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Perspectives pour un dialogue interdisciplinaire sur les mémoires de la guerre d’Algérie
Postface

1Depuis les travaux de Jean-Jacques Jordi sur les pieds-noirs à Marseille1 et de l’historienne Claire Mauss-Copeaux recueillant et analysant dans les années 1990 les témoignages d’anciens appelés français de la région de Saint-Dié2, la recherche sur les mémoires de la guerre d’Algérie a connu un développement important qui s’accomplit désormais dans un cadre résolument interdisciplinaire. Si des passerelles ont déjà été posées entre disciplines par le passé3, trois publications collectives récentes illustrent cette évolution, l’une codirigée par deux chercheurs en littérature et un historien4, la deuxième par une anthropologue et un historien5, la dernière par une spécialiste de la littérature jeunesse6.
2Chercheurs en littérature, littérature jeunesse, histoire, histoire de l’art, sciences de l’information et de la communication, sciences de l’éducation, sociologie, anthropologie, sciences politiques ont ainsi investigué différents objets qui se sont portés en particulier sur les groupes mémoriels (pieds-noirs, harkis, anciens combattants) et sur différents vecteurs de mémorialisation de ce passé (lieux de mémoire, commémorations, discours, école, famille, cinéma, télévision, littérature, bande dessinée, internet...). L’attention portée aux cadres sociaux de la mémoire ont inspiré de nombreuses recherches, à commencer par celle déjà mentionnée de Claire Mauss-Copeaux sur les récits produits par les mémoires individuelles d’anciens appelés, finement prolongée par Raphaëlle Branche dans son étude sur le cadre familial7.
3Le dossier présenté dans ce numéro s’inscrit donc dans un champ dynamique des recherches sur la guerre d’Algérie qui mobilise de nombreuses disciplines depuis près d’une trentaine d’années. Il fait suite à une journée d’études intitulée « La science politique et la guerre d’Algérie » organisée par Sarah Gensburger et Paul Max Morin le 15 décembre 2023 à Sciences Po Paris. Dans le prolongement de cette journée, l’intention du coordinateur du dossier, Paul Max Morin, constitue un pas de côté à l’égard du mouvement interdisciplinaire actuel des recherches sur cet objet autant qu’une mise au point identifiant ce qu’une discipline, la science politique, pourrait apporter à la connaissance des mémoires de la guerre d’Algérie. Il s’agit de relever les effets toujours actifs de ce passé sur la société française après 1962 dans une perspective précise : sa politisation. À la lecture des huit textes rassemblés ici, le terme de politisation est pris dans une acception très large. Il recouvre à la fois la socialisation et la culture politique de citoyens, des mobilisations de collectifs, des positionnements stratégiques d’acteurs politiques et des actions au service de politiques publiques. Rappelons que la politisation des mémoires de la guerre d’Algérie, saisi dans un sens aussi large, est l’un des champs qui a été le plus investi avec des travaux importants de chercheurs depuis le début des années 2000 dont certains contribuent à ce dossier (Emmanuelle Comtat et Éric Savarèse8). L’auteur de ces lignes a lui-même investigué cette question depuis plus d’une dizaine d’années en analysant l’entrée de la guerre d’Algérie dans l’histoire des politiques publiques mémorielles françaises depuis 1962, ce qui a été l’occasion de mobiliser des outils conceptuels de la science politique (agenda, fenêtre d’opportunité, politique publique9) ou de la sociologie de la mémoire, et de forger la notion de « biopolitiques mémorielles » à partir des travaux du philosophe Michel Foucault10.
4Si l’intention initiale de ce dossier était de circonscrire les apports de la science politique pour faire de cette discipline le cœur de l’analyse des usages du passé de la guerre d’Algérie, les différentes contributions bruissent en réalité de dialogues fructueux entre disciplines. L’article de Karine Sitcharn est clairement fondé sur ce dialogue : il propose une étude comparative entre le corpus des anciens appelés produit par l’enquête orale précitée de Claire Mauss-Copeaux et celui de l’auteure à partir des entretiens qu’elle a réalisés avec d’anciens combattants antillais de la guerre d’Algérie entre 2016 et 2021 en Guadeloupe et en Martinique. Anne Muxel rappelle dans sa contribution le dialogue que la sociologue Annick Percheron a ouvert avec les historiens (Jean-François Sirinelli notamment) en questionnant l’existence d’une « génération guerre d’Algérie » dans un article publié en 199111. Si cette approche générationnelle a fait l’objet d’autres publications depuis dans différentes disciplines12, elle montre tout l’intérêt qu’aurait une étude fouillée sur cette génération de la guerre d’Algérie, à l’instar de celle que Julie Pagis a menée sur Mai 68 et qui se situe justement à la croisée des sciences politiques, de la sociologie et de l’histoire13.
