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Le nouvel aéroport d’Istanbul comme musée 2.0. Tisser les récits de la ville à venir, façonner les mémoires nationales

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Version PDF originaleRésumé
Qualifiés de hub international, de mégaprojet, de bâtiment iconique, voire de monument, les nouveaux aéroports font l’objet d’une littérature abondante. Dans cet article, je propose le qualificatif de « musée 2.0 » pour désigner les espaces artistiques et culturels présents dans ces aéroports, mais aussi pour les analyser comme vitrines des identités nationales. Mon étude porte sur le nouvel aéroport d’Istanbul, inauguré en 2018, avec l’ambition de devenir le plus grand du monde. Je m’intéresserai d’abord à sa construction, comme celle d’un monument du récit national turc, puis à l’usage des événements artistiques et culturels dans l’infrastructure. Enfin, j’analyserai les enjeux politiques sous-jacents, tels que le greenwashing, la communication politique ou la dépolitisation de certains événements. Penser l’aéroport comme musée 2.0 offre une perspective sur les technologies et visions modernes qu’il incarne, tout en révélant les mémoires nationales de la Turquie qui y sont mises en scène.
Abstract
New airports, often described as international hubs, megaprojects, iconic buildings, or even monuments, have been widely studied in the literature. In this article, I propose the term « museum 2.0 » to refer to the artistic and cultural spaces within these airports, while also analysing them as showcases of national identities. My study focuses on Istanbul’s new airport, inaugurated in 2018, which aims to become the largest in the world. I first examine its construction as a monument within the narrative of the Turkish nation, then the use of artistic and cultural events within the infrastructure. Finally, I analyse the underlying political issues, including greenwashing, political communication, and the depoliticisation of certain events. Considering the airport as a museum 2.0 provides a perspective on the modern technologies and visions it embodies, while revealing the national memories of Türkiye staged within it.
Table des matières
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Introduction
2« Ce n’est pas seulement un aéroport, c’est un Monument de la Victoire » déclare Recep Tayyip Erdoğan lors de l’inauguration du nouvel aéroport d’Istanbul, le 29 octobre 2018, jour du 95e anniversaire de la République turque. Cette date marque alors le double anniversaire, de la République et de l’aéroport. Cette cérémonie constitue la première étape du projet de construction du plus grand aéroport du monde, les étapes ultérieures s’inscrivant dans un horizon d’échéances symboliques correspondant aux grandes dates de l’histoire turque et ottomane (2023, 2053, 2071). Au-delà de ses fonctions de transport, l’aéroport est au cœur de discours, imaginaires et représentations qui en font un bâtiment iconique et un monument national. L’ouverture de musées, d’expositions ou le lancement de compétitions artistiques dans l’aéroport invitent à interroger les liens entre art, culture et infrastructure. Je propose de m’intéresser à cet aéroport comme vitrine d’une nouvelle forme de musée, un « musée 2.0 », mais aussi comme outil d’écriture de l’histoire nationale et du progrès technique. Le concept de « musée 2.0 » permet ici de penser l’évolution des musées traditionnels à l’aide de technologies numériques et d’approches participatives (expositions immersives, outils numériques, expériences virtuelles). En prenant au sérieux cette muséification de l’aéroport, sa communication et ses expositions, il s’agit ainsi de penser les nouvelles formes de valorisation de l’art, de la culture et de l’histoire turque.
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4Construit dans le cadre d'un partenariat public-privé, cet aéroport est géré par un consortium d'entreprises turques qui assurent sa construction et sa maintenance pendant 25 ans avant de le céder à l'État. Il s’inscrit dans une série de mégaprojets (autoroute, pont sur le Bosphore, projet de canal) qui participent à la croissance urbaine d’Istanbul. Avec un projet initial d’une capacité de 200 millions de passager.es par an, le nouvel aéroport vient remplacer celui d’Atatürk, faisant d’Istanbul un hub aérien international. Le déménagement en avril 2019 a été médiatisé comme un acte retentissant, un exploit technique qui a fait l’objet d’un documentaire. La mise en scène de ce déménagement, de l’inauguration et les discours qui l’entourent font écho à la « société du spectacle », dans laquelle la réalité est forgée par les médias, les images et la consommation. Comment un espace mondialisé tel qu’un aéroport influence-t-il la construction de récits nationaux tout en façonnant de nouveaux imaginaires comme celui de la modernité des métropoles ?
