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Ayşe Toy Par

Reflet d’un passé ou vitrine d’un présent ? Analyse critique du musée du Cinéma d’Istanbul1

(Numéro 5 — Dossier)
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Résumé

Le musée du Cinéma d’Istanbul, inauguré en 2021 dans le quartier historique de Beyoğlu, se présente comme un lieu de conservation et d’exposition du patrimoine cinématographique turc. Cependant, cet article critique son rôle, soulignant qu'il privilégie davantage l’expérience touristique et sensorielle au détriment de la construction d’une véritable mémoire collective. En s’appuyant sur des discours officiels et des choix d’exposition, l’analyse révèle une focalisation sur l’âge d’or du cinéma turc (Yeşilçam), tout en négligeant des périodes antérieures ou contemporaines. Le bâtiment, restauré minutieusement, incarne une instrumentalisation politique visant à redorer l’image du gouvernement et à masquer des critiques liées à la destruction d’autres lieux culturels. À travers ce prisme, le musée est perçu comme une vitrine des politiques culturelles du gouvernement et de fierté nationale, plutôt qu’un espace d’héritage durable. L’article questionne ainsi sa capacité à remplir son rôle de lieu de mémoire culturelle et historique.

Mots-clés : Musée du Cinéma d’Istanbul, patrimoine cinématographique turc, identité nationale, mémoire collective et culturelle, politiques culturelles en Turquie

Abstract

The Istanbul Cinema Museum, inaugurated in 2021 in the historic district of Beyoğlu, presents itself as a space dedicated to preserving and showcasing Türkiye’s cinematographic heritage. However, this article offers a critical perspective on its role, arguing that the museum prioritises tourist and sensory experience over the construction of a genuine collective memory. Drawing on official discourses and exhibition choices, the analysis reveals a strong emphasis on the golden age of Turkish cinema (Yeşilçam), while earlier or contemporary periods remain largely overlooked. The meticulously restored building is interpreted as a political instrument aimed at polishing the government’s image and concealing criticism related to the destruction of other cultural sites. Through this lens, the museum appears more as a showcase for government cultural policies and national pride than as a space for lasting heritage. The article therefore questions its ability to fulfill its mission as a site of cultural and historical memory.

Keywords : Istanbul Cinema Museum, turkish film heritage, national identity, collective and cultural memory, cultural policies in Türkiye

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Introduction

2Le musée du Cinéma d'Istanbul, installé dans un bâtiment historique du XIXe siècle, a ouvert ses portes en février 2021 dans le quartier de Beyoğlu à Istanbul, situé sur la célèbre rue commerçante et animée Istiklal. Il constitue le seul établissement de cette envergure en termes de visée et de taille en Turquie. L’édifice historique appartient aujourd’hui au ministère de la Culture et du Tourisme, qui loue les espaces du musée et de la salle de cinéma à la société privée de production de films, NuLook. La gestion du musée est ainsi assurée par deux directeurs : l'un nommé par NuLook, l'autre désigné par le ministère de la Culture (figure 1).

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Figure 1. Le musée du Cinéma d’Istanbul vue de la Rue Istiklal. © https://www.herumutortakarar.com/koceyan-konagi-atlas-sinemasi-istanbul-sinema-muzesi.

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5Malgré sa présence depuis plus d’un siècle et son importance dans la vie culturelle du pays, le cinéma n’a pas vraiment fait l’objet de préoccupations muséologiques en Turquie. Parallèlement aux évolutions dans le monde occidental, la nécessité de fonder un musée du Cinéma, exprimée depuis longtemps par les chercheurs et historiens2, s'est concrétisée surtout à partir des années 2010, en parallèle avec le nouvel âge d'or que vivait alors l'industrie cinématographique turque ainsi que la redécouverte de nombreux films inconnus grâce à la numérisation3. En effet, le projet de ce musée qui prend forme en 2017 avait comme objectif, en plus de ses fonctions « classiques » de préservation et d'exposition du patrimoine cinématographique turc, de servir également de lieu de conservation des archives et de centre de recherche pour les chercheurs et spécialistes en la matière. Aussi, conformément à l’évolution du concept des musées que Eilean Hooper-Greenhill appelle post-musée4, l’expérience et l’expérimentation spectatorielles devaient être valorisées5. Dans son discours prononcé lors de l’inauguration du musée, le Président de la République R.T. Erdoğan a déclaré, après avoir souligné la place de « leader mondial » de la Turquie dans le secteur du tourisme : « mieux nous protégerons et développerons nos richesses historiques et culturelles, plus nous en tirerons profit en tant que nation. En même temps, il s'agit aussi d'une exigence de notre responsabilité de protéger notre civilisation et notre patrimoine géographique »6.

