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Une nouvelle scène muséale en Turquie : enjeux politiques et mémoriels

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2Depuis une quinzaine d’années, la Turquie connaît une ouverture sans précédent de musées, portée à la fois par l’État, les municipalités et des acteurs privés. Ces musées, tant nationaux que privés, dont la dimension commémorative et identitaire demeure forte, constituent un objet d’étude pertinent pour interroger leur rôle politique à l’heure où une redondance de discours réhabilitant l’héritage de l’Empire ottoman*1 est observée. Cette dynamique muséale s’inscrit dans un contexte politique et culturel contemporain particulier en Turquie et le présent recueil souhaite examiner le rapport qu’entretient le musée avec les orientations idéologiques et politiques actuelles.
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4Ce dossier est le fruit d'un travail éditorial mené à la suite des journées d'études internationales « Mémoires et imaginaires symboliques dans les musées nationaux – Enjeux et perspectives pour le centenaire de la République turque » à Istanbul2. Composé de sept articles, il s’inscrit dans une réflexion critique sur le rôle des musées dans la construction des mémoires collectives et des imaginaires identitaires. En explorant des cas situés en Turquie, ces contributions souhaitent mettre en évidence les dynamiques complexes qui sous-tendent les musées contemporains, où la préservation – ou la non-préservation – du patrimoine croise souvent des enjeux idéologiques et politiques. Elles explorent ainsi la manière dont les musées turcs redéfinissent la mémoire nationale.
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6Héritier d’une longue histoire, analysée notamment par Krzysztof Pomian ou Benedict Anderson3, le musée demeure étroitement lié à la construction du récit national et aux projets de l’État-nation, dès le XIXᵉ siècle. En Turquie, cette articulation entre musée, pouvoir et narration historique revêt une acuité particulière, tant elle engage des enjeux mémoriels, identitaires et politiques contemporains. Le musée n’est donc pas entendu ici comme un espace neutre, mais comme un dispositif au sens critique du terme4 : un ensemble de pratiques, de discours et de mises en scène qui produisent du sens. Les musées turcs présentés construisent, sélectionnent et hiérarchisent les récits, révélant des rapports de pouvoir et des formes d’instrumentalisation du passé au service de projets présents.
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8Il s’agit de considérer le musée comme un dispositif communicationnel, dans le prolongement de la pensée de Tony Bennett5, pour qui il ne s’agit pas d’une institution culturelle vouant un culte à l'objet. Le musée est non seulement un espace de représentations, mais un lieu de transformations d’où émerge un nouveau sens de l’identité turque, ancré dans l'affirmation étatique. Cette « manière de voir » si particulière au musée6 sert le pouvoir politique en place, notamment quant à la question de la valorisation d’un récit national d’une appartenance territoriale.
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10La démarche collective mise en œuvre, dans une perspective résolument interdisciplinaire, aborde les musées à partir d’approches sociologiques, historiques, sémiologiques, communicationnelles et juridiques et vise à mettre en lumière :
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« [les] différents moyens d’action dont les musées disposent en raison de leur capacité à produire et à mettre en œuvre de nouvelles réalités – une capacité qui découle de la mise en scène des collections, des environnements physiques dans lesquels elles sont exposées, et d’autres dispositifs qui y sont associés. »7
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13Le regard porté dans ce dossier considère à la fois la dimension communicationnelle du musée, envisagé comme dispositif médiatique8, et sa puissance symbolique en tant qu’outil de transmission des savoirs. En tenant compte des objets exposés, des récits élaborés et des points de vue mobilisés, l’objectif est plus spécifiquement d’interroger les modalités par lesquelles les musées de Turquie contribuent à faire reconnaître comme patrimoine les histoires et les reconstructions collectives de mémoire(s) territoriale(s), qu’elles soient nationales ou régionales.
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Brève histoire des musées en Turquie : des dispositifs symboliques de construction territoriale
15Au XIXe siècle, le développement des musées a accompagné, en Europe occidentale dans un premier temps, le développement de l’État-nation. Ce phénomène s’est ensuite propagé au-delà de ce premier espace pour se manifester à l’échelle internationale dans la majorité des pays du monde. Il devient un vecteur essentiel pour tout pays accédant à l’indépendance et est parfois remobilisé lors d’un changement de régime politique.
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17Une telle relation entre musée et État-nation a été étudiée depuis le modèle français du Louvre vers les autres pays européens :
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« L’idée même du musée national, en fait, sinon en droit, pur produit de la Révolution française, survécut, en France, à la Restauration et trouva des applications au-delà des frontières […] le musée – en particulier le musée d’art, d’archéologie et d’histoire – se propage à partir de cette date [1815] sur l’espace entier de l’Europe latine en train de devenir Europe des nations. »9
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20Cette relation entre musée et État-nation apparaît aussi dans l’Empire ottoman à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, entre l’apparition et la réforme de l’État ottoman d’une part, et la montée du nationalisme et de l’islamisme d’autre part. Elle témoigne, comme d’autres, de la manière dont les nations relèvent de construits sociaux, de « communautés imaginées » au sens de Benedict Anderson10, dont l’existence repose sur des processus socio‑symboliques auxquels les musées contribuent pleinement. Ces derniers sont alors envisagés comme « nationaux » au sens où :
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« Le musée national s’attache à incarner le patrimoine, à figurer l’histoire, à dessiner le futur, en renvoyant un peuple à une image – sinon toujours flatteuse, au moins digne d’appropriation – de ses ancêtres, de son milieu naturel, de ses possibilités de développement. »11
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23Plus précisément, la première phase de la muséologie turque s’est développée autour de collections axées sur l’archéologie, l’ethnographie, les arts décoratifs, les arts islamiques et le patrimoine militaire. L’histoire des musées en Turquie montre que le lien entre l’État, son discours politique et les formes de mise en récit du passé n’est pas nouveau. Plusieurs institutions majeures, fondées à la fin de l’Empire ottoman et au début de la République*, illustrent cette dynamique.
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25Dès le XIXᵉ siècle, l’église byzantine Hagia Irene (Sainte‑Irène), alors transformée en dépôt d’armes impériales, constitue l’un des premiers lieux où les autorités ottomanes exposent des objets pour construire un récit historique impérial. Souvent considérée comme la première initiative muséologique de l’Empire, Sainte‑Irène sert de point de départ à deux trajectoires institutionnelles distinctes : d’un côté, elle accueille les collections qui donneront naissance au Müze‑i Hümayun (Musée impérial, 1869), institutionnalisé ensuite dans le Musée archéologique d’Istanbul (1891)12 ; de l’autre, elle abrite les premières expositions militaires organisées dès 1846, à l’origine du futur Musée militaire de Harbiye, réorganisé au début du XXᵉ siècle et installé dans ses locaux actuels sous la République.
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27À partir de cette base ottomane, d’autres musées viennent structurer le paysage muséal de la fin de l’Empire et du début de la République : le Musée des Civilisations anatoliennes à Ankara (1921, structuré dans les années 1930), le Musée des Arts turcs et islamiques d’Istanbul (1914), ou encore le Musée ethnographique d’Ankara (1928).