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6L’étude s’insère dans une littérature académique abondante sur l’explosion des aéroports dans le monde, souvent décrits comme de nouveaux espaces publics cosmopolites. Ils sont étudiés comme des non-lieux, espaces dépourvus de signification sociale ou culturelle, où les individus sont anonymes, à l’instar des centres commerciaux. D’autres travaux s’interrogent sur l’aménagement et la commercialisation de ces lieux, et sur les dispositifs de sécurité et de surveillance associés. L’article s’intègre dans une littérature questionnant les concepts d’aéroport-ville, d’aéroport-monument et d’aéroport-musée.
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8L’aéroport-ville (aérotropolis) désigne une forme d’urbanisation autour des aéroports, moteurs économiques des villes autour desquels se développent des zones commerciales, industrielles et résidentielles. L’aéroport-monument fait référence à des aéroports conçus comme symboles architecturaux et culturels (reflet de l’identité et du patrimoine d’une nation). L’aéroport-musée, quant à lui, renvoie aux aéroports qui intègrent des éléments culturels, éducatifs ou artistiques dans leur infrastructure. La convergence des aéroports et des musées est un nouveau modèle de conception des infrastructures
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10Toutes ces dimensions se retrouvent dans le nouvel aéroport d’Istanbul : urbanisation de la région, dimensions monumentales de l’architecture, nouvelles technologies et expériences interactives, espaces d’expositions. Je propose ici de reprendre le concept de « musée 2.0 » pour mettre en lumière les fonctions variées de l’aéroport, au-delà de son rôle traditionnel. L’aéroport se transforme en vitrine et produit à exposer tandis que le passage dans l’aéroport devient une expérience commercialisée de divertissement. L’analyse interroge plusieurs temporalités : penser l’aéroport comme musée 2.0 permet de regarder comment sont tissés les récits de la ville à venir et les mémoires nationales du passé.
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12Cet article s’appuie sur l’analyse de plusieurs sources : (i) les discours politiques et le traitement médiatique de l’aéroport et ses musées ; (ii) l’ethnographie en ligne des réseaux sociaux et des vidéos produites sur la plateforme Istanbul Airport TV ; (iii) la visite des musées, expositions et événements sur l’infrastructure aéroportuaire. Ces sources sont analysées à l’aide de plusieurs méthodes telles que le recensement et le traitement lexical des discours et vidéos mises en ligne. L’immersion ethnographique a été réalisée en présentiel (visite des expositions) et en ligne (étude des objets de communication).
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14Afin d’explorer la muséification de l’aéroport, on commencera par regarder son émergence en tant que symbole de la Nouvelle Turquie, puis on se penchera sur l’utilisation de l’art et de la culture pour forger des identités nationales. Enfin, on examinera les enjeux politiques sous-jacents à travers le développement de projets écologiques, sociaux et humanitaires mis en avant dans des expositions.
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Construire l’iconicité : le nouvel aéroport d’Istanbul comme « Monument de la Victoire »

Figure 1. Affiche du métro à Istanbul, 2019. « Le nouvel aéroport d’Istanbul, le plus grand du monde, est à votre service. Joyeuse victoire de notre république. Ce n’est pas seulement un aéroport, c’est un Monument de la Victoire. » © Marguerite Teulade-Denantes.
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17Puisque le nouvel aéroport d’Istanbul est surnommé « Monument de la Victoire », il s’agit de prendre au sérieux cette expression, de questionner les caractéristiques qui en font un monument et de se demander de quel succès cette victoire est le nom. L’hypothèse sera celle de la construction de l’iconicité de l’aéroport, au sens d’une quête pour faire du bâtiment lui-même un objet esthétique et emblématique. La littérature sur les bâtiments iconiques dans les pays du Golfe1 met en lumière la performativité de l’espace, soit le pouvoir d’action des espaces physiques sur les individus et les groupes. Des bâtiments comme le Burj Khalifa à Dubaï ou le musée du Louvre à Abu Dhabi sont analysés comme symboles de progrès, de modernité et de puissance économique jouant un rôle crucial dans l’image de marque internationale de ces pays et agissant comme des attractions touristiques. La monumentalisation du nouvel aéroport d’Istanbul s’opère par la fabrique de l’iconicité symbolique et esthétique du bâtiment à travers sa taille, son architecture et sa technicité.
