d’un double processus d’assignation. D’un côté, en effet, celui d’anciens Français d’Algérie, il s’agirait de « bons » patriotes, qui ont choisi le camp de la souveraineté française ; de l’autre, côté Algérien, il s’agirait de « traitres » à la nation algérienne. Or, il est possible de soutenir avec Tom Charbit18 que ces deux processus d’assignation reposent sur la mobilisation de stéréotypes. D’abord parce que le sentiment national n’est pas achevé en 1954 en Algérie, et que, dans ces conditions, l’engagement avec l’armée française ne correspond pas au choix d’une nation contre une autre ; ensuite parce que l’analyse des trajectoires d’engagement montre qu’ils ne sont généralement pas motivés par le choix de la France contre l’Algérie, mais par des contraintes liées aux propriétés de la situation. L’essentiel du recrutement se fait au sein de la population rurale, où les engagements se font pour avoir une solde pour nourrir leur famille, ou une arme pour la protéger. L’armée française dispose de techniques d’enrôlement sophistiquées, puisqu’il suffit que l’un d’entre eux soit aperçu sur une photo avec un officier français pour qu’il risque d’être tué par les membres du FLN algérien ; de même ceux qui ont été arrêtés puis libérés risquent leur vie, puis qu’ils sont susceptibles d’avoir parlé. Ainsi, l’engagement comme supplétif des forces françaises ne vaut pas forcément choix en faveur de la France dans un contexte fortement anxiogène.
7À l’inverse des harkis, il est plus facile de compter les pieds-noirs et de cerner le périmètre du groupe. En effet, la définition des pieds-noirs suppose de mobiliser deux critères. D’abord celui du statut dans l’ancienne colonie, où sont distingués durablement les Français citoyens (les Français d’Algérie) et les Français non citoyens (les Français musulmans), ce qui permet de les distinguer des harkis, qui n’étaient pas des citoyens français ; ensuite celui du « rapatriement », qui fait l’objet de la loi de décembre 1961 disposant que sont considérés comme « rapatriés » les personnes « en provenance de pays où la France a exercé des fonctions de souveraineté »19. Le rapatriement permet ainsi de distinguer les pieds-noirs, qui ont quitté l’Algérie, de ceux, très minoritaires chez les Français d’Algérie, qui sont restés, les « pieds-verts ». En combinant les deux critères, sont donc pieds-noirs les anciens Français citoyens d’Algérie, rapatriés lors de l’accession de l’ancienne colonie à l’indépendance20. De la sorte, il est possible de soutenir que quelque 850 000 pieds-noirs quittent l’Algérie entre 1961 et 1962, ce qui constitue, en si peu de temps, l’un des plus grands mouvements de population au XXe siècle. La définition permet ainsi de suivre des trajectoires, les dispositifs de réinstallation, l’inscription dans des réseaux militants, les revendications. Toutefois, se contenter de compter une population reviendrait pratiquement à se saisir d’un objet en renonçant à le construire. En effet, entre le pied – noir qui, à l’image de Jean Brune, soutient les activités de l’OAS, et celui ou celle qui, comme Marie Cardinal21, porte un regard critique sur la société coloniale, il existe, au-delà des éléments objectifs et des données statistiques, des positions variables dans l’espace des réceptions de l’histoire coloniale. Ainsi, il est possible de distinguer plusieurs types de pieds-noirs, comme le montre Clarisse Buono22 qui distingue : le nostalgique historien, qui se nourrit d’histoire de l’Algérie, et spécialement d’une production non académique, dans la mesure où il conteste la posture anticolonialiste des historiens français et algériens ; le nostalgique politique, favorable à la cause de l’Algérie Française, et soutenant les actions criminelles de l’OAS ; le nostalgique exotisant, à la recherche d’espace de sociabilités du pays perdu, par exemple en participant à la manifestation annuelle « Oranimes »23 ; le non nostalgique politisé, qui se définit comme « pied-noir », mais qui reste attaché aux valeurs républicaines bafouées dans l’Algérie coloniale ; l’indifférent au phénomène communautaire, qui refuse de se définir comme un pied-noir ; enfin le passeur, que l’on trouve dans des associations telles que Coup de soleil, ou avec l’organisation du Maghreb des livres, qui s’efforce de développer les échanges et l’amitié des deux côtés de la méditerranée.
8C’est la raison pour laquelle, parler « d’une » mémoire pied-noir, « d’une » identité pied-noir, ou encore « d’un » vote pied-noir, c’est faire comme si les stratégies identitaires élaborées dans des associations mémorielles spécifiques pouvaient concerner l’ensemble des individus identifiés comme pieds-noirs, alors que ce groupe, à l’image des harkis et des anciens combattants, est bel et bien traversé par des clivages sociaux, politiques, mémoriels. Mais des clivages parfois dissimulés par un processus d’homogénéisation qui se réalise a posteriori, qui ne rend compte que du travail d’une partie des militants, et qui vise à présenter les pieds-noirs comme un groupe homogène et politiquement influent aux pouvoirs publics. Et c’est précisément dans le cadre de ces interactions entre des militants et les pouvoirs publics qu’il est possible de construire la notion de rencontre postcoloniale.