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7Dans cet article, je tenterai de discuter, en m'appuyant sur les discours du Président de la République, des responsables, ainsi que sur les articles et vidéos publiés sur le musée, dans quelle mesure le musée du Cinéma d'Istanbul parvient à refléter et préserver la mémoire historique et culturelle, ou, plutôt, de quelle mémoire et de quel passé culturel il s’agit. Est-il davantage conçu comme un « espace d'expérience » touristique ? Les choix spatiaux et thématiques du musée permettent-ils de construire une mémoire durable entre passé et présent, ou offrent-ils plutôt une présentation éphémère et expérientielle ? Cette problématique orientera l’analyse en interrogeant la mission du musée en tant que « lieu de mémoire » sur les plans culturel et politique, ainsi que les éventuelles limites de ce rôle.

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9Dans un premier temps, je tenterai de définir l'importance de l’emplacement du musée dans la ville d’Istanbul. Ensuite, j’évoquerai le bâtiment qui l'abrite. Enfin, une troisième partie sera consacrée au musée lui-même, à ce qui y est « exposé » et à ce qui y est « expérimenté »7. J’aborderai tout cela à partir de ma propre perspective, celle d'une chercheure en histoire du cinéma.

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Un lieu de culture dans un milieu multiculturel

11Pour bien comprendre l'importance de ce musée et ce qu'il représente, il est important de commencer par un bref historique du quartier où il est situé (figure 2). Ce contexte est pertinent car il influence directement la relation que le musée du Cinéma d'Istanbul entretient avec son public cible.

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Figure 2. Vue de la Rue Istiklal (Pera) © Ayşe Toy Par.

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14Comme le souligne Marc Augé, les lieux se définissent comme identitaires, relationnels et historiques ; ils marquent et façonnent les circulations, consommations et communications8. Les musées peuvent être considérés comme des « lieux » et sont définis par le Conseil international des musées comme :

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« une institution permanente, à but non lucratif et au service de la société, qui se consacre à la recherche, la collecte, la conservation, l’interprétation et l’exposition du patrimoine matériel et immatériel. Ouvert au public, accessible et inclusif, il encourage la diversité et la durabilité. Les musées opèrent et communiquent de manière éthique et professionnelle, avec la participation de diverses communautés. Ils offrent à leurs publics des expériences variées d’éducation, de divertissement, de réflexion et de partage de connaissances. » 9

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17Ces différentes caractéristiques sont essentielles pour les musées, mais aussi importantes pour les salles de cinéma. Elles le sont d’autant plus quand ces deux types d’institution sont situés en un même lieu, comme c’est le cas dans l’exemple que nous analysons.

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19Selon Elisa Mandelli, les musées sont des outils non neutres, lieux de contrôle, de conflit et de recherche de consensus entre cultures et classes sociales10.

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21En effet, le musée est installé dans le quartier de Beyoğlu, (anciennement nommé Pera) au milieu de la rue Istiklal (de son ancien nom Grande Rue de Pera) qui relie la place Taksim au quartier de Galata. Ce quartier, qui peut être défini par ce que Augé appelle « non-lieux »11, est de loin l’un des plus animés et de ce fait un des plus fréquentés de la métropole.

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23Pera, cosmopolite jusqu'aux années 1960, fut un centre de diversité culturelle marqué par des lieux de culte, des écoles communautaires et des consulats. Dès le XVIIIe siècle, ce quartier incarna la « modernité occidentale » introduite par les Ottomans. Au XIXe siècle, il s’enrichit de bâtiments en pierre, de passages et d’ambassades. En 1857, il devient le premier arrondissement d’Istanbul, avec une municipalité, organisée par arrondissement inspirée de Paris.