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29Après la fondation de la République en 1923, des institutions mémorielles telles qu’Anıtkabir (inauguré en 1953, après le décès d’Atatürk en 1938), et les nombreuses maisons où Atatürk a séjourné13, participent à la construction d’un récit national centré sur la figure fondatrice du régime. D’autres institutions militaires, notamment le Musée de la Guerre d’Indépendance à Ankara (dont les premières collections remontent à 1921), ont contribué à diffuser un récit héroïque de la guerre d’indépendance.
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31Avec l’entrée en vigueur de la loi n° 2863 sur la protection du patrimoine culturel et naturel en 1983, facilitant la création de musées privés, la typologie s’est progressivement diversifiée : musées de ville, musées bancaires, musées d’histoire industrielle, musées des sciences et de l’industrie, musées universitaires, musées d’art moderne et musées d’art contemporain, entre autres. En 2025, la Turquie compte 215 musées publics14, tandis que 430 musées privés sont en activité, illustrant l’ampleur prise par ce mouvement d’expansion institutionnelle15.
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33Ces 430 « musées privés » ne sont pas tous des musées privés au sens strict. Cette catégorie regroupe également des musées publics qui ne dépendent pas du ministère : musées municipaux, musées universitaires, musées militaires, musées de fondations, etc. En Turquie, la règle administrative est simple : si un musée n’apparaît pas dans l’organigramme du ministère de la Culture, il est classé comme « musée privé », même s’il appartient à une institution publique.
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35Dans ce phénomène de croissance institutionnelle observée en Turquie, les musées « de ville » représentent l'une des principales innovations des années 200016, en contraste avec les musées nationaux, d'antiquités et d'archéologie, qui étaient déjà répandus sur l'ensemble du territoire de la République de Turquie. Les musées de ville, un concept clé de la Fondation ÇEKÜL17, ont pris de l’ampleur avec la création de l’Union des Villes Historiques en 2000.
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37L’initiative a débuté en 1999 à Kemaliye (Erzincan), suivi par Kastamonu (2002), İzmir (2004), Bursa (2004), Kayseri (2003), Gaziantep (2005), Safranbolu (2006), Beypazarı (2008), Mardin (2009), Çanakkale (2009), İnegöl (2009), Kütahya (2011) et Ödemiş (2012). En 2011, l’objectif « un musée de ville par ville » a été officialisé et en 2012, plusieurs projets étaient en cours comme à Eskişehir, Samsun et Şanlıurfa18. À la date du 5 décembre 2024, parmi 430 musées privés, on comptait 40 musées de ville19.
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39Cette évolution montre d’abord la fabrication d’un récit national, puis l’émergence de récits locaux qui demeurent toutefois largement façonnés par une perspective nationale. En Turquie, malgré les dynamiques de décentralisation, les cadres narratifs élaborés au niveau central continuent d’influencer fortement les musées locaux – comme le montre l’article de Verda Kimyonok sur le musée d’Antakya, où les figures héroïques locales restent en retrait au profit de personnages associés aux récits produits dans l’exposition.
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L’émergence d’une nouvelle génération de musées commémoratifs et identitaires en Turquie dans les années 2000
41L’Empire ottoman, fondé à la fin du XIIIᵉ siècle, fut pendant plusieurs siècles une puissance impériale majeure, multiethnique et multiconfessionnelle, s’étendant sur l’Anatolie, le Moyen-Orient, les Balkans et l’Afrique du Nord. Affaibli au XIXᵉ siècle par les réformes, les nationalismes et les interventions européennes, il s’effondre à l’issue de la Première Guerre mondiale. La guerre d’indépendance (1919-1923), menée par Mustafa Kemal, marque la rupture avec l’ordre impérial. Elle conduit à la proclamation de la République de Turquie en 1923, fondée sur un projet de modernisation, de centralisation étatique et de construction d’une identité nationale laïque.
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43Après la fondation de la République, le musée devient un instrument central du projet kémaliste* de modernisation et de construction nationales. Sous l’impulsion d’Atatürk, les premières décennies républicaines voient la consolidation d’un réseau institutionnel destiné à matérialiser le nouveau récit national : mise en valeur des civilisations anatoliennes, promotion d’une identité laïque et unifiée, création de lieux mémoriels consacrés à la guerre d’indépendance et à la figure du fondateur. Le musée est alors conçu comme un espace de pédagogie civique, où l’histoire nationale est ordonnée, sélectionnée et mise en scène pour accompagner la formation du citoyen républicain. Cette orientation se prolonge, avec des inflexions, durant la période post‑kémaliste, au cours de laquelle l’État continue de structurer le paysage muséal selon des priorités nationales, tout en intégrant progressivement des approches plus régionales.
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45À partir des années 1980, un tournant s’opère avec l’adoption de nouvelles politiques de protection du patrimoine et l’ouverture accrue au secteur privé, qui favorisent la diversification des formes muséales. L’émergence de musées municipaux, universitaires, thématiques ou sectoriels témoigne d’un élargissement des acteurs et des récits mobilisés. Cette transformation prépare le terrain pour les évolutions des années 2000, lorsque l’arrivée de l’AKP* et la consolidation du pouvoir d’Erdoğan s’accompagnent d’une reconfiguration idéologique du champ muséal. Les institutions créées ou réorientées durant cette période participent à la valorisation renouvelée de l’héritage ottoman et à la mise en avant de récits identitaires alternatifs à ceux de la République kémaliste, tout en favorisant l’essor de nouvelles formes de patrimonialisation locale.
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47Depuis les années 2000, cette reconfiguration s’inscrit dans un cadre idéologique marqué par l’affirmation d’un néo-ottomanisme, entendu comme une réhabilitation sélective et valorisante de l’héritage impérial ottoman, mobilisé pour redéfinir l’identité nationale et renforcer la légitimité politique du pouvoir. Dans ce contexte, les musées deviennent des lieux privilégiés de mise en scène de récits impériaux, religieux ou civilisationnels, souvent en contraste avec les narrations républicaines kémalistes. Les références ottomanes occupent désormais une place centrale dans la production des imaginaires nationaux contemporains.
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49On observe cette dynamique également dans les industries culturelles (séries, cinéma, productions médiatiques), servant entre autres, de base nouvelle pour la construction de nouveaux musées. Des phénomènes tels que des récupérations symboliques au service de représentations politiques actuelles sont clairement identifiables comme le Festival culturel et artistique eurasien d’Ahlat réinvesti dans les médiations mémorielles de la bataille de Malazgirt, ou la figure de Mehmed II*, mobilisée fréquemment à l’heure actuelle tant dans les musées, dans les médiations de la mosquée Sainte-Sophie20 que dans l’industrie du cinéma turc (série télévisée Mehmed: Fetihler Sultani). L’exemple de la reprise de l’âge d’or du cinéma turc dans le musée ouvert à Istanbul en 2021 dans le quartier de Beyoğlu illustre à quel point les industries culturelles, en particulier le cinéma, la musique et les séries télévisées contribuent aujourd’hui à faire circuler ces nouvelles mythologies nationales.