Passage au politique et rencontre postcoloniale
9Comment des militants associatifs, parfaitement identifiables et regroupés au sein de structures telles que le Cercle Algérianiste24, travaillent-ils à produire, dans l’ancienne métropole, l’image d’un groupe homogène ? S’agissant des pieds-noirs comme de la plupart des groupes récents qui, sitôt crées, ont besoin de s’inscrire dans une histoire longue, les militants associatifs pieds-noirs procèdent par la dynamique de l’invention de la tradition25. Il s’agit de présenter les pieds-noirs comme un groupe d’individu homogénéisé par une histoire ancienne, qui aurait l’âge de la conquête de l’Algérie, et seraient à l’origine des pionniers bâtisseurs qui transforment un désert en pays prospère et inventent l’Algérie. Les deux items centraux de cette tradition pionnière sont bien le colon, dur au mal, résistant à la chaleur et aux invasions de sauterelles, qui défriche la terre dans des conditions hostiles, et le désert qu’il aurait trouvé au moment de la conquête. Peu importe que cette tradition ne corresponde pas aux modalités de construction de ce que Paul Veyne26 (1978) appelle un « récit véridique », c’est-à-dire un récit construit sur le fondement de données archivistiques attestant la réalité des faits et des énoncés produits ; la tradition pionnière n’obéit pas aux procédures académiques de validation des énoncés ou d’administration de la preuve, mais à l’économie morale du groupe qui la construit. À l’image de toutes les traditions inventées, elle repose sur une forme « d’amnésie libératrice »27 à travers laquelle le récit peut être épuré de tout ce qui n’est pas conforme à l’économie pulsionnelle du groupe concerné. On ne saurait mieux préciser la forme de cette tradition pionnière qu’en fournissant un exemple de son énonciation :
« On m’a dit que je suis né dans une colonie. C’est pas vrai. Moi je suis né dans un département français. L’Algérie n’a jamais été une colonie, au départ c’est un territoire militaire, sur lequel sont venus des colons – c’est un titre de gloire chez nous – pas une colonie. Qu’est-ce que c’est qu’une colonie ? C’est quand on remplace le gouvernement légal d’un pays par un autre, tenu par un étranger. Là, c’est différent, il n’y avait rien. Un Dey, des villes, un comptoir espagnol. L’Algérie, ça n’existait pas. L’Algérie, et le mot est créée par la France, c’est une pure création, de toute pièce, par la France, avec la pacification et la création d’un nouveau pays. Les seuls qui pourraient nous en vouloir, ce sont les Turcs, et eux ils ne disent rien. Alors… Dans la constitution de 1958, que je sache, il est bien inscrit qu’il faut garantir l’intégrité du territoire. Être légaliste, c’est à dire obéir à la constitution, c’était garder l’Algérie française, pas l’abandonner. Et c’est ce qu’on demande aujourd’hui pour tous les territoires – sauf pour l’Algérie »28.
10Une fois créée, l’illusion de l’homogénéité des groupes sociaux permet à des porte-parole de revendiquer en leur nom, dans le cadre de mobilisations politiques. En tant que groupe à faibles ressources29, comme « catégorie sociale » dont la définition repose sur des processus d’assignation identitaire, les harkis ont parfois eu recours aux actions spectaculaires. Ainsi, lorsqu’en juin 2000, le président Algérien Bouteflika injurie les harkis en les traitant, dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale, de « collabos », certaines associations ont décidé de porter plainte contre la France pour complicité de « crimes contre l’humanité ». Or, il ne s’agit que d’un usage du strapontin judiciaire comme répertoire d’action collective30 : les militants et les avocats qui ont déposé la plainte savent parfaitement que, la notion de « crime contre l’humanité » n’étant de portée générale dans le code pénal qu’à partir de 1994, ladite plainte ne saurait qu’être classée sans suite ; mais, à la suite, plusieurs médias se sont saisis de l’affaire au point que la cause a pu être rendue visible via l’exposition médiatique de la procédure judiciaire. S’agissant des pieds-noirs, la mobilisation d’un « groupe social » capable d’inventer sa propre tradition repose sur les répertoires d’action des groupes dotés de ressources plus importantes. La preuve en est donnée par la mobilisation conduite par Jacques Roseau, président de l’association Recours, lors des élections municipales de 1977. Estimant que les lois précédemment adoptées en faveur des rapatriés (loi d’amnistie de 1968, loi d’indemnisation en 1970) ne correspondaient pas aux préjudices subis, le Recours passe du lobbying à la mobilisation électorale. Jacques Roseau, leur président, appelle les rapatriés à faire battre dans les urnes l’ensemble des candidats de la majorité soutenant le gouvernement de Raymond Barre. Or, plusieurs communes du sud de la France, comme Béziers et Montpellier, voient des maires soutenus par les partis de la majorité parlementaire tomber, et ailleurs beaucoup sont défaits. Jacques Roseau, associe donc les résultats des élections à l’appel du Recours, et prolonge la menace : faute d’une loi d’indemnisation susceptible de satisfaire les revendications des rapatriés, les mêmes consignes de vote seraient données lors des élections législatives de 1978.