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19Le théâtre des opérations débute avec le lancement d’un chantier gigantesque, présenté au public via de courtes vidéos mettant en avant le caractère spectaculaire des travaux. Dans ces vidéos, le récit du chantier est celui d’une épopée technique et humaine, réunissant des milliers de véhicules, des dizaines de milliers de travailleur.ses venants du monde entier. Le documentaire suivant la construction de l’aéroport2 multiplie les superlatifs, métaphores et parallèles dimensionnels pour ramener l’échelle de la réalisation à des références connues. Le terrain de l’aéroport s’étale sur 7 650 hectares, soit la taille de onze terrains de football ; 7 millions de m³ de béton sont produits, soit la quantité de cinq Empire State Building ; l’acier utilisé représente quinze tours Eiffel, et enfin 4 500 km de câble ont été utilisés, soit la distance entre Istanbul et New Delhi.
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21L’architecture participe à faire de l’aéroport un bâtiment emblématique, avec un design inspiré de l’héritage ottoman conçu par la société britannique Scott Brownrigg et les cabinets d’architecte Grimshaw, Nordic et Haptic. Le terminal est doté d’une verrière parsemée de coupoles, qui reflètent la lumière en forme de croissant de lune, rappelant le drapeau turc. La conception du plafond voûté du terminal principal et des piliers s’inspire de l’architecture des mosquées. Enfin, la tour de contrôle, conçue par la société de design italienne Pininfarina et réalisée par la société américaine Aecom, représente une tulipe, fleur emblématique de l’histoire et de l’héritage ottoman de la Turquie. Conçu par des sociétés occidentales, le caractère iconique de l’aéroport est façonné par un design et une architecture s’inspirant d’imaginaires rappelant le passé ottoman de la Turquie. L’aéroport devient un ouvrage monumental et emblématique, symbole du prestige national.
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23Construit officiellement en 42 mois, l’infrastructure aéroportuaire est promue comme un exploit technique. La victoire est celle du peuple turc, victoire du progrès technique, de la croissance économique, mais aussi victoire sur les autres puissances étrangères3. Lors de la cérémonie de lancement du chantier, Erdoğan déclare : « Aujourd’hui, nous ne construisons pas seulement un aéroport, nous construisons la confiance en soi de la nation et nous réparons le malheur, le ressentiment et le pessimisme qui ont duré pendant des siècles. »4 Une vidéo promotionnelle intitulée « Nous réécrivons les règles »5 reprend cette rhétorique de la revanche et de l’exploit en mettant en avant plusieurs figures emblématiques de l’histoire ottomane et turque accompagnées de citations. Se succèdent le champion d’haltérophilie Naim Süleymanoğlu (« On disait qu’un être humain ne pouvait pas soulever plus de trois fois son propre poids »), le prix Nobel Aziz Sancar (« On disait qu’un enfant venu de loin ne pouvait pas changer les règles de la science »), le sultan Mehmet II (« Les bateaux ne vont que sur l’eau »6), Mustafa Kemal Atatürk (« Un pays qui avait perdu tout espoir ne pouvait pas renaître de ses cendres et défier le monde entier ») et enfin le président turc Erdoğan déclarant : « Nous n’avons jamais accepté les règles fixées par les autres. » La construction de l’aéroport en un temps record et sa glorification comme exploit technique illustrent la volonté de la Turquie de se positionner comme puissance mondiale et d’affirmer la fierté de son identité nationale.
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25Un deuxième exploit technique est mis en scène sur le chantier lors du 564e anniversaire de la prise de Constantinople. Une parade de 1453 camions d’excavation, réalisée sur le chantier afin de mettre en scène l’année 1453, entre dans le livre Guinness des records pour le plus long cortège de camions au monde (figure 2). Au-delà d’une performance, cette parade vient illustrer un parallèle entre la conquête d’Istanbul et la construction de l’aéroport comme mission d’unification nationale. La parade symbolise ici une reconquête de la ville, à travers une expansion sur le territoire7.