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25Dynamisé par ses activités culturelles, Pera accueille en 1896 la première projection publique du cinématographe, suivie par l’ouverture de la salle Pathé Frères en 1908. Dans les années 1950, la rue Yeşilçam devient un symbole du cinéma turc. Aujourd’hui, Pera abrite des festivals majeurs comme le festival international du film d’Istanbul, Filmmor (Festival international itinérant de films de femmes) ou Le festival international des travailleurs.

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27Pera est également le carrefour des instituts et des centres culturels de différents pays comme la France, l’Allemagne ou l’Italie ; des musées et galeries d’art (privés ou publics). Ceux-ci viennent enrichir les activités culturelles déjà très dynamiques de la ville et du quartier.

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29Le quartier est enfin un lieu de résistance : il héberge les manifestations de femmes, de la communauté LGBTI+, du 1er mai, des Mères du Samedi, pour ne citer que les plus importantes. Et bien sûr, le mouvement Gezi12, associé aux protestations contre la destruction de la salle Emek13.

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31Pera, centre des enjeux politiques, évolue au gré des idéaux gouvernementaux14. D’après l’architecte et activiste Mücella Yapıcı, le gouvernement actuel cherche à effacer une mémoire politique pour en imposer une autre, celle de « la nouvelle Turquie15 » réislamisée et autoritaire16. Ainsi, une mosquée a été construite au cœur de Taksim, masquant la place de la République et son monument, tandis que le Centre culturel Atatürk a été démoli en 2018 pour être reconstruit en beaucoup plus grand. Le parc Gezi a été également menacé avec le projet de réédifier la caserne d’artillerie, et la salle de cinéma historique Emek a été déplacée dans un centre commercial.

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33Ces changements accompagnent la fermeture des cinémas de quartier et des lieux culturels comme les théâtres, les librairies et les cafés. Les bâtiments sont vendus à de grands entrepreneurs qui les transforment en espaces de consommation. Les habitués quittent progressivement Pera, les festivals se déplacent ailleurs, et le quartier devient majoritairement fréquenté par des touristes de passage.

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35Pour contrecarrer cette désaffection et les critiques intenses adressées au gouvernement, la mairie de Beyoğlu organise depuis 202117 un « festival de la Route de la Culture », dans le but de réanimer le quartier18. Nous aborderons ce sujet plus en détail ci-après, car le musée du Cinéma d'Istanbul, objet de notre étude, est aujourd'hui l'une des étapes majeures de ce festival dont le gouvernement tire une grande fierté.

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Historique du bâtiment

37À ce stade, il est essentiel de rappeler l’histoire du bâtiment, au cœur de ce lieu de mémoire culturelle marqué par la vie d’Istanbul et ses transformations. Même si le musée est encore très jeune, le bâtiment dans lequel il est implanté – les appartements Köçeyan de son nom d’origine – date, lui, de la fin du XIXe siècle et témoigne des évolutions et des transformations de l’histoire récente turque.

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39Après le grand incendie dévastateur de 187019, les riches banquiers et commerçants en ont profité pour reconstruire Pera20. C’est dans ce contexte qu’Agop Köçeyan, orfèvre et banquier arménien proche du sultan Abdülaziz21, a fait bâtir une résidence hivernale composée de deux blocs et inspirée du style néo-classique et du Palazzo Farnese à Rome. Construit en pierre et fonte, le bâtiment a bénéficié d’une attention particulière, notamment avec des fresques du peintre français Hippolyte Dominique Berteaux22, réalisées lors de sa visite à Istanbul dans les années 1870.

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41Le rez-de-chaussée du bloc B, autrefois écurie, a été transformé au fil des années : piste de concours hippique, centre de divertissement, puis, après 1932, lieu d’art et de culture23. Après l'émigration des Köçeyan en 1922, le bâtiment a été nationalisé par le gouvernement et transformé en divers lieux, allant de cirque à théâtre, jouant ainsi un rôle clé dans la dynamique culturelle de Pera.