11En réalité, les résultats peuvent être regardés autrement. Il s’agit à l’échelle nationale, d’une victoire écrasante de la gauche, qui totalise 50,8% des suffrages, contre 41,9% à la droite, soit près de dix points d’écart. Dans de nombreuses villes où les rapatriés ne sont pas implantés, les maires de la majorité parlementaire sont également tombés (Brest, Reims, Bourges, Saint-Etienne). Il n’est donc pas possible d’établir que le résultat des élections s’explique par la mobilisation électorale des rapatriés. Mais quelle que soit l’interprétation des résultats, l’idée que les pieds – noirs pouvaient constituer un « électorat » était née, et allait contribuer à reconfigurer la vie politique française. À la suite des élections municipales de 1977, le chef du gouvernement, Raymond Barre, évoque l’urgence de régler le contentieux avec les « rapatriés », et le chef de l’État réouvre le dossier. Un secrétariat d’État aux rapatriés est recréé et confié à Jacques Dominati (il n’en existait plus depuis 1964), avant que Valéry Giscard d’Estaing ne s’exprime, l’été suivant, à Carpentras, devant des associations de rapatriés. Ce dernier y annonce, le 8 juillet 1977, qu’une loi d’indemnisation sera mise en chantier à l’automne en associant les représentants des principales associations. Il s’agit bien d’un moment charnière, car, à la suite, seront adoptées plusieurs lois d’indemnisations (1978, 1982, 1987) et une loi d’amnistie (1981) pour libérer (avec rattrapage de leur ancienneté dans le grade) d’anciens militaires qui avaient désobéi31. Mais les pratiques de courtage des voies des pieds – noirs ne font sens que contextuellement : quand il existe localement une forte implantation des associations de rapatriés, et des élus qui entendent consolider leurs positions sur une terre d’élection, la question du vote pied – noir est susceptible de devenir un enjeu politique ; en l’absence de tels facteurs, son importance décline. L’exemple de Georges Freche à Montpellier l’illustre. Alors qu’un ancien premier ministre (Jean-Marc Ayraud) trouvait déplacé qu’il eut entonné le Chant des africains au cours d’une séance de délibération du Conseil Régional Languedoc Roussillon qu’il présidait, la réponse adressée par Georges Freche se trouve dépourvue d’ambiguïté :
« Tu as raison de réagir comme cela. À ta place, j’aurais fait pareil. Mais moi, tu comprends, je ne suis pas à Nantes, où il n’y a pas l’ombre d’un rapatrié. Ici, à Montpellier, ce sont eux qui font les élections »32.
12Le même Georges Freche, le 11 février 2006, avait traité les harkis de « sous-hommes », mais juste avant il avait rendu compte de son travail de courtage des voix :
« Ah vous êtes allés chez les gaullistes. Vous faites partie de ces harkis qui ont vocation à être cocus toute leur vie. Faut-il vous rappeler que 80 000 harkis se sont fait égorger comme des porcs parce que l’armée française les a laissés ? Moi qui vous ai donné votre boulot de pompier gardez le et fermez votre gueule ! Je vous ai trouvé un toit et je suis bien remercié »33.
13Dans certaines configurations, la question du vote des pieds – noirs, des harkis, voire des anciens combattants, est ainsi devenue centrale. À Perpignan, il existe un projet de Centre de documentation sur la présence française en Algérie dès 200634, devenu Centre de documentation sur les Français d’Algérie, administré par le cercle algérianiste, et des stèles « OAS » dans une ville où, aux élections municipales de 2009, le maire sortant Jean Marc Pujol avait présenté un trombinoscope de sa liste de candidats, dont certains étaient étiquetés « rapatriés » tandis que les autres colistiers demeuraient classés par métiers. La présence des militants associatifs au Conseil Municipal est devenue la règle depuis longtemps, comme à Montpellier. Pour activer leur soutien, le maire avait refusé, le 19 mars 2013, de commémorer le 19 mars devenu, suite à la loi du 6 décembre 2012, « Journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc ». Il est vrai que la « bataille du 19 mars » fait depuis longtemps l’objet, dans les municipalités où elles sont implantées, d’une mobilisation sans faille d’associations mémorielles qui refusent de commémorer ce qu’ils considèrent comme une défaite :
« Je peux vous dire qu’ici il n’y aura jamais une rue du 19 mars. En fait, je fais de la prévention contre ça, je fais pression sur le maire. S’il doit y avoir quelque chose sur le 19 mars, je vais le voir avec plein d’associations d’anciens combattants, et je lui dis : regardez, nous contre le 19mars on peut réunir 19 drapeaux, la FNACA ils sont seuls à fêter ça. C’est un rapport de force, il sait que tout ça c’est des électeurs, il ne peut pas faire n’importe quoi avec les associations de rapatriés ou d’anciens combattants. Tenez, à Marseille, ils voulaient faire quelque chose sur l’immigration, avec les porteurs de valises. On a écrit aux maires, aux élus, on a fait pression avec les collègues marseillais, et ça a marché, leur séminaire il n’a pas eu lieu. Et on reste vigilant. Ne nous parlez pas du 19 mars, ne nous parlez pas des porteurs de valises »35.