5L’article de Pierre-Nicolas Baudot offre, à partir d’une enquête orale et d’un travail d’archives, une monographie locale (Roubaix) de parcours de militants du Parti socialiste engagés dans la lutte anticolonialiste puis dans la défense des travailleurs immigrés au cours des années 1970. Il fait écho aux travaux — d’ailleurs maintes fois cités — de l’historienne Noëlline Castagnez démontrant le rôle que la guerre d’Algérie a joué dans l’identité politique de ce parti comme dans ses conflictualités internes14. La réflexion que nous propose Éric Savarèse sur la « rencontre postcoloniale » produite par la guerre d’Algérie se nourrit, tout au long de sa contribution, des travaux de politistes, d’historiens et de sociologues. En inscrivant son étude sur la réception de la politique d’Emmanuel Macron par des collectifs dans « l’élaboration des politiques de la mémoire, de la réception et de l’évaluation des politiques publiques par les usagers, et dans celui des mobilisations mémorielles de collectifs militants ou de victimes », Emmanuelle Comtat fait explicitement référence à des travaux émanant de nouveau de plusieurs disciplines : sciences politiques, sociologie, anthropologie et histoire. Roman Vareilles présente quant à lui une histoire de collectifs antiracistes au prisme de la question coloniale qui emprunte à l’histoire comme à la sociologie des mobilisations sociales.
6En définitive, ce dossier démontre de nouveau que le cadre d’analyse des mémoires de la guerre d’Algérie s’est aussi façonné dans une certaine porosité disciplinaire.
7Dans sa contribution, l’historien Todd Shepard appelle les historiens à dialoguer avec les autres disciplines en signalant, à juste titre, les effets délétères d’une certaine historiographie française hostile à la mémoire depuis les années 1980, renforcée en 2005 par les controverses sur les « lois mémorielles » avec la création d’une association d’historiens, Liberté pour l’histoire. Cette confusion épistémologique des rapports entre histoire et mémoire s’est prolongée ensuite dans le rôle joué par certains historiens en experts-conseillers des politiques mémorielles qui a justement concerné la guerre d’Algérie avec le rapport de Benjamin Stora remis en janvier 2021. Ne nous trompons pas pour autant de perspective historiographique. Si cette orientation a occupé le devant de la scène médiatique, une « histoire mémorielle » — pour reprendre la terminologie de Todd Shepard — de la guerre d’Algérie s’est malgré tout écrite à bas bruit par des historiennes et des historiens qui ont su s’émanciper du cadre « histoire versus mémoire » et travailler en dehors de toute ambition de production d’une mémoire publique de la guerre d’Algérie15. Ils ont documenté cette histoire mémorielle de la guerre d’Algérie en prenant à rebours des processus de naturalisation produites par le discours politique ou des mobilisations (politiques d’oubli puis politiques de réconciliation, essentialisation des groupes mémoriels) et parfois par le discours scientifique lui-même (« guerres de mémoires », « mémoires blessées ») qui ont entravé la compréhension de cette histoire dans l’espace public en imposant des schèmes réducteurs. Les propositions conceptuelles et méthodologiques de l’historienne anglo-saxonne Claire Eldridge sont, dans cette perspective, inspirantes. Elle mobilise des notions de différentes disciplines ou établit un comparatif avec d’autres situations postcoloniales pour retracer l’histoire des harkis et des pieds-noirs après 1962 et leur prise en charge par des entrepreneurs de mémoire16.
8Pour conclure, ce n’est pas tant une discipline, la science politique, l’histoire ou une autre, qu’il convient de situer au cœur des études mémorielles sur la guerre d’Algérie, mais bien le dialogue interdisciplinaire qui constitue de fait le soubassement scientifique -implicite mais prégnant- de la plupart des articles de ce dossier. Telle était la démarche de Marc Bloch dans sa lecture d’Halbwachs sur la mémoire collective il y a cent ans17, démarche qui conserve aujourd’hui son actualité pour continuer à investiguer scientifiquement les devenirs multiformes de cet « hériter 196218 ».