50Parmi les musées ouverts au cours de cette période et caractérisés par une dimension commémorative ou identitaire, on peut citer :
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2003, Miniatürk, maquettes des principaux monuments de Turquie ainsi que des anciens territoires ottomans hors de Turquie, Istanbul ;
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2008, le musée de l'Histoire de la science et de la technologie dans l'islam, Istanbul ;
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2009, le musée historique Panorama 1453 (consacré à la Conquête de Constantinople) Istanbul ;
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2011, le musée de la Prison d'Ulucanlar, retraçant l'histoire d'un lieu où furent emprisonnés de nombreux journalistes, écrivains, poètes et hommes politiques, offrant ainsi un aperçu de l’histoire politique de la Turquie, Ankara ;
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2012, le Centre de promotion épique de Çanakkale portant sur les batailles des Dardanelles opposant l’Empire ottoman aux puissances alliées pendant la Première Guerre mondiale, Çanakkale ;
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2019, le lieu de mémoire 23,5 Hrant Dink, Istanbul ;
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2020, l'île de la Démocratie et des Libertés et ses musées, Istanbul ;
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2021, le musée de Malazgirt, portant sur la bataille du même nom, victoire en 1071 des Seldjoukides face à l'Empire byzantin, Muş ;
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2022, le musée des civilisations islamiques, Istanbul.
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53Depuis les années 2010, un changement important s'est opéré en Turquie. Auparavant, la demande de création de musées abordant des sujets sensibles tels que le massacre de Sivas21, l'incident de Roboski22 ou l'assassinat de Hrant Dink23, provenait principalement de la société civile, tandis que l'État restait indifférent, voire opposé à de telles initiatives. Ces dernières années, le gouvernement turc a pris conscience de la valeur stratégique de ces récits et a décidé de s’y atteler, en les intégrant dans leurs propres stratégies plutôt que de laisser cette possibilité à d’autres acteurs. Des exemples tels que Yassıada (musée de la Démocratie et de la Liberté), le musée de Malazgirt, le musée de l’Aéroport d’Istanbul ou le musée des Martyrs du 14 juillet montrent comment ces initiatives s’inscrivent dans une volonté de contrôle narratif.
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55Cette évolution n’est pas sans rappeler d’autres périodes où la question du récit et de son contrôle a été explicitement mise en scène dans l’espace public, notamment pendant et après les mouvements de Gezi (2013). Celui-ci renvoie aux mobilisations citoyennes de mai-juin 2013 en Turquie, initiées pour protéger le parc Gezi à Istanbul et devenues un mouvement social national aux dimensions politiques, environnementales et démocratiques. À l’époque, les manifestants avaient symboliquement créé un espace dans le parc de Gezi pour un « musée de la démocratie », tandis que l’ancien maire d’Ankara, Melih Gökçek, avait annoncé en 2013 un projet de « musée du vandalisme » pour discréditer les manifestants. L’opposition entre ces deux projets muséaux imaginaires illustre déjà la lutte pour la maîtrise du récit, lutte qui se retrouve aujourd’hui dans les musées institutionnalisés. Même si ce projet de « musée du vandalisme » n’a finalement jamais vu le jour, on constate que l’idéologie étatique s’affirme aujourd’hui à travers des projets comme le Musée des Martyrs du 14 juillet, l'île de la Démocratie et des Libertés et le Musée de Malazgirt.
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Regards sur les musées en Turquie et les discours qu’ils produisent
57Dans les cas étudiés, les discours des musées en Turquie reposent sur des couches narratives superposées, parfois contradictoires. Cette dynamique résulte moins d’une opposition binaire entre identités nationales que de la coexistence de registres discursifs concurrents dont l’articulation demeure souvent problématique : un discours ottomanisant, parfois en rupture avec l’imaginaire républicain, et un discours héroïsant centré sur la guerre d’indépendance et la figure d’Atatürk. D’un côté, « les victoires et les réformes civiles d’Atatürk sont les emblèmes d’une identité turque laïque et occidentalisée (ou du moins apparemment occidentalisée) », de l’autre, « les représentations officielles opposent souvent de manière compétitive l’histoire des Ottomans et celle de la jeune République d’Atatürk »24. À cela s’ajoute l’islamisation de la Turquie au cours des dernières décennies25, sous le règne du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), qui contribue à complexifier encore davantage les registres discursifs mobilisés dans les institutions muséales :
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« […] les pratiques parfois anciennes et complexes […] consistent à faire revivre certains passés – dans ce cas, l'époque ottomane et les exploits d'Atatürk – et à leur attribuer des significations et des affects. Celles-ci sont capables d'imprégner le mode de vie des gens, l'espace public, la représentation médiatique et le discours ; elles font partie et configurent les tensions politiques et sociales et les contestations identitaires ; et elles se rapportent à la plus haute échelle aux préoccupations géopolitiques concernant le positionnement de la Turquie dans le monde. »26
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60Le croisement des cultures mémorielles et des divisions sociales en Turquie tant à l’échelle de l'État qu’à celle de l'individu rend les musées nationaux turcs intéressants à étudier aujourd'hui.
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« Cela se produit dans un contexte marqué par des contrastes apparemment insolubles entre des groupes qui s'identifient fortement à des passés différents. Ces passés coexistent dans la culture de la mémoire publique, et bien que leur relation soit complexe, intertextuelle et caractérisée par des concessions mutuelles, ils sont également à la base de visions politiques et civiles généralement antagonistes. »27
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63La mobilisation de figures historiques participe de la construction et de la circulation de mythes fondateurs. Pourtant, au-delà de ces instruments historiques, il est possible de percevoir dans le mouvement récent de création de musées, une reprise de « mythes » d’un autre genre, au sens barthésien du terme, entendu comme un outil de l’idéologie28, la construction du nouvel aéroport d’Istanbul en est un exemple.
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65Le musée dans le cas turc s’inscrit dans la multiplicité des lieux de mémoire décrits entre autres par Pierre Nora29. Ces derniers se caractérisent par leurs dimensions matérielles, symboliques et fonctionnelles. La fabrique de la mémoire nationale turque s’analyse ici dans une forme de subjectivité inscrite dans la circulation de signes et symboles successivement réappropriés. Ainsi, des dates anniversaires (coup d'État militaire de 1960 ; coup d’État de 2016* ; bataille de Malazgirt, etc.), des sites historiques ou archéologiques, des figures ou personnages historiques (Mehmed II Le Conquérant dans l’article 1 et Tayfur Ata Sökmen ou Cemil Hayek) et d’autres signes encore sont réinvestis dans un travail de mémoire nationale. Le processus de muséalisation, qu’il faut ici entendre au-delà du seul processus de l’entrée d’un objet au musée mais au sens d’une « opération tendant à extraire, physiquement ou conceptuellement, une chose de son contexte naturel ou culturel d’origine et à la transformer en "objet de musée" soit à la faire entrer dans le champ muséal »30 est ainsi l’une des matérialisations de ce réinvestissement.