14Ainsi les élus contribuent, comme les militants, à faire exister des votes catégoriels. D’où l’intérêt de saisir comment la vie politique française a été transformée par l’indépendance algérienne via la notion de rencontre postcoloniale, que nous définissons comme :
« Une configuration instable de relations entre des entrepreneurs de cause mémorielle, appliqués à homogénéiser des groupes d’individus hétéroclites, et sollicitant des élus la traduction de mémoires particularisées en récit national ; lesquels élus contribuent, dans le cadre de leur métier, à donner corps à la fiction de groupes homogènes en travaillant à fabriquer – pour les capter – des votes catégoriels »36.
15Ni catégorie écran, ni notion fourre-tout venant alimenter l’inflation galopante du lexique des sciences sociales, la rencontre postcoloniale permet, d’une part, de rendre compte de la mobilisation des groupes d’individus dont l’existence dérive directement de la guerre d’Algérie, et d’autre part de comprendre les transformations de la vie politique qu’elles ont engendré, en particulier en matière de gestion des mémoires algériennes.
Rencontre postcoloniale et nouvelle gestion des mémoires algériennes
16Si la mobilisation des militants associatifs pieds noirs se déchiffre surtout à l’échelle locale, elle fait également sens pour aborder, dans le cadre de la rencontre postcoloniale, des dynamiques de construction de causes nationales. C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit de se mobiliser pour agir sur les cadres d’interprétation du passé, donc de faire mémoire, en sollicitant du législateur des interventions sur l’histoire :
« Au début, il y avait la haine. Maintenant, nous, on a décidé de faire la vérité, on essaie de montrer les documents officiels pour montrer les faits, et pas laisser dire n’importe quoi. Vous savez, prenez l’exemple de la communauté juive. La communauté juive, en France, a très bien fait son travail, en établissant des preuves, en s’organisant, en faisant reconnaitre la vérité aux autorités. Après, lorsqu’il y a des gens qui racontent des mensonges sur les juifs, ils font des procès, ils sont indemnisés (…) Les pieds noirs doivent faire la même chose, exactement la même chose. Lorsque la vérité sera officiellement reconnue, on pourra se défendre, s’il le faut, devant les tribunaux. Quand il y aura des mensonges qui mettent en cause la communauté, on pourra faite des procès »37.
17Le recours à l’exemple de ce qui est ici nommé « communauté juive » par la personne interrogée s’appuie sur la loi Gayssot, adoptée en 1990 pour éviter la profusion, en France, de propos négationnistes, en créant un délit de négation du génocide juif – alors que l’existence du génocide avait été dument établie par le Tribunal de Nuremberg et par les multiples travaux des historiens.
18Or, la loi Gayssot est la première d’une série inédite de sept lois mémorielles, dont quatre concernent la question algérienne. En effet, elle est suivie par une seconde loi, purement déclarative, qui reconnait officiellement l’expression de guerre d’Algérie (1990), une troisième qui reconnait officiellement le génocide arménien (2001), et, la même année, par la loi Taubira, qui définit la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité et dispose que ces questions doivent recevoir la place qu’elles méritent dans les programmes scolaires.