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Figure 2. Parade de 1453 camions sur le chantier de l’aéroport, 2017 © Bir Zafer Anıtı, A Monument of Victory, IGA.
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Au-delà des expositions : l’aéroport d’Istanbul au cœur d’événements culturels et artistiques
28En juillet 2020 est inauguré le musée de l’aéroport d’Istanbul, conçu par le ministère de la Culture et du Tourisme, avec une exposition sur l’histoire de l’Anatolie réunissant des objets issus de divers musées. Puisque ce n’est pas le premier aéroport à ouvrir un musée dans son enceinte8, comment étudier le déplacement d’objets artistiques et culturels dans ces lieux initialement prévus comme infrastructures de transport ? En dehors de ce musée permanent, plusieurs expositions temporaires ainsi que des événements culturels et artistiques sont proposés dans l’aéroport.
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30Une initiative est lancée pour valoriser les activités artistiques se déroulant au sein de l’infrastructure aéroportuaire : IGART (combinaison de « IGA » pour Istanbul Grand Airport et « ART ») organise une compétition annuelle dédiée aux jeunes artistes. Plusieurs performances et vidéos prennent place dans l’aéroport, comme la série « Art on Air » qui propose des interviews sur l’art contemporain, des sessions de jeux vidéo ou encore des DJ Sets (figure 3). L’objectif est de faire du passage dans l’aéroport « une expérience inoubliable en amenant cette structure unique bien au-delà d’une destination de voyage.9 » Des espaces sont pensés pour les enfants (aires de jeux), pour les jeunes ou encore des véhicules pour aider les personnes âgées à se déplacer. L’infrastructure matérialise la vision d’une nouvelle ville se hissant à un rang de hub aérien mondial. Les divertissements permettent de mettre l’accent sur l’expérience du voyage et de forger l’image d’un aéroport moderne cristallisant les horizons de modernité de la Turquie. L’aéroport a suscité l’attention grâce à l’utilisation de robots assistants10 lors de son inauguration en 2019 ou au recours de chiens dressés pour détendre les voyageur.ses avant leur vol.
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Figure 3. DJ Set organisé sur la piste de l’aéroport, juillet 2023 © Compte Instagram IGAART.
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33L’accent mis sur l’expérience et la satisfaction des passager.es est un outil pour dynamiser le tourisme. Les passager.es ne sont pas des « client.es » (müşteri), mais des « invité.es » (misafir), ce qui entraîne une confusion dans la réalité commerciale des échanges. L’aéroport agit comme une vitrine, une publicité vivante d’un produit à vendre : le tourisme en Turquie. Si la communication vise à inclure chaque voyageur.se, la quête d’un tourisme international de luxe et d’un tourisme commercial apparaît comme vecteur du désir de reconnaissance internationale11. L’aéroport est un lieu commercialisé comprenant de nombreuses boutiques de luxe et des prix très élevés12. La conception visuelle de l’aéroport illustre cette image de marque en représentant la tour de contrôle au cœur d’un monde magique s’ouvrant sur la ville d’Istanbul et ses monuments les plus connus (figure 4). L’objectif est de concevoir l’aéroport comme un monument dans ses dimensions à la fois matérielle (le bâti) et symbolique (identitaire, patrimonial). Les performances culturelles et artistiques de l’aéroport sont aussi des stratégies publicitaires pour médiatiser l’infrastructure et lui faire remporter des prix, comme celui de « Aéroport de l’année » pour la quatrième fois lors des Air Transport Awards 2024.
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Figure 4. La tour de contrôle au cœur d’un monde magique © https://www.istairport.com/.