Notes
1 Jordi Jean-Jacques, De l’exode à l’exil. Rapatriés et pieds-noirs en France, Paris, L’Harmattan, 1993.
2 Mauss-Copeaux Claire, Appelés en Algérie. La parole confisquée, Paris, Hachette, 1998.
3 Voir les actes du colloque international réunissant en 2002 à Jussieu chercheurs Français et Algériens de plusieurs disciplines : Dayan-Rosenman Anny et Valensi Lucette (dir.), La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, Paris, Bouchène, 2004 ; Shepard Todd et Brun Catherine (dir.), Guerre d’Algérie. Le sexe outragé, Paris, CNRS Éditions, 2016.
4 Brun Catherine, Ledoux Sébastien et Mesnard Philippe (dir.), « Quelle(s) mémoire(s) pour la guerre d’indépendance algérienne 60 ans après ? », Mémoires en jeu, hiver 2021-2022, n°15-16.
5 Fabbiano Giulia et Moumen Abderahmen (dir.), Algérie coloniale. Trace, mémoires et transmission, Le Cavalier bleu, 2022.
6 Schneider Anne (dir.), La guerre d’Algérie et sa transmission. Enjeux mémoriels et médiation, Caen, Presses universitaires de Caen, 2025.
7 Branche Raphaëlle, Papa qu’as-tu fait en Algérie ? Enquête sur un silence familial, Paris, La Découverte, 2020.
8 Parmi leurs nombreux travaux, citons Savarèse Éric, L’invention de pieds-noirs, Paris, Séguier, 2002 et Comtat Emmanuelle, Les pieds-noirs et la politique. Quarante ans après le retour, Paris, Presses de sciences Po, 2009.
9 Pour une entrée sur ces notions, voir Boussaguet Laurie, Jacquot Sophie et Ravinet Pauline (dir.), Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
10 Voir Ledoux Sébastien, Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire, Paris, CNRS Éditions, 2016 ; L’Algérie de Macron. Les impasses d’une politique mémorielle (co-écrit avec Paul Max Morin), Paris, PUF, 2024 ; « Écrire l’histoire de la mémoire du 21e siècle : face aux biopolitiques mémorielles », 20&21. Revue d’histoire, n° 162, 2024/2, pp. 75-90 ; « La guerre d’Algérie par ses discontinuités mémorielles », in Schneider Anne (dir.), La guerre d’Algérie et sa transmission, op.cit., pp. 35-48; « Neutralización del pasado colonial en la patologización de las memorias : el ejemplo de la Guerra de Argelia », Diánoia, 2024, vol. 69, n° 93, pp. 183-203.
11 Percheron Annick, « La mémoire des générations : les exemples de la guerre d’Algérie et de mai 68 », dans Duhamel Olivier et Jaffré Jérôme (dir.), L’état de l’opinion, Paris Seuil, 1991.
12 Voir Rioux Jean-Pierre et Sirinelli Jean-François (dir.), La guerre d’Algérie et les intellectuels français, Bruxelles, Éditions Complexe, 1991, et plus récemment le chapitre « Générations » de l’ouvrage collectif précité : Fabbiano Giulia et Moumen Abderahmen (dir.), L’Algérie coloniale, op.cit, pp. 195-273.
13 Pagis Julie, Mai 68, un pavé dans leur histoire. Événements et socialisation politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2014.
14 Castagnez Noëlline, Quand les socialistes se souviennent de leurs guerres. Mémoire et identité (1944-1995), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021.
15 Outre les travaux déjà cités, voir notamment Branche Raphaëlle, La Guerre d'Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005 ; Scioldo Zurcher Yann, Devenir métropolitains. Politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole (1954-2005), Paris, Éditions de l’EHESS, 2010 ; André Marc, Une prison pour mémoire. Montluc, de 1944 à nos jours, Lyon, ENS Éditions, 2022 ; les travaux de Fatima Besnaci-Lancou et d’Abderahmen Moumen sur la mémoire des Harkis.
16 Eldridge Claire, From Empire to Exile: History and Memory within the Pied-Noir and Harki Communities, 1962-2012, Manchester, Manchester University Press, 2016.
17 Bloch Marc « Mémoire collective, tradition et coutume. A propos d’un livre récent », Revue de synthèse historique, n° 40, 1925, pp. 73-83.
18 Fabbiano Giulia, Hériter 1962. Harkis et immigrés algériens à l’épreuve des appartenances nationales, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2016.
Pour citer cet article
A propos de : Sébastien Ledoux
Maitre de conférences HDR Université de Picardie Jules Verne