19La principale polémique est venue de la loi du 23 février 2005, qui dispose, parmi d’autres mesures fort discutées, que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de l’œuvre française outre-mer », crée une fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie faisant craindre aux chercheurs qu’elle ne soit pas indépendante et que tous les crédits sur ce thème lui soient distribués, crée également un délit d’injure envers les harkis, et rend possible d’indemniser financièrement des individus ayant participé aux actions postérieures au 19 mars 1962, donc potentiellement des anciens activistes de l’OAS. On le voit : le législateur tranche clairement en faveur des revendications formulées depuis longtemps au sein des associations « nostalgériques ». L’expliquer suppose de prendre la mesure de l’importance accordée aux demandes des associations mémorielles pieds-noires par les élus, dans le cadre de la rencontre postcoloniale. Mais, comme la souligné Romain Bertrand38, la mobilisation des pieds-noirs ne suffit pas à rendre compte de l’adoption de ce texte dans la mesure où, d’une part, cette mobilisation est ancienne et jamais les majorités gaullistes n’avaient souhaité lever le « tabou anti OAS », et où, d’autre part, la loi est adoptée en séance par 14 députés qui ont pour caractéristique d’exercer leurs mandats sur des terres à forte implantation des « rapatriés », d’être jeunes, nouveaux élus, non implantés, n’ayant jamais eu accès aux ressources centrales de leur formation politique, et qui, dans ces conditions, ont plus intérêt que d’anciens barons gaullistes bien installés dans leurs circonscriptions à subvertir les règles du jeu politique. Autant que la mobilisation d’une « minorité agissante », l’adoption de la loi de 2005 consacre donc la décision d’une « majorité mutante », et s’explique donc, aussi, par l’évolution des rapports de force au sein de la droite parlementaire. Dans ces conditions, la rencontre postcoloniale transforme la vie politique française, à l’échelle locale comme à l’échelle nationale, puisque selon les majorités politiques les lois mémorielles rendent compte des soutiens susceptibles d’être accordés, par des majorités politiques changeantes, à des entrepreneurs de causes variables, suite aux revendications formulées dans le champ des mémoires algériennes. Avec l’alternance de 2012, une nouvelle loi mémorielle de la même année fait du 19 mars la journée de commémoration officielle des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie. Enfin, avec l’accession à la majorité parlementaire de La République en Marche, la loi du 23 février 2022 portant reconnaissance de la Nation envers les harkis dispose que, du fait de l'indignité de leurs conditions d'accueil et de vie dans certaines structures sur le territoire français, les Harkis et leurs familles doivent bénéficier de mesures de réparation des préjudices subis.
20Une telle profusion de lois mémorielles pourra être diversement interrogée. En effet, la nouveauté n’est pas que le législateur se saisisse de la question mémorielle : c’est bien par la loi qu’en 1880, le 14 juillet devient jour de fête nationale. La nouveauté réside ainsi dans l’inflation de ce type de textes : avec sept lois en 35 ans, jamais le législateur n’avait autant utilisé la loi (plutôt que d’autres instruments comme les musées, les commémorations officielles) pour faire la promotion de cadres d’interprétation du passé39. De plus, leur utilité sociale a pu être discutée par certains historiens signataires de la pétition « liberté pour l’histoire » (2005) craignant une judiciarisation des questions historiographiques, et estimant que le négationnisme pouvait être combattu en mobilisant les preuves du génocide, sans que le législateur ou le juge ne soient fondés à faire l’histoire. Enfin, toutes n’ont pas le même sens en termes de « régime de vérité » : tandis que la loi Gayssot s’appuie sur des conclusions solidement établies à la suite des travaux du Tribunal de Nuremberg et des multiples travaux des historiens, celle de 2005 adopte un point de vue normatif en évoquant « le rôle positif de l’œuvre française outre-mer », comme si le rôle de l’histoire consistait à dresser des bilans entre « aspects positifs » ou « aspects négatifs » plutôt que de rendre compte du travail des acteurs et des processus complexes.
21Mais au-delà de la question algérienne, qui demeure centrale dans la mesure où il s’agit, avec le gouvernement de Vichy, de la principale crise de la citoyenneté républicaine, les différentes lois mémorielles rendent compte d’une nouvelle gestion des mémoires. En effet, jusqu’au début des années 1980, les politiques de la mémoire pouvaient être définies, dans le temps long, comme des « politiques de l’unité nationale »40, ou encore comme des « politiques mémorielles universalistes »41. Ajustées à un modèle républicain de citoyenneté à la fois individualiste, en ce sens que seuls les individus peuvent être destinataires des droits, universaliste, en ce sens que lesdits individus sont universellement égaux en droit, et laïque dès lors que l’État, neutre en matière confessionnelle, garantit et protège la liberté de conscience42, elles étaient configurées pour englober l’universalité des citoyens : c’est bien l’universalité des citoyens qui est conviée aux banquets républicains qui se multiplient, sur tout le territoire, sous la troisième République43, qui est invitée à célébrer le 14 juillet, où encore à s’identifier à la résistance saisie comme le « visage de la France » lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. Ainsi, les politiques mémorielles universalistes correspondent au modèle républicain de citoyenneté. Or, les multiples lois mémorielles adoptées depuis une trentaine d’années signalent une véritable inflexion sur ce point. En effet, il s’agit de textes qui concernent les juifs, les Arméniens, les descendants d’esclaves, les rapatriés, les harkis, les anciens combattants. Autrement dit, ce n’est pas l’universalité des citoyens qui est visée, comme ce fut le cas jusqu’aux années 1980, mais des groupes d’individus particularisés44. Ainsi, la France est progressivement passée, sous l’effet de multiples revendications militantes et d’interactions entre les militants et les élus, ici saisis dans le cadre de la rencontre postcoloniale, de régimes mémoriels de l’unité nationale à des régimes mémoriels fragmentaires, ou encore de politiques mémorielles universalistes à des politiques mémorielles particularistes. Donc à des politiques mémorielles qui s’inscrivent en tension avec le modèle républicain de citoyenneté. L’Algérie n’est pas le seul facteur de ce changement, mais l’indépendance algérienne et la « rencontre postcoloniale » ont fortement contribué à cette évolution des politiques mémorielles, elles même révélatrices des transformations de la vie politique, comme l’illustrent les évolutions des rapports de force au sein des majorités parlementaires.