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67En ce sens, on se rapproche de ce qu’Alois Riegl décrit comme la valeur de remémoration intentionnelle propre aux monuments qui a « pour ferme objectif de faire en sorte que le moment associé à ce monument ne soit jamais relégué dans le passé, d’en garder présent et vivant le souvenir dans la conscience des générations à venir. »31
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69Les musées turcs étudiés sont là pour signifier le passé et nous enjoindre à ne pas l’oublier, qu’il s’agisse d’un passé plus ou moins lointain. Le musée devient ainsi signe, voire signal ou même icône, à la manière de ce qui a pu être discuté autour d’un supposé « effet Bilbao »32 et de ce qui peut relever d’autres formes de « monumentalisation » comme un aéroport ou une île. Le réinvestissement de ces traces historiques, que les géographes ont pu qualifier par ailleurs de processus de marquage33, se met en œuvre tant dans la création ex nihilo de nouveaux musées, comme le Musée historique Panorama 1453, que dans des processus de rénovation qui fonctionnent dans une logique de réactualisation de la patrimonialité34.
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71Julien Boucly poursuit cette réflexion et évoque, dans le cas de la Turquie, le fait que le musée « ne sert plus seulement à forger une identité nationale unifiée, mais bien aussi à différencier des territoires à des échelles locales et régionales, à encourager les concurrences urbaines et le développement des territoires »35. Cette dynamique se retrouve internationalement dans le mouvement ancien de création de musées d’ethnographie locale actualisé notamment par la création de nombreux musées de ville à la fin du XXe siècle36. Le musée constitue de ce fait une institution publique entretenant une relation particulière à la société et surtout à la communauté concernant la question territoriale, avec les « communautés définies par la localisation »37.
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73Le présent dossier s’articule autour des musées et lieux étudiés :
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751. Musée historique Panorama 1453 – Julie Alev Dilmaç
762. Île de la Démocratie et des Libertés – Jeanne Lena & Aslı Altınışık
773. Musée du Cinéma d’Istanbul – Ayşe Toy Par
784. Le nouvel aéroport d’Istanbul – Marguerite Teulade-Denantes
795. Musée de la Loge mevlévie de Galata – Juliette Dumas
806. Musée de la Ville d’Antakya – Verda Kimyonok
817. Musée de Malazgirt et la commémoration de la bataille de Malazgirt – Birol Caymaz & Jean‑François Polo
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83Julie Alev Dilmaç examine le néo-ottomanisme à travers le Musée Panorama 1453 d’Istanbul (ouvert en 2009), en se concentrant notamment sur sa partie historique. Elle met en lumière la manière dont ce musée reconfigure la mémoire collective en offrant une vision revisitée du passé et pose comme éléments introductifs la nécessaire distinction entre « ottomanisme » et « néo-ottomanisme » pour évoquer la dimension idéologique dans laquelle s’inscrit cette institution. L’auteure explique comment l’histoire impériale est (re)construite au moyen d’une expérience immersive suscitant davantage l’émotion favorisant ainsi les sensations et l'adhésion immédiate, plutôt que la distance et la réflexion critique, à travers les supports muséaux et les récits proposés.
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85Jeanne Lena et Aslı Altınışık explorent la transformation de l'île de Yassıada en « île de la Démocratie et des Libertés », une reconfiguration à la fois mémorielle, politique et urbaine. Le site mémoriel pris en examen retrace des procès militaires de 1960* dont celui d'Adnan Menderes*. L’article examine la façon dont les trois musées de l'île présentent ces événements historiques à travers des dispositifs immersifs invitant les visiteurs à s'engager émotionnellement. L'article se concentre sur la muséographie déployée et identifie la réécriture du récit national, où le gouvernement actuel établit une relation parallèle entre la figure d’Erdoğan et celle de Menderes.
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87Ces deux contributions mettent ainsi en évidence comment la muséographie peut être un outil puissant pour fabriquer, faire circuler, redéfinir les identités et les mémoires, tout en s’inscrivant dans des débats contemporains sur la réinvention et la reterritorialisation du patrimoine. Elles nous rappellent également que les musées nationaux turcs jouent « un rôle important dans la construction de comportements émotionnels puissants ». Gönül Bozoğlu, poursuit : « des tropes, des symboles et des récits bien établis, liés à la politique sociale et partisane contemporaine en Turquie vont générer certains types de comportements émotionnels chez les visiteurs »38. Elle évoque la dimension affective s’inscrivant dans « le courant récent du "tournant affectif" et dans les travaux sur la pratique affective, qui permettent de mieux comprendre comment les dispositifs muséographiques mobilisent les émotions pour orienter la réception des récits proposés. »39 En effet, il s’agit d’examiner les différentes dimensions de la muséographie et son rôle dans la construction des récits mémoriels et identitaires dans le but de proposer une lecture de la manière dont la mise en espace à l’intérieur du musée – sa muséographie voire son expographie – constitue un outil pour la production et la circulation de discours relatifs aux territoires, aux mémoires et aux identités nationales. En portant une attention fine aux multiples modalités de construction de cette mise en espace, les autrices offrent un panel conséquent d'outils discursifs dont se saisissent les musées pour construire leur discours.
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89Ayşe Toy Par s’intéresse au musée du Cinéma d’Istanbul (inauguré en 2021) en interrogeant, de manière critique, sa capacité à remplir son rôle de lieu de mémoire culturelle et historique. Cet espace, valorisant presque exclusivement l’âge d’or du cinéma turc (Yeşilçam) et négligeant d’autres périodes historiques, privilégie davantage une expérience touristique et sensorielle plutôt que la fabrication d’un lieu où circuleraient des savoirs sur un héritage durable. L’historienne du cinéma montre comment le bâtiment lui-même incarne une instrumentalisation politique visant à redorer l’image du gouvernement turc en masquant des critiques liées à la destruction d’autres lieux culturels.
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91Marguerite Teulade-Denantes analyse quant à elle l’aéroport d’Istanbul (inauguré en 2018) en tant que « musée 2.0 » ; un endroit qui, loin d’être un simple lieu de transit, se transforme en un espace de réinvention de l’image étatique reflétant les politiques et idéologies nationalistes, ainsi que la représentation de l’identité nationale turque au moyen de technologies numériques et d’approches participatives (expositions immersives, outils numériques, expériences virtuelles). En étudiant les éléments tels que les mises en scène, l’inauguration et les discours entourant ce projet muséal, notamment dans leur rapport à la « société du spectacle », l’auteure questionne la façon dont cet espace mondialisé participe à la construction symbolique de la Nouvelle Turquie, du récit national et de l’écriture du passé.
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93Le rôle de l’espace dans la construction de la mémoire et de l'identité est le point commun de ces deux contributions, qui explorent comment différents lieux – souvent détournés de leur fonction initiale – deviennent des vecteurs de récits nationaux et collectifs, de construction identitaire. Elles examinent comment des espaces divers, sous forme de projets muséaux, sont réappropriés pour véhiculer des mémoires et des représentations identitaires. Nous voyons ici comment l’espace ne renvoie pas seulement à l'organisation et à la présentation d’œuvres au sein d'un musée. En effet, par son emplacement dans la ville, son agencement physique, la circulation des visiteurs et la manière dont l'architecture du bâtiment interagit avec les expositions, l’espace tend à privilégier une manière de raconter une histoire, façonnant ici des identités et des représentations collectives qui viennent également parfois consolider des formes de légitimité politique en instrumentalisant le présent, le passé et le futur. En réactualisant l’angle selon lequel l’espace (qu’il soit ou non muséographique), sert à la fois à guider l’expérience et la compréhension des publics, ces contributions montre comment l’infrastructure impacte la compréhension du patrimoine pour orienter des représentations spécifiques et comment les espaces eux-mêmes signifient, constituent une forme de communication politique et participent à façonner les mémoires nationales pour influencer les publics. À travers ces analyses approfondies, on voit également comment des espaces qui semblent éloignés de la sphère muséale traditionnelle peuvent être réinventés pour porter des récits historiques, nationaux et identitaires, tout en questionnant la manière dont ces espaces sont mobilisés pour construire ou redéfinir les mémoires collectives.