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43En 194824, la famille Borovalı le transforme en une prestigieuse salle de cinéma de 1 860 places25, diffusant des films américains et accueillant des spectacles26. En 1951, le théâtre « Küçük Sahne » y ouvre, suivi d’un bistrot, devenant un lieu de rencontre pour les intellectuels, rappelant les cafés de la Grande Rue de Pera27.

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45À la fin des années 1960, la rue Istiklâl perd son caractère « élitiste » au profit de nouveaux quartiers comme Şişli, avec des cinémas modernes. Incapable de rivaliser, le cinéma Atlas est loué à Cevher Özden, alias Banker Kastelli, impliqué dans des scandales de fraude. Il transforme une partie de la salle en magasins, et celle-ci, réduite en taille, privilégie la diffusion de films « érotiques », comme d'autres salles de l’époque.

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47Dans les années 1970, l'entrée du bâtiment est utilisée comme bazar. En 1989, le ministère de la Culture rachète le complexe, l’utilisant pour des activités institutionnelles (figures 3 et 4).

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Figure 3. L’entrée du bâtiment. Le passage dans les années 1970 © https://10layn.com/istanbulun-en-eski-10-pasaji/.

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Figure 4. L’entrée du bâtiment. Le passage en 2023 (Le bloc A sur la gauche et le bloc B sur la droite) © Ayşe Toy Par.

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Le musée pour parler de quelles représentations ?

51Le musée, inauguré en mars 2021 après une restauration minutieuse, s’installe dans le bloc A, tandis que le cinéma Atlas, rebaptisé Atlas 1948, demeure dans le bloc B. Bien que récent, le projet de musée est envisagé depuis longtemps par les chercheurs et historiens du cinéma, et son installation dans le bâtiment Köçeyan prend forme au cours de sa rénovation (figures 5 et 6).

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Figures 5 et 6. L’intérieur du musée Bloc A en 2023 © Ayşe Toy Par.

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55La date de l'élaboration « professionnelle » peut être fixée à 2017, lorsqu'un comité composé de spécialistes, de chercheurs en histoire du cinéma, de représentants du secteur cinématographique et du directeur général du centre du cinéma est constitué. Rapidement, la restauration et l’inauguration du bâtiment deviennent un événement de prestige du gouvernement. Le musée fait partie intégrante du projet du Festival de la Route de la Culture de Beyoğlu, festival s'imposant d'abord dans le quartier de Beyoğlu, puis s'étendant à d’autres grandes villes de Turquie28 avec le soutien du ministère.

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57En effet, en 2019, le président Erdoğan fait une autocritique de son pouvoir et déclare que, malgré 16 ans de gouvernance, les progrès dans le domaine de la Culture n’ont pas atteint les objectifs escomptés29. Il charge alors le ministère de la Culture de prendre les mesures nécessaires. À la suite de cette directive, le Ministère s'engage à inaugurer des musées et à organiser des festivals culturels dans les grandes villes, en particulier à Istanbul, en compétition avec la municipalité qui vient de passer, à l’issue d’élections fort décevantes pour le pouvoir, à l’opposition.

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59Le premier Festival de la Route de la Culture est expérimenté dans le quartier de Beyoğlu en 2021, quasiment en même temps que l'inauguration du musée du Cinéma. Cela s'explique non seulement par les raisons mentionnées précédemment, mais aussi parce que ce quartier a été particulièrement affecté par des changements culturels, politiques et idéologiques. Par ailleurs, l’emplacement du bâtiment, la présence d'une salle de cinéma et sa capacité à créer un lien entre le passé et le présent dans la mémoire collective des Stambouliotes constituent des atouts importants. Contrairement à ce qui a été fait à la salle Emek, ou encore au sort réservé à la grande majorité des salles de cinéma reléguées aux derniers étages des centres commerciaux, l'accès au musée et au cinéma Atlas se fait directement par la rue Istiklal, ce qui est présenté comme un avantage significatif.

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61L’analyse du site officiel du musée, de la couverture médiatique30 et des interviews avec les responsables de l’institution confirment nos observations sur le terrain : dans le discours officiel, il est clair que la priorité est accordée avant tout au bâtiment, et surtout à l’histoire de sa restauration, puis dans un deuxième temps à la période consacrée à l’âge d’or du cinéma turc, le Yeşilçam, et en dernier à la collection, hissée parmi les trois principales du monde31.