22Au-delà, elles rendent compte d’un ultime effet de la rencontre postcoloniale : compte tenu de la multiplication des controverses et des dispositifs de traitement des mémoires algériennes, la vie politique française ne peut plus être déchiffrée à partir du lexique de l’amnésie de la guerre d’Algérie. Même si tout se passe, parfois, comme si malgré la profusion des livres, des documentaires, des films, des polémiques et des controverses dans l’espace public45, et en dépit du fait que la question algérienne s’invite dans les campagnes électorales avec la question de la « repentance », sans oublier le fait qu’aujourd’hui la guerre d’Algérie et les mémoires de la guerre d’Algérie figurent dans les programmes scolaires des classes de première et de terminale, les Français constitueraient toujours des « amnésiques » de la guerre d’Algérie. Or, compte tenu des multiples canaux par lesquels la question algérienne a investi l’espace public, il ne s’agit plus de se demander si l’oubli constitue une explication plausible des comportements politiques ; il convient, au contraire, de comprendre pourquoi une question qui a largement investi l’espace public continue, parfois, à être présentée dans le registre de l’oubli, de l’amnésie, voir du tabou. Pour étayer l’analyse, il est possible de revenir sur deux productions savantes, qui, au regard de leur très forte résonance d’abord dans le monde académique, puis au-delà, ont manifestement contribué, à leur insu, à figer une ligne de questionnement historiographique.
23Tout d’abord l’ouvrage le syndrome de Vichy46, qui propose une sorte de séquençage du processus mémoriel en identifiant quatre phases. La première, « le deuil inachevé », correspond au moment de la restauration de la légalité républicaine, fondée sur la fiction juridique au regard de laquelle la République, en droit, n’a jamais cessé d’exister. La deuxième, « le refoulement », est générée par le fait d’associer la résistance à toute la France. La troisième, « le miroir brisé », rend compte du retour de la question des persécutions des juifs qui succède, assez logiquement, au refoulement. Enfin, la quatrième, « l’obsession », concerne les recompositions de mémoire juive confrontée au fait que l’antisémitisme, en France, n’a pas disparu malgré le nazisme et la séquence de Vichy. La mobilisation du lexique de la psychanalyse (deuil, refoulement,…) est assumée par l’auteur, mais il indique en faire un usage métaphorique qui est loin de correspondre à un transfert conceptuel. Le problème alors rencontré par Henri Rousso est bien, comme il le précise sans ambiguïté, de mettre en ordre le processus mémoriel en historien. Le second texte est publié par Benjamin Stora47 en 1991. Comme le livre précédent, il rencontre, au moment de sa publication, un très fort écho, et consacre son auteur comme le spécialiste, en France, des mémoires algériennes, sinon de l’Algérie. Comme Henri Rousso, Benjamin Stora s’efforce de rendre compte du processus mémoriel, mais cette fois dans les deux sociétés marquées par la guerre. Côté algérien, il s’agit bien d’un drame couvert et conçu comme une ressource centrale en matière de légitimation du pouvoir, tandis que, côté français, il s’agit d’un drame caché structurant en profondeur une culture politique marquée par la dénégation. Dans ces conditions, d’un côté comme de l’autre, mais pour des raisons différentes, tout le problème réside dans la difficulté à sortir d’une guerre qui travaille en profondeur les deux sociétés : en France sur le modèle amnésie, amnistie, anamnèse48, en Algérie dans le registre du mensonge autour d’un peuple uni derrière des dirigeants présentés comme des libérateurs au prix de multiples déchirements autours de l’histoire officielle.