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95Juliette Dumas nous livre quant à elle une analyse approfondie des stratégies d’élaboration du discours mémoriel véhiculé par le musée de la Loge mevlévie de Galata rénové en 2011, à Istanbul. L'auteure explore la manière dont l’histoire du lieu est racontée, notamment en fonction d’une dialectique entre ce qui est dit et ce qui est tu, en mettant en lumière l’existence d’un double discours de continuité historique entre l’Empire ottoman et l’État républicain turc, jusque dans leur politique continue en faveur des structures confrériques. À travers cette analyse, l’historienne met en évidence l’omission de toute tension historique, notamment en ce qui concerne le statut marginalisé de l’islam confrérique.
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97Verda Kimyonok explore le nouveau musée d'Antakya (ouvert en 2020), analysant comment il schématise les patrimoines locaux dans le cadre de processus de patrimonialisation, à travers les figures de Cemil Hayek et Tayfun Sökmen qui « incarnent deux modèles concurrentiels de masculinité et de modernité dans une iconographie similaire. L'un, en dehors des normes coloniales et ancré dans les valeurs locales, l'autre, issu d'une idéologie nationale. » L’étude revient sur ces représentations dans le contexte de l’affirmation du récit national turc autour de l’enjeu de la prise de Hatay40 par Atatürk grâce à une approche critique de « l’histoire et la culture de la ville » d’Antakya et sa région. En le replaçant dans l’actualité, l’article questionne en même temps le processus de patrimonialisation et son impact sur la transmission des mémoires minoritaires et locales dans un contexte post-séisme.
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99Birol Caymaz et Jean-François Polo explorent l’utilisation politique de la mémoire à travers la bataille de Malazgirt, un événement historique turc devenu un instrument pour façonner un récit national. Leur analyse se concentre sur la manière dont la commémoration de cette victoire, à travers un musée et des festivités locales, sert de levier pour légitimer le pouvoir politique actuel. En récupérant une fête préexistante et en inventant une tradition autour de cet événement, ces commémorations participent à la construction d’un récit historique qui soutient le pouvoir actuel tout en discréditant l’opposition. Ainsi, le musée de Malazgirt, créé en 2021 et consacré à la bataille, devient un outil de cette mise en scène, qui élargit le champ de l’histoire en multipliant les figures héroïques pour renforcer le discours officiel.
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101Le lien entre politique et musées, souvent discret mais toujours significatif, est au cœur de ces dernières contributions. Les autrices et auteurs explorent différentes façons dont le récit muséal est façonné par des forces politiques. Par l'utilisation de la mémoire à des fins de pouvoir en Turquie, ces articles mettent en lumière les diverses manières dont les projets muséaux et patrimoniaux s'inscrivent dans des processus politiques complexes. À travers ces contributions, nous voyons comment le patrimoine dépasse son rôle de simple témoin ou trace historique : il devient un instrument clé pour façonner des identités collectives et consolider des formes de légitimité politique. Qu’il s’agisse de projets muséaux inscrivant le patrimoine dans une dynamique prospective et territoriale, de commémorations, de récits nationaux construisant une mémoire collective, ou encore de leur instrumentalisation en tant qu’outil de propagande et de domination idéologique, le patrimoine est systématiquement mobilisé pour orienter des représentations spécifiques du passé et du présent. Ces études montrent ainsi que le patrimoine, qu’il soit conservé, réinterprété ou façonné par des choix d'omission et de sélection, demeure un vecteur privilégié de communication politique et un levier stratégique pour influencer l’avenir.
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103On perçoit donc dans les différentes contributions à ce dossier la manière dont les musées et les institutions patrimoniales jouent un rôle fondamental dans la construction des récits nationaux et la mémoire collective. En préservant les mémoires et en créant des récits significatifs, ils abordent parfois des histoires difficiles et contestées41. Le cas turc s’inscrit dans cette dynamique globale, en montrant que ces institutions peuvent devenir des instruments de l'État lorsqu'elles sélectionnent, conservent et exposent des récits de manière à les aligner sur les orientations politiques du moment. En contrôlant les récits culturels et historiques, les pouvoirs publics turcs cherchent à influencer les représentations des identités collectives et à renforcer leur légitimité. Les contributions montrent également comment ces mécanismes mémoriels s’inscrivent dans des dynamiques politiques de longue durée, en particulier lorsqu’ils mobilisent des épisodes historiques investis d’une forte charge symbolique.
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105L’instrumentalisation du patrimoine culturel n’est pas un phénomène nouveau. Les musées et le patrimoine ont toujours été liés à des enjeux politiques42. Les cas turcs étudiés offrent des exemples particulièrement clairs et récents de cette instrumentalisation. Le présent dossier ne cherche donc pas à présenter des musées ou des projets muséaux qui suivraient aveuglément des tendances contemporaines ou proposeraient de « bonnes pratiques ». Il s'agit plutôt d'analyser ces projets sous un angle critique, en les replaçant dans une histoire longue de la muséalisation et dans la continuité des processus par lesquels les sociétés transforment des objets, des lieux ou des événements en supports de mémoire. Le dossier ainsi constitué propose des réflexions académiques à même d’envisager la circulation des problématiques muséales dans le monde. Il espère également faire découvrir à un lectorat francophone l’actualité du paysage muséal turc et la manière dont celui-ci résonne avec les enjeux contemporains que vivent aussi les musées d’autres aires géographiques.
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Quelques éléments sur l’histoire et les fondements idéologiques de la Turquie
Empire ottoman (1299-1923)
107Cette période impériale a duré plus de six siècles et s’est d’abord fondée sur un petit beylicat, c’est-à-dire un territoire autonome dirigé par un bey, apparu dans le contexte du déclin du sultanat seldjoukide de Rûm. L’empire fut fondé par le chef tribal oghouze Osman Ier, fondateur de la dynastie ottomane, à la fin du XIIIe siècle à Söğüt (actuelle province de Bilecik). L’Empire devient transcontinental après 1354, lorsque les Ottomans entrent en Europe, notamment avec la conquête des Balkans. Ils mettent fin à l'Empire byzantin en 1453 par la conquête de Constantinople sous le règne du sultan Mehmed II.