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Le bâtiment en premier lieu

63Dans toutes les revues de presse, les sites et les discours officiels, l’accent est mis sur une restauration réalisée minutieusement dans le but de rester fidèle à l’original du bâtiment de 1870. Ceci nous renvoie aux nombreuses critiques faites au gouvernement qui transforme et commercialise les lieux de culture, en particulier après le désastre de la soi-disant restauration de la salle de cinéma Emek. Il semblerait que l’on voudrait par cela contrer la critique et calmer les inquiétudes des organisations civiles.

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65Néanmoins, comme l'a souligné Nezih Erdoğan, historien du cinéma turc ayant fait partie du conseil scientifique en 2017 avant d'en être écarté pour des raisons inconnues, lors de l'élaboration du projet, on envisageait de préserver une mémoire du vécu du bâtiment afin de créer un lien entre le passé et le présent. Il souligne qu'il était crucial dès le début de ne pas entreprendre de travaux de « restauration » tels que la réparation des ornements effacés et tombés des surfaces de l'espace muséal. Au contraire, il était souhaité d’utiliser ces surfaces pour des applications artistiques (et technologiques) qui mettraient en avant la distinction entre « ce qui reste » et « ce qui disparaît »32. Or, on constate aujourd'hui que le bâtiment a été entièrement restauré, sans qu'une seule trace de ses nombreuses transformations ne soit conservée. Il brille de sa splendeur, mise en avant à chaque occasion, comme pour faire oublier Emek.

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La période de Yeşilçam

67Cette période représente l'âge d'or du cinéma turc (figures 7 et 8), s'étendant approximativement de 1960 à 1980, avec une production annuelle de plus de 200 films, reposant sur le système des stars et ayant une économie et un système de production spécifiques. C'est à la fois un cinéma de masse et une activité familiale et communautaire. Durant cette période, le nombre de salles de cinéma augmente et la concurrence entre elles atteint son apogée. Même si ce cinéma perd de son élan et s'effondre à la fin des années 70, il reste ancré dans la mémoire collective, transmis de génération en génération notamment grâce aux rediffusions télévisuelles. De plus, les séries turques contemporaines s'inspirent de la narration et de l'esthétique de ce cinéma33.

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Figures 7 et 8. Photos du deuxième étage, partie consacrée au cinéma populaire © Ayşe Toy Par.

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70En ce sens, le musée accorde une importance primordiale à ce cinéma populaire, non seulement dans le discours de ses représentants, mais aussi dans ses espaces d’exposition en lui consacrant tout un étage. Cet espace vise à transmettre ce cinéma aux nouvelles générations et à faire revivre cette période, mais surtout à permettre d’« expérimenter » cette époque34. Le terme « expérimentation » mérite d’être souligné car le cinéma en lui-même est « une expérience » : celle d'aller dans une salle, de voir un film, de partager un lieu public avec des masses, de vivre des émotions, etc. Ainsi, nous pouvons penser que le musée rappelle cette expérience35 tout comme celle de la période de « l'attraction » du spectateur, qualificatif des premiers temps du cinéma36. D’ailleurs, comme le souligne Mandelli, on note une transformation radicale de l’expérience muséale depuis les années 80, reposant sur un modèle immersif, favorisant l’interaction des visiteurs, dénommé « post-musée » par Eilean Hooper-Greenhill. Selon cette dernière, le post-musée se concentre sur l'usage des objets plutôt que sur leur accumulation, et l'exposition cesse d'être au cœur des activités du musée, devenant une forme de communication parmi d'autres, telles que les événements, les débats, les ateliers et les performances37.

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72Dans cette perspective, des écrans numériques du musée du Cinéma d’Istanbul favorisent l'expérience pour recréer un « monde virtuel » dans lequel le spectateur est invité à entrer et à explorer. Des sections sont réservées à la réalité augmentée, à l’écran vert, au « bassin de mémoire numérique », où les visiteurs sont replongés dans des scènes de films, par des écrans où ils peuvent voir les stars et des téléphones grâce auxquels ils peuvent les entendre parler. Néanmoins, il n'y a aucune explication relative à cette période ni aux objets exposés.