24Ainsi, ni Henri Rousso, ni Benjamin Stora, n’ont entrepris une interprétation psychanalytique de Vichy ou de la guerre d’Algérie, le premier indiquant qu’il s’agissait d’un usage métaphorique du vocabulaire de la psychanalyse, le second soulignant, en co-éditant avec Mohamed Harbi un nouvel ouvrage en 200449, que le temps de l’amnésie était terminé, et que la grille de lecture élaborée en 1991 était devenue obsolète. Non quelle fut fausse pour comprendre les 30 années qui suivent un conflit qui marque durablement les deux sociétés, mais parce que la société française avait changé et que les outils d’analyse des mémoires algériennes devaient être ajustés à ces évolutions. Dans ces conditions, aujourd’hui, la thèse de l’amnésie a quitté le monde savant. Mais elle a d’autant plus de chances de s’imposer dans d’autres espaces que, précisément, elle est importée du monde savant, ce qui lui donne une sorte de consécration. Après avoir déserté le monde savant, elle a ainsi investi le monde militant, où elle est constituée en ressource dans le cadre de mobilisations victimaires. Il suffit de visiter les sites internet d’associations mémorielles, comme celui du Cercle Algérianiste, pour en prendre la mesure, puisqu’il s’agit de sauvegarder de l’oubli et du néant le peu qui nous reste de notre passé magnifique et cruel. Donc de défendre une sorte de vision héroïque de l’histoire, de promouvoir une mémoire, de lutter contre l’oubli. Ainsi, continuer, aujourd’hui, à parler de l’Algérie dans le registre de l’amnésie revient à contribuer à une triple erreur. La première est de participer, au lieu de faire des sciences sociales un outil de déchiffrage des différences, au travail militant d’homogénéisation, qui fait de l’oubli une ressource centrale dans les mobilisations collectives. La deuxième consiste à procéder à un certain dévoiement de la psychanalyse, dont l’objet n’est pas de dissimuler les problèmes politiques derrière des amnésies ou des tabous qui n’existent plus, mais de dévoiler des productions individuelles inconscientes. Enfin, la troisième consiste à transformer un problème politique en problème psychanalytique, et ainsi à s’interdire de le traiter avec les outils adéquats – comme ceux de la sociologie des mobilisations, ou encore des politiques de la mémoire. Ainsi, en la matière, mieux vaut suivre le vieux conseil du métier de sociologue50 invitant à laisser parler les objets. Des objets parfaitement loquaces pour qui prend la peine d’engager auprès des individus concernés un véritable travail d’enquête, et de déchiffrer les matériaux collectés avec les outils des sciences sociales – fut-ce sur un domaine aussi tragique que celui de la guerre d’Algérie.
Voetnoten
1 Shepard Todd, 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Paris, Payot, 2012, 544 p.
2 Le fait que la proposition d’élire le chef de l’État au suffrage universel direct date de 1962, et non de 1958, est probablement lié, outre l’opposition parlementaire de l’époque, à la question coloniale. En 1958, les anciens indigènes de l’empire colonial accèdent à la pleine citoyenneté, ce qui signifie que le chef de l’État aurait été élu par les Français de métropole et les anciens sujets d’empire, donc dans des conditions inédites et difficilement contrôlables. Avec l’indépendance algérienne et, plus généralement, la décolonisation, l’élection du président de la République au suffrage universel direct devient la clef de voûte du changement de régime.
3 Collot Claude, Les institutions de l’Algérie pendant la période coloniale (1830-1962), Paris, Éditions CNRS, 1987, 343 p.
4 Smouts Marie-Claude (dir.), La situation postcoloniale, Paris, Presses de Sciences Po, 2007, 451 p.
5 Balandier Georges, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, 1951, vol. 11, pp. 44-79.
6 Bayart Jean-François, Les études postcoloniales, un carnaval académique, Paris, Khartala, coll. « Disputatio », 2010, 126 p.
7 Noiriel Gérard, « Représentations nationales et catégories sociales. L’exemple des réfugiés politique », Genèses, 1997, vol. 26, n°1, pp. 25-54.
8 Becker Howard, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, coll. « Leçons De Choses », 1985, 320 p.
9 Savarese Éric, La rencontre postcoloniale, Bellecombe-en-Bauge, Du Croquant, coll. « Kriticos », 2014, 160 p.
10 Tavernier Bertrand, « La guerre sans nom », documentaire, 1992.
11 Mauss-Copeaux Claire, Appelés en Algérie. La parole confisquée, Paris, Hachette, 1998, 336 p.
12 Revendication satisfaite par la loi de 2012 qui fait du 19 mars une journée officielle de commémoration des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie.
13 Savarese Éric, Algérie, la guerre des mémoires, Paris, Non-Lieu, 2007, 256 p. ; Savarese Éric, La rencontre postcoloniale, op. cit.
14 « Qui sommes-nous », ANPNPA, disponible à l’adresse suivante : https://anpnpa.fr/qui-sommes-nous/
15 Charbit Tom, Les harkis, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2006, 119 p.
16 Ageron Charles-Robert, « Le drame des Harkis en 1962 », Vingtième siècle. Revue d’histoire, vol. 2, n°42, 1994, pp. 3-6.
17 Fabbiano Giulia, Hériter 1962. Harkis et immigrés algériens à l’épreuve des appartenances nationales, Paris, Presses Universitaires de Nanterre, coll. « Sociétés humaines dans l’histoire », 2016, 266 p.
18 Charbit Tom, Les harkis, op. cit..
19 Scioldo-Zurcher Yann, Devenir métropolitain. Politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole (1954-2005), Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « En temps lieux », 2010, 464 p.