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109Au fil de ce dossier, certains sultans parmi les plus célèbres seront convoqués notamment :
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111- Mehmed II, 7e sultan de l’Empire (né en 1432 et mort en 1481), 4e fils de Mourad II. Il régna d'abord entre 1444 et 1446 puis sur la période 1451-1481. Il est connu pour la prise de Constantinople en 1453 qui lui fait gagner les surnoms de Mehmed le Conquérant (Fâtih Sultan Mehmed) et de « Père de la Victoire » (Ebû'l-Feth). Sa figure est aujourd’hui régulièrement mobilisée dans le discours politique turc, notamment par le président Recep Tayyip Erdoğan, la prise de Constantinople étant parfois associée métaphoriquement à la « réislamisation » de la Turquie.
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113- Abdülhamid II, İkinci Abdülhamit (né en1842 et mort en 1918), est sultan ottoman et calife de l'islam de 1876 à sa déposition en 1909. Il est notamment connu pour sa politique panislamiste, c’est‑à‑dire une politique cherchant à unir et mobiliser l’ensemble des populations musulmanes autour d’un projet commun.
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Ère républicaine (depuis 1923)
115Fondements idéologiques
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117Le kémalisme vient du nom de Mustafa Kemal Atatürk, militaire et homme d'État turc, fondateur et premier président de la République de Turquie de 1923 à 1938. Les fondements de l'État moderne selon cette idéologie sont, entre autres, le nationalisme et la laïcité pour un État-nation tourné vers la modernité et vers son intégration à l’Europe. L’idéologie étatique est séculariste : la laïcité turque se traduit par une forte réduction de la visibilité religieuse dans l’espace public et par la mise sous contrôle des institutions religieuses.
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119Le débat au sujet de la construction de l’identité turque a accompagné les dernières phases de réforme de l’État ottoman entre 1839 et 1908. La Première République instaurée par Mustafa Kemal a construit une nouvelle identité par un jeu de ruptures multiples et une politique volontariste de construction de la « turcité ». Le contexte géopolitique de la fin de la guerre de libération en 1923 a poussé à l’abandon du pantouranisme, qui visait à unir, dans une même identité, des peuples partageant des origines et parfois une langue commune, de l’Asie centrale au Caucase, à l’Anatolie et aux Balkans).
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121Entre 1938 et 1990, la Turquie a connu des transformations politiques et sociales majeures. L’ouverture au système multipartite à partir de 1945 a permis la création du Parti démocrate, fondé en 1946 et dirigé par Adnan Menderes, qui accède au pouvoir à l’issue des élections de 1950.
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La figure d’Adnan Menderes
123Né à Aydın en 1899 et exécuté sur l'île-prison d'İmralı le 17 septembre 1961, il est un homme d'État turc qui fut Premier ministre de la Turquie de 1950 à 1960. En 1946, il est l'un des fondateurs du Parti démocrate (PD), dont il devient également le principal dirigeant. Il s’agit alors du quatrième parti d'opposition légal en Turquie. À la suite du coup d’État militaire du 27 mai 1960, il est jugé par un tribunal militaire et pendu en 1961.
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125Menderes est associé à un conservatisme politique et à un assouplissement de la laïcité kémaliste. Il est notamment connu pour avoir favorisé une plus grande visibilité des pratiques religieuses en Turquie, par exemple en réautorisant l’appel à la prière en arabe et en introduisant ou renforçant l’enseignement religieux dans les écoles primaires.
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127En 1955, les émeutes d’Istanbul (souvent appelées « pogrom d’Istanbul ») exacerbent les tensions ethniques, en particulier à l’encontre de la communauté grecque, et marquent profondément la période Menderes.
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Les procès militaires de 1960
129Le 27 mai 1960, un coup d'État militaire renverse le gouvernement du Parti démocrate (DP) dirigé par le Premier ministre Adnan Menderes et mets fin à une décennie de domination politique de ce parti. Ce coup d'État est souvent interprété comme une réaction de la bureaucratie kémaliste, en particulier de l'armée, inquiète de l’éloignement du régime par rapport aux principes kémalistes et de l’autoritarisme croissant du DP. Cette réaction des élites bureaucratiques et militaires face à l’évolution du régime s’inscrit dans une histoire plus longue, qui remonte au rôle politique des officiers et des réformateurs depuis le mouvement des « Jeunes-Turcs » à la fin de l’Empire ottoman.
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131Par la suite, la Turquie connaît d’autres interventions militaires majeures, notamment en 1971 et en 1980, qui jalonnent une histoire politique marquée par des tensions entre pouvoir civil, armée, islam politique, nationalisme et revendications kurdes.
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133La nouvelle Turquie « post-kémaliste » émerge dans les années 1990-2000. Elle tend à réhabiliter progressivement ce que Mustafa Kemal Atatürk et son successeur Ismet Onönü avaient combattu : le voile (türban) dans l’espace public, les partis d’inspiration islamique, les confréries religieuses opposées à la laïcisation de l’État, la place de religion dans les médias et l’école, ainsi que le développement des lycées religieux (imam-hatip), qui sont des établissements publics à vocation religieuse.
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135Cette nouvelle Turquie à la diplomatie « néo-ottomane » est parfois décrite comme cherchant à redevenir une puissance orientale à vocation islamique. Elle combine nationalisme, conservatisme et capitalisme d’affaires dynamique.
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137Depuis 2002 le Parti de la justice et du développement (AKP), issu d’une scission du mouvement islamiste Millî Görüş détient le pouvoir. « Ak Parti » (jeu de mots politique autour de ak, qui signifie “blanc/pur”) ou AKP (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi) est un parti islamo-conservateur. Il est présidé par Recep Tayyip Erdoğan depuis le 21 mai 2017, qui a succédé à Binali Yıldırım. L'AKP a été fondé par Erdoğan en 2001, le 14 août plus précisément. Il est issu de l’aile réformiste du Parti de la vertu (en turc : Fazilet Partisi) lancé par Necmettin Erbakan.
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139L’AKP présente, dans ses fondements, quelques points de divergence voire d’opposition à la vision kémaliste. Tout d’abord, l’AKP porte un discours en réaction à la laïcité des décennies précédentes. La laïcité apparaît en contradiction avec la philosophie politique de l'islam politique. L’AKP affirme vouloir maintenir la laïcité, en lui donnant un sens plus souple, permettant une présence plus visible du religieux dans l’espace public que ne l’autorisait le système laïque kémaliste. Sur le plan du nationalisme, l'identité nationale de l’AKP se confond avec son identité musulmane.
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141Avec l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002, une nouvelle doctrine de politique étrangère est adoptée en Turquie : le néo-ottomanisme. Cette dernière donne lieu à une série d’initiatives sur la scène régionale. Formulée par Ahmet Davutoğlu, (ministre des Affaires étrangères et Premier ministre), cette politique vise à conférer une « profondeur stratégique » à la Turquie, en étendant son influence par un soft power déployé sur son voisinage géographique immédiat (rapprochement avec plusieurs pays arabes, prise de distance avec certaines chancelleries occidentales. Selon certains analystes, elle s’inscrit dans une volonté d’élargir l’influence régionale de la Turquie.