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74Il est également important de noter que la partie réservée à l'histoire du cinéma en Turquie se réduit à la période de Yeşilçam, comme s'il n'y avait ni un avant, alors que l’idéologie gouvernementale revendique le passé glorieux de l’Empire ottoman (faute d'archives ?), ni un après (pour des raisons idéologiques ?). Hormis Yeşilçam, le reste est représenté par des affiches et une exposition des prix reçus aux festivals internationaux. En ce sens, il semblerait que le musée se limite à une expérimentation sans véritable lien avec le passé ni avec le futur, ne créant pas de relation ontologique en vue de transmettre une mémoire collective « nationale ». Autrement dit, on a l’impression que le musée « préfère impliquer activement les visiteurs et solliciter leurs sentiments, en créant pour eux une "expérience" mémorable plutôt que d'informer sur les événements passés »38.

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76Comme le fait remarquer Reis Çelik, directeur de FLMYÖN, l’association des réalisateurs de films, ayant fait partie du comité de conseillers pour la fondation du musée du Cinéma, la partie consacrée au cinéma national a besoin d’être présentée plus en détails39. Barış Saydam, historien du cinéma et curateur de la première exposition temporaire du musée portant sur l’avènement du cinéma dans l’Empire ottoman, souligne que l’objectif principal du musée reste « éclectique », incomplet, coincé dans un entre-deux, entre l’Orient et l’Occident mais sans pouvoir s’approprier vraiment ni l’une ni l’autre de ces identités, à l’image donc de la société turque et de son cinéma populaire40.

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Les objets de collection

78Il est indéniable qu'un effort matériel et physique a été déployé pour collecter et présenter des objets relatifs à l'invention et à l'avènement du cinéma, y compris des jeux optiques, des spectacles de jeux d'ombres, et diverses inventions technologiques (figures 9, 10 et 11)41. Les appareils ont été acquis lors de ventes aux enchères à travers le monde et auprès de collectionneurs à des prix très élevés. On retrouve, dans cette section réservée aux collections, des objets relatifs aux spectacles traditionnels ottomans de jeux d'ombres, souvent associés à l'avènement du cinéma dans la région42. Contrairement à son nom, « musée du Cinéma d'Istanbul », on peut y voir la volonté de créer un musée non pas local, mais universel, qui contribuerait à l'image de marque de « la Grande Turquie » que veut construire le pouvoir politique sur la scène internationale. Cependant, l'absence d'explications rend le lien entre le théâtre des jeux d'ombres (comme Karagöz et Hacivat) et les projections d'images animées dans les sociétés non occidentales difficile à identifier pour les curieux, et facilement ignoré par les indifférents.

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83Figures 9, 10 et 11. Les objets de collection : des appareils d’illusion aux premiers appareils de projection, Le théâtre d’ombre traditionnel (Karagöz et Hacivat), 2023 © Ayşe Toy Par.

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Conclusion

85Pour conclure, la question des prix d’accès du musée, qui restent élevés, surtout le week-end, malgré les possibilités de tarifs réduits semble significative. Josephine Pine et James Gilmore soulignent la notion de « vente de l’expérience muséale »43 renvoyant à la promotion d’événements et activités proposés en échange d'une implication émotionnelle, physique, intellectuelle et/ou spirituelle. Il semblerait que, pour un musée promettant de fonder une mémoire et de créer une jonction entre le passé et le présent à travers le cinéma, comme l’affirment les responsables, ce dernier vise plutôt les touristes de passage en quête d’expérience physique et sensorielle plus qu’une implication intellectuelle ou spirituelle, qui s’inscrirait dans un récit national et local.

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Notes

1 Ce travail est soutenu par la commission des projets de recherche scientifiques de l'Université Galatasaray au travers du projet SBA-2022-1102. « Yerelden Genele Türkiyede Sinema Endüstrisinin Gelişimi ve Seyir Deneyimleri » [« Du local au global : l’évolution de l’industrie cinématographique en Turquie et les expériences de spectateur »].

2 Pour des discussions à travers le monde et en France voir ALBERA François, « Musée du cinéma : Esprit es-tu là ? », Revue de l’association française sur la recherche sur l’histoire du cinéma, n° 43, 2024, p. 87-100.