20 Savarese Éric, L’invention des pieds-noirs, Paris, Séguier, 2002, 283 p.
21 Voir par exemple, parmi de multiples ressources sur les littératures d’exil : Brune Jean, Interdit aux chiens et aux Français, Paris, La Table Ronde, 1967, 278 p. ; Cardinal Marie, Au pays de mes racines, Paris, Grasset, coll. « Littérature », 1980, 240 p.
22 Buono Clarisse, Pieds-noirs de père en fils, Paris, Balland, 2004, 204 p.
23 Baussant Michelle, Pieds-noirs. Mémoires d’exil, Paris, Stock, 2002, 468 p.
24 « Cercle Algérianiste : Accueil », sur le site web Cercle Algérianiste, disponible à l’adresse suivante : https://cerclealgerianiste.fr. L’association, toujours active, est fondée en 1973 pour lutter contre l’oubli des pieds-noirs.
25 Hobsbawn Éric (éd.), Ranger Terence (éd.), The invention of tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, 328 p.
26 Veyne Paul, Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1978, 448 p.
27 Jaffrelot Christophe, « Le syncrétisme stratégique et la construction de l’identité nationale indoue », Revue Française de Science Politique, vol. 4, n°42, 1992, pp. 594-617.
28 Homme, journaliste, né en 1952 dans la banlieue d’Alger, parti le 26 juillet 1962.
29 Tilly Charles, Tarrow Sidney, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Références », 2008, 402 p.
30 Brillet Emmanuel, « Scène judiciaire et mobilisation politique. Les actions en justice des représentants de la communauté harkie », Pôle Sud, 2006, vol. 1, n°24, pp. 45-58.
31 La loi est adoptée après l’élection de François Mitterand, ancien ministre de l’Intérieur décidant de l’envoi du contingent en Algérie, contre la jeune garde de la gauche née dans l’opposition à la guerre d’Algérie (Joxe, Rocard). La question algérienne clive d’ailleurs à gauche comme à droite : jamais les anciens barons gaullistes n’ont accepté d’indemniser d’anciens activistes de l’OAS, ce que permet la loi du 23 février 2005.
32 Martin-Ruiz François, « Quand M. Freche entonne un chant colonial », Le Monde, 2005, disponible à l’adresse suivante : https://www.lemonde.fr/societe/article/2005/12/01/quand-m-freche-entonne-un-chant-colonial_716370_3224.html
33 « George Frêche », Première.fr, biographie en ligne, disponible à l’adresse suivante : https://www.premiere.fr/Star/Georges-Freche
34 Savarese Éric (dir.), L’Algérie dépassionnée. Au-delà du tumulte des mémoires, Paris, Syllepses, 2008, 240 p.
35 Homme, né en 1937 à Alger, ancien DRH des hôpitaux à la retraite, rentré le 27 juin 1962.
36 Savarese Éric, La rencontre postcoloniale, op. cit., p. 94.
37 Homme, né en 1947, parti en 1962, secrétaire national d’une association de pieds-noirs.
38 Bertrand Romain, Mémoires d’empire. La controverse autour du fait colonial, Paris, Du Croquant, 2006, 219 p.
39 Gensburger Sarah, Lefranc Sandrine, À quoi servent les politiques de mémoire ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2017, 192 p.
40 Michel Johann, Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, Paris, PUF, 2010, 224 p.
41 Savarese Éric, Algérie, la guerre des mémoires, op. cit.
42 Nicolet Claude, L’idée républicaine en France (1789-1924), Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1982, 532 p.
43 Ihl Olivier, La fête républicaine, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1996, 432 p.
44 Savarese Éric, « Politiques de la mémoire et modèle de citoyenneté, French Historical Studies, 2020, vol. 43, n°1, pp. 1-23.
45 Dans l’édition du journal Le Monde du 23 novembre 2020, les généraux Massu et Aussaresses, impliqués dans un certain nombre de crimes au cours de la bataille d’Alger (1957), ont publiquement reconnus avoir procédé à des assassinats. Le premier, avec des regrets, le second assumant « sans regrets ni remords » avoir torturé en Algérie.
46 Rousso Henry, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1990, 414 p.
47 Stora Benjamin, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, coll. « Poche », 1991, 382 p.
48 Étienne Bruno, « Amnésie, amnistie, anamnèse : amère Algérie. Dire la violence », Mots. Les langages du politique, 1998, n°57, pp. 148-157.
49 Harbi Mohammed, Stora Benjamin (dir.), La guerre d’Algérie, 1954-2004. La fin de l’amnésie, Paris, Laffont, 2004, 732 p.
50 Bourdieu Pierre, Passeron Jean-Claude, Chamboredon Jean-Claude, Le métier de sociologue, Paris, Éditions de l’EHESS, 2005, 357 p.
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Over : Eric Savaresse
Eric Savaresse est professeur de science politique à l’Université de Montpellier. Ses travaux portent sur la citoyenneté en contexte colonial et postcolonial, en résonance avec les politiques migratoires.