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143Depuis les élections législatives de 2002, l'AKP domine la scène politique turque, devenant la première force électorale lors de toutes les élections nationales jusqu’aux années 2020. Les élections municipales de 2019 ont marqué un tournant, avec la victoire d’Ekrem İmamoğlu à Istanbul. Parallèlement, d’anciens cadres de l’AKP, comme Ahmet Davutoğlu, ont fondé leurs propres partis. Selahattin Demirtaş, figure du HDP (Parti démocratique des peuples, Halklarin Demokratik Partisi en turc), était également considéré comme un opposant majeur avant son emprisonnement. Les élections locales de 2024 ont vu l'AKP perdre de plusieurs grandes municipalités, signe d’un affaiblissement au niveau local, même si le parti et Erdoğan demeurent la principale force électorale lors des élections générales.
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145Cet affaiblissement électoral récent ne doit toutefois pas être confondu avec la tentative de coup d’État de 2016, qui relève d’une dynamique tout à fait différente.
146
Le Coup d'État militaire de 2016
147Une tentative de coup d'État en Turquie a eu lieu dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, principalement à Ankara et Istanbul. L'action militaire a été ordonnée par le « Conseil de la paix dans le pays », une faction des forces armées turques que le gouvernement turc accuse d'être liée à Fethullah Gülen. La tentative s'est soldée par un échec et les derniers chiffres officiels font état d'un bilan d’environ 250 morts43.
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149Dès lors, les autorités turques ont entamé une série d'arrestations et de licenciements dans les forces armées (armée, gendarmerie), la police, l'éducation, la justice, la santé, les médias et le secteur privé. L'état d'urgence a été déclaré pour une période de trois mois, et la Turquie a notifié qu’elle ferait usage de la possibilité de déroger temporairement à certaines dispositions de la Convention européenne des droits de l'homme.
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Istanbul
151Capitale de l'Empire romain d'Orient puis de l'Empire byzantin, Constantinople demeure la capitale de l'Empire ottoman après sa conquête en 1453. Avec l’instauration de la République en 1923, la ville perd ses fonctions administratives, gouvernementales et financières au profit d’Ankara comme nouvelle capitale. On observe également à cette époque un déclin démographique. Il faut attendre les années 1950 pour que la ville redevienne le centre de gravité du pays, avec le développement de l'industrie et du commerce. Entre 1950 et 2000, la population urbaine s'accroît nettement. En 1950, la ville regroupait 5,5 % de la population du pays, elle en concentre environ 18 % en 202444.
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153Depuis les années 1980, l’objectif des pouvoirs publics est de faire accéder Istanbul au rang de métropole mondiale. La Mairie métropolitaine, créée en 1984, est dotée d’une marge d'autonomie et de ressources financières conséquentes pour porter cette politique. Ainsi, dans les années 1980, de nombreux investissements publics voient le jour. « La Mairie développe une politique de grands projets marquée par " l'obsession de la mise aux normes et de la mise en marque (markalaşma) de la ville". »45 On observe alors une réhabilitation de la Corne d'Or, la construction du second pont sur le Bosphore, l’extension du quartier des affaires et divers projets de modernisation. Ces projets s'inscrivent dans une politique de marketing urbain46.
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155Pour aller plus loin :
156
157ANCIAUX Robert, « Chapitre 3. Pouvoir et politique », Turquie, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2017, p. 55-80.
158
159AKGONUL Samim, « La laïcité à la turque à l’épreuve d’un régime a-laïque », Revue du droit des religions [en ligne], 2022. Disponible sur : http://journals.openedition.org/rdr/1905 (consulté le 12 mars 2026).
160
161GOURISSE Benjamin, « La politique régionale de la Turquie vise à retrouver la grandeur de l’Empire ottoman », Idées reçues sur la Turquie Politique, économie, société : un état des lieux, Paris, Le Cavalier Bleu, 2023, p. 133-141.
162
163DEL VALLE Alexandre, « Le phénomène Erdogan et la nouvelle Turquie "nationale-islamiste" » Les Cahiers de l'Orient, n° 126 (2), 2017, p. 9-39.
164
165BALCI Bayram, « La nouvelle Turquie d’Erdoğan, entre islamisme et nationalisme », dans Alain Dieckhoff, Philippe Portier (dir.), L'Enjeu mondial. Religion et politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2017, p.141-151.
166
167JABBOUR Janna, « La Turquie : une puissance émergente qui n’a pas les moyens de ses ambitions » Politique étrangère, n° 4, 2020, p. 99-108.
168
169YERASIMOS Stéphane, « Istanbul : approche géopolitique d'une mégapole », Hérodote, n° 103 (4), 2001, p. 102-117.
170
171PEROUSE Jean-François, « Istanbul, entre Paris et Dubaï : mise en conformité "internationale", nettoyage et résistances », dans BERRY-CHIKHAOUI Isabelle, DEBOULET Agnès, ROULEAU-BERGER Laurence (dir.), Villes internationales. Entre tensions et réactions des habitants, Paris, La Découverte, 2007, p. 31-62.
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Notes
1 Les (*) permettent au lecteur de se référer aux entrées lexicales renvoyant à un encart explicatif du contexte politique, historique et idéologique turc en fin d’introduction.
2 Ces journées se sont tenues à l’Université Galatasaray à Istanbul les 16 et 17 novembre 2023 et ont été co-organisées par Angela Anzelmo et Nazlı Ülbay Aytuna, en collaboration avec le laboratoire de recherche MEDIAR, l’Université Galatasaray et l’Institut Français des Études Anatoliennes.
3 POMIAN Krzystof, Le musée, une histoire mondiale. Tome II L’ancrage européen, 1789-1850, Paris, Gallimard, 2021 ; ANDERSON Benedict, L'imaginaire national : réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2002.
4 AGAMBEN Giorgio, « Théorie des dispositifs », Po&sie, n° 115 (1), 2006, p. 25-33 ; AGAMBEN Giorgio, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Rivage poche, 2014.
5 BENNETT Tony, The birth of the museum: history, theory, politics, Londres, Routledge, 1995.
6 POULOT Dominique, BENNETT Tony et MCCLELLAN Andrew, « Pouvoirs au musée », Perspective, n° 1, 2012, p. 29-40.
7 Ibid.
8 DAVALLON Jean, « Le musée est-il vraiment un média ? », Publics et Musées, n° 2, 1992. p. 99-123.
9 POMIAN Krzystof, op. cit, p. 169-170.
10 ANDERSON Benedict, op.cit.
11 « Musée national », dans MAIRESSE François (dir.), Dictionnaire de muséologie, Paris, Armand Colin, 2022, p. 416.
12 SHAW Wendy, Osmanlı Müzeciliği: Müzeler, Arkeoloji ve Tarihin Görselleştirilmesi, [Le muséalisme ottoman : musées, archéologie et visualisation de l’histoire], İstanbul, İletişim Yayınları, 2004, p. 21-24.
13 Il ne s’agit pas nécessairement de musées à proprement parler, mais de lieux qui ont été préservés, protégés et progressivement transformés en espaces à caractère muséal.
14 Il s’agit des musées qui appartiennent au ministère de la Culture et du Tourisme ou qui fonctionnent directement sous son autorité, via la Direction générale du Patrimoine culturel et des Musées (Kültür Varlıkları ve Müzeler Genel Müdürlüğü). Le chiffre de 215 correspond donc uniquement aux musées publics relevant de cette administration centrale.