3 Voir les différents colloques, séminaires nationaux et internationaux organisés à ce sujet. Comme par exemple : It’s Your Story, Don’t Lose It, Istanbul, Kadir Has University, 2017 ; Forgetting The Archive: Exploring Past Images In The Digital Age, Istanbul, İstanbul Şehir University, 2018.

4 Hooper-Greenhill Eilean, Museums and the Interpretation of Visual Culture, Londres, Routledge, 2007, p. 13.

5 Entretien avec Erdoğan Nezih (Historien du cinéma, ayant fait partie du conseil scientifique du musée en 2017), mené par Ayse Toy Par, 20 octobre 2023.

6 Genç Gazeteciler, « Le président Erdoğan a parlé lors de l’inauguration du musée du cinéma d’Istanbul et de la salle Atlas 1948 ».

7 MANDELLI Elisa, The Museum as a Cinematic Space, The Display of Moving Images in Exhibitions, Edimbourg, Edinburgh University Press Ltd, 2019. p. 175.

8 AUGÉ Marc, Non-lieux : Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992, p. 100.

9 ICOM [en ligne], « Définition du musée », 2022.

10 MANDELLI Elisa, op. cit., 2019.

11 AUGÉ Marc, op. cit., 1992.

12 En 2013, la résistance de Gezi, menée par des écologistes et riverains contre la destruction du parc Gezi à Taksim, rassemble rapidement des centaines de milliers de manifestants dans 78 provinces. Ces protestations marquent l’histoire récente de la Turquie par leur ampleur, leurs revendications et la répression policière. Voir PÉROUSE Jean-François, « Le « mouvement de Gezi » ou le choc des systèmes de valeurs environnementales dans la Turquie en croissance », Méditerranée, n° 123, 2014, p. 49-56.

13 Les protestations contre la démolition de cette salle débutent le 31 mars 2013, mais, malgré la répression, le bâtiment est détruit le 20 mai. Le mouvement Gezi suit le 31 mai. Voir Emek Bİzİm İstanbul Bİzİ, Özgürleşen Seyirci : Emek Sineması Mücadelesi, film documentaire, 2016.

14 TUNÇAY Mete, « Hatırlayan Şehir : Taksim’den Sultanahmet’e Mekan ve Hafıza ».

15 Emek Bizim Istanbul Bizim Inisiyatifi, « Aslı Uluşahin ile Kültür Servisi / Konuk: Mücella Yapıcı - Reis Çelik », YouTube, vidéo, consulté le 15 mai 2024.

16 Pour plus un aperçu sur cette « Nouvelle Turquie » lire INSEL Ahmet, La Nouvelle Turquie d’Erdogan, du rêve démocratique à la dérive autoritaire, Paris, La Découverte, 2015.

17 La mairie de Beyoğlu est passée dans l’opposition suite aux élections du 31 mars 2024.

18 Türkiye Turizm Tanıtım ve Geliştirme Ajansı [en ligne], « Beyoğlu Kültür Yolu Festivali Coşkuyla Başladı », s. d.

19 BELGE Murat, Istanbul Gezi Rehberi, İletişim, 1994, p. 193.

20 Ertürkmen Aksoy B. Su & GÜRALLAR Neşe, « Kentin Yeniden İnşası Sürecinde Etkin Bir Aktör Olarak "Kentli": 5 Haziran 1870 Pera Yangını », Mimarlık, n° 412, mars-avril 2020, p. 73-77.

21 CoŞkun Albayrak Gökçen, « Osmanlı’da Bezirgân Sarraflar, Saray ve Devlet: Köçeoğlu Şirketinin Müşteri Profili », Siyasal Bilgiler Fakültesi Dergisi (İSMUS), n° 2, 2020, p. 1-26.

22 ÖRNEK Nilay, op. cit.

23 EVREN Burçak, Eski İstanbul Sinemaları: Düş Şatoları, Istanbul, Milliyet, 1998, p. 152.

24 Cette date figure d'ailleurs dans le nom actuel de la salle, qui s'appelle désormais Atlas 1948.

25 GÖKMEN Mustafa, Eski İstanbul Sinemaları, Istanbul, İstanbul Kitaplığı Yayınları, 1991, p. 51.

26 FURTUNA Çiğdem, « Agop Köçeyan Konutu’ndan Atlas Pasajına », Beyond Istanbul, Mekanda Adalet ve Beyoğlu, 2020, p. 126-131.

27 DORSAY Atilla, Benim Beyoğlum, Istanbul, Çağdaş, 1991, p. 74.

28 Ce festival est organisé dans 19 autres grandes villes. Pour plus de détails, voir le site du festival : https://kulturyolufestivali.com/.

29 TÜRKİYE TURİZM TANITIM VE GELİŞTİRME AJANSI [en ligne], « Beyoğlu Kültür Yolu Festivali Coşkuyla Başladı », s. d.

30 « Cumhurbaşkanı Erdoğan : "16 yıldır kültür sanat alanında yeteri kadar mesafe alamadık" », Habertürk [en ligne], 10 janvier 2019.

31 Cette « folie des grandeurs » est également un des symboles de l’« Erdoganisme » que l’on retrouve dans tous les vestiges construits et/ou inaugurés sous son autorité.

32 Entretien avec Saydam Barış, mené par Toy par Ayşe, 20 octobre 2023.

33 Sur les relations entre la période de Yeşilçam et les séries turques voir TOY PAR Ayşe, « Thèmes et genres : l’interaction cinéma et télévision », dans FEIGELSON Kristian et ÖZTÜRK Mehmet (dir.), Les écrans turcophones, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022, p. 83-95. 

34 Istanbul Sinema Müzesi [en ligne], « Hakkimizda », s. d.

35 MANDELLI Elisa, op. cit., p. 73.

36 GUNNING Tom, « The Cinema of Attractions: Early Film, Its Spectator and the Avant-Garde. » dans STRAUVEN Wanda (dir.), The Cinema of Attractions Reloaded, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2006, p. 381–388 ; GAUDREAULT André, Cinéma et attraction: pour une nouvelle histoire du cinématographe. Paris, CNRS Éditions, 2008 ; MUSSER, Charles, « A Cinema of Contemplation, A Cinema of Discernment: Spectatorship, Intertextuality and Attractions in the 1890s. » dans STRAUVEN Wanda (dir.), op. cit., p.159–179.

37 Citée par MANDELLI, op. cit., p. 73.

38 MANDELLI Elisa, op. cit., p. 75.

39 ARTI TV, « Asli Uluşahin ile Kültür Servisi, Konuk : Mücella Yapıcı - Reis Çelik », YouTube, vidéo, 9 mars 1921.

40 Entretien avec Saydam Barış, mené par Toy par Ayşe, 13 novembre 2023.

41 BALAYEVA Nermin, HABER GLOBAL, « Ceyhun Tuzcu Istanbul Sinema Müzesini Anlatıyor », YouTube, vidéo, 22 juillet 2022.

42 Pour plus d’explications sur ce lien voir ÖZON Nijat, Karagözden Sinemaya: Türk Sinemasının Sorunları, Istanbul, Kitle Yayınları, 1995 ; AND Metin, Karagöz: Turkish Shadow Theatre, Istnabul, YKY, 2019 ; ARSLAN Savas, Turkish Cinema History, Oxford, Oxford University Press, 2010.

43 PINE Joseph et GILMORE James, The Experience Economy: Work Is Theater & Every Business a Stage, Boston, Harvard Business Publishing, 1999.

Pour citer cet article

Ayşe Toy Par, «Reflet d’un passé ou vitrine d’un présent ? Analyse critique du musée du Cinéma d’Istanbul1», Les Cahiers de muséologie [En ligne], Numéro 5, Dossier, p. 55-71 URL : http://bibli-cloud15.segi.ulg.ac.be/2406-7202/index.php?id=1956.

A propos de : Ayşe Toy Par

Ayşe Toy Par est maîtresse de conférences HDR à l’Université Galatasaray au sein de la faculté de communication. Elle est spécialisée dans l’histoire du cinéma turc. Ses principaux domaines de recherche sont le cinéma des premiers temps, les questions d’identité au cinéma et l’industrie cinématographique et l’histoire orale.