15 TÜRKIYE KÜLTÜR VE TURIZM BAKANLIĞI, KÜLTÜR VARLIKLARI VE MÜZELER GENEL MÜDÜRLÜĞÜ (ministère de la Culture et du Tourisme, Direction générale du patrimoine culturel et des musées) [en ligne], Özel Müzeler (Musées privés), 22 avril 2025.
16 ÇEKÜL, Kent tarihi müzeleri ve arşivleri (Musées et archives d’histoire urbaine), Çekül Vakfı ve Tarihi Kentler Birliği Yayınları, Kılavuz Kitapçıklar Dizisi 2., Istanbul, 2013.
17 ÇEKÜL (Fondation pour la préservation et la promotion de l'environnement et de la culture, créée en 1990) est une organisation non gouvernementale spécialisée dans la consultation sur des sujets tels que l'urbanisme, la restauration et l'entretien des maisons et des marchés traditionnels.
18 ÇEKÜL, op. cit.
19 TÜRKIYE KÜLTÜR VE TURIZM BAKANLIĞI, KÜLTÜR VARLIKLARI VE MÜZELER GENEL MÜDÜRLÜĞÜ (ministère de la Culture et du Tourisme, Direction générale du patrimoine culturel et des musées) [en ligne], Özel Müzeler (Musées privés), 22 avril 2025.
20 ANZELMO Angela, « Les visites de Sainte-Sophie d’Istanbul : fabriquer une mosquée modèle », dans RENAUD Lise et NAVARRO Nicolas (dir.), La visite augmentée. Le devenir numérique des aides à l'interprétation des patrimoines, Communication & langages, n° 222, 2024, p. 113-130.
21 Le massacre de Sivas (Madımak Olayı ou Sivas Katliamı en turc) désigne l’incendie criminel de l’hôtel Madımak à Sivas, en Turquie, le 2 juillet 1993, lors d’une émeute menée par des islamistes radicaux. L’attaque a causé la mort de 37 personnes, dont 33 intellectuels et artistes alévis. Depuis, de nombreuses voix réclament la transformation de l’hôtel en lieu de mémoire.
22 L'incident de Roboski (ou massacre d'Uludere) s'est produit le 28 décembre 2011, lorsqu'un groupe de contrebandiers en provenance de Roboski (Ortasu) a été attaqué par des avions F-16, après avoir été pris pour des membres du PKK. L'attaque a fait 34 victimes, parmi lesquelles se trouvaient des enfants. En 2014, un concours d'architecture pour la création d'un musée a été lancé le 16 avril, mais ni le projet n’a vu le jour, ni son site web n’est accessible (ROBOSKI MUZESI [en ligne], Roboski’de Ne Oldu?, 2014).
23 L’assassinat de Hrant Dink, un journaliste et écrivain arménien-turc, a eu lieu le 19 janvier 2007, lorsqu’il a été tué devant le siège du journal Agos à Istanbul. Le musée 23,5 Lieu de mémoire Hrant Dink a ouvert ses portes en 2019. Ce musée met en lumière les valeurs universelles portées par Hrant Dink, telles que la démocratie, l’égalité, la justice, les droits humains et les libertés, tout en établissant un lien entre mémoire et espoir.
24 Bozoğlu Gönül, op. cit. p. 4, cité dans Navaro‑Yashin Yael, « Editorial – Breaking Memory, Spoiling Memorization: The Taksim Protests in Istanbul », Society of Cultural Anthropology [en ligne], 31 octobre 2013. ; THAROOR Ishaan, « Why Turkey’s President Cares So Much About an 11th-century Battle », The Washington Post [en ligne], 1er septembre 2017.
25 Bozoğlu Gönül, op. cit. p. 4, cité dans KAYA Ayhan, « Islamisation of Turkey under the AKP Rule: Empowering Family, Faith and Charity », South European Society and Politics, n° 20 (1), 2015, p. 47-69.
26 Bozoğlu Gönül, Museums, Emotion, and Memory Culture: The Politics of the Past in Turkey, Londres, Routledge, 2019, p. 2.
27 Ibid., p. 4.
28 BARTHES Roland, Mythologies, Paris, Seuil, [1957] 2014.
29 NORA Pierre, Les lieux de mémoire, 3 volumes, Paris, Gallimard, 1984-1992.
30 « Muséalisation », dans MAIRESSE François, op. cit., p. 382.
31 RIEGL Aloïs, Le culte moderne des monuments, sa nature et ses origines, Paris, Allia, 2016, p. 69.
32 BOURON Jean-Benoît, « Effet Bilbao ou effet Guggenheim », Géoconfluences [en ligne], 2 juillet 2024.
33 VESCHAMBRE Vincent, Traces et mémoires urbaines : enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Rennes, PUR, 2015.
34 GEORGESCU-PAQUIN Alexandra, Actualiser le patrimoine par l’architecture contemporaine, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2014.
35 BOUCLY Julien, « Patrimoines et musées en Turquie, nouveaux territoires de luttes politiques et identitaires », Autrepart, n° 84 (4), 2017, p. 147.
36 POSTULA Jean-Louis, Le musée de ville. Histoire et actualités, Paris, La documentation française, 2016.
37 WATSON Sheila (dir.), Museums and their Communities, Londres, Routledge, 2007, p. 7.
38 Bozoğlu Gönül, op. cit., p. 5.
39 Bozoğlu Gönül, op. cit. p. 5, cité dans WETHERELL Margaret, Affect and Emotion: a New Social Science Understanding, Londres, Sage, 2012 ; SMITH Laurajane, CAMPBELL Gary et WETHERELL Margaret (éd.) Emotion, Affective Practices, and the Past in the Present, Londres, Routledge, 2018.
40 Le Hatay est une province du sud de la Turquie. Son chef-lieu est Antakya.
41 LYNCH Bernadette, « Disturbing the Peace: Museums », dans ALTAYLI Afşin et VIAU-COURVILLE Mathieu (dir.), Editorial. Museum International, n° 70 (3-4), 2018, p. 3-8.
42 La question de la neutralité du musée est ainsi questionnée dans une perspective de muséologie critique, telle que l’on peut la retrouver dans l’initiative internationale Museums are not neutral fondée par La Tanya S. Autry en 2017.
43 KARAKOSE Gokce, « İstanbul’da verilen mücadele 15 Temmuz’un dönüm noktalarından biri oldu », Anadolu Ajansi [en ligne], 15 juillet 2024.
44 Avec une population de 15 701 602 habitants à Istanbul et 85 664 944 en Turquie [Türkiye İstatistik Kurumu (TÜİK), Adrese Dayalı Nüfus Kayıt Sistemi Sonuçları, 2024, 2024].
45 PEROUSE Jean-François, « Istanbul, entre Paris et Dubaï : mise en conformité "internationale", nettoyage et résistances », dans BERRY-CHIKHAOUI Isabelle, DEBOULET Agnès, ROULEAU-BERGER Laurence (dir.), Villes internationales. Entre tensions et réactions des habitants, Paris, La Découverte, 2007, p. 31-62.
46 Ibid.