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36Les expositions ont pour objectif de présenter la culture et l’histoire anatolienne aux passager.es : le musée de l’aéroport propose une exposition permanente intitulée « Trésors de Turquie : les Visages du Trône » présentant des objets provenant de civilisations ayant habité en Anatolie. Une autre exposition « Pionnier des sciences modernes, histoire des sciences et technologies islamiques » met en lumière la place du monde musulman dans la circulation des sciences et des savoirs, rappelant que l’apport des sciences arabes a longtemps été négligé par l’historiographie occidentale des sciences et des techniques. La valorisation de l’histoire et de la culture turque déborde des espaces d’exposition, puisque des performances artistiques et culturelles se déroulent dans le hall du terminal. Pendant les fêtes nationales, des acteur.ices et musicien.nes défilent dans l’aéroport (figure 5). Un village du ramadan, des personnages fictifs présentant les usages et coutumes du ramadan ou encore des panneaux invitant les voyageur.ses à voter pour leur vertu préférée (figure 6) sont installés dans l’aéroport. Ces exemples illustrent le développement d’une pratique touristique au sein même de l’aéroport et l’usage de la « disneyfication13 » pour présenter la culture et l’histoire turque et islamique à un large public. Ces activités visent à faire du passage dans l’aéroport un souvenir divertissant, incitant à découvrir la Turquie tout en justifiant et valorisant l’existence de l’aéroport lui-même.
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Figure 5. Journée de la Victoire, 30 août 2023. © Compte Instagram IGAART.
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Figure 6. Village du Ramadan dans l’aéroport, avril 2024 © Althéa Karadağ.
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Des expositions au service de valeurs environnementales, sociales et humanitaires
40Certaines expositions s’inscrivent dans des projets sociaux ou environnementaux (recyclage des déchets, défense des enfants en situation de handicap, etc.). Le mécénat d’entreprise est une forme d’engagement social dans laquelle une entreprise soutient financièrement ou matériellement des projets d’intérêt général, tels que des initiatives sociales, humanitaires ou environnementales. Examiner ces expositions permet de voir ces formes de mécénat comme nouveaux moyens de communication à disposition des entreprises. Ces pratiques peuvent être étudiées comme outils de marketing, l’entreprise doit correspondre à certains critères internationaux et justifie son engagement par sa responsabilité sociale et environnementale14. L’étude des enjeux politiques sous-jacents permet de mettre en lumière des pratiques de greenwashing, de communication politique ou encore de dépolitisation.
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42En janvier 2022, une nouvelle exposition est installée dans le hall de l’aéroport, dans laquelle une artiste transforme des déchets issus de l’aéroport en œuvres d’art sous la forme de portraits (figure 7). L’exposition s’inscrit dans une politique de durabilité mise en avant par l’aéroport qui a notamment reçu le label « Aéroport Vert », le certificat LEED pour l’efficacité énergétique de son terminal ou encore celui de l’objectif « Neutralité Carbone » pour 205015. La multiplication de ces projets et certificats à vocation écologique contraste avec les controverses scientifiques lors de la construction de l’aéroport (déforestation de plus de 8 millions d’arbres, destruction des littoraux de la mer Noire, déplacement des oiseaux migrateurs, expropriations des populations locales, etc.). Si l’artiste présente le centre de gestion des déchets dans lequel elle a trouvé son matériel, plusieurs villages ont vu apparaître depuis le début du chantier une déchetterie à ciel ouvert sur les littoraux environnants de l’aéroport.
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Figure 7. Exposition 0 Sıfır Noktası (Point Zéro 0), hall Bosphore de l’aéroport, janvier 2022 © Compte Instagram IGAART.
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45Un deuxième exemple d’expositions à vocation engagée est celui à destination des enfants en situation de handicap. Pour la journée mondiale de l’autisme le 2 avril, l’aéroport organise une exposition intitulée Yoldaşım (Mon ami.e) dans laquelle sont exposées des peintures en rapport avec l’aviation réalisées par des enfants autistes. Un site web est créé pour aider les enfants atteints d’infirmité motrice cérébrale, en collaboration avec une fondation turque. Ce site internet propose un jeu vidéo disponible en libre-service dans l’aéroport, les visiteur.ses sont amené.es à jouer en préparant des plans d’avions qui transporteront les enfants vers une île imaginaire16. Les dons de l’entreprise en faveur des enfants atteints d’infirmité motrice cérébrale sont proportionnels au nombre de visiteur.ses qui participent à ce jeu. Le financement de projets à l’intention de populations vulnérables, ici les enfants en situation de handicap, est imbriqué à l’image des entreprises et de l’aéroport : les dons ne sont versés qu’à hauteur de la réussite de cette campagne de communication.
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47Le consortium d’entreprises de l’aéroport a été impliqué dans la reconstruction après les séismes de février 2023, notamment avec une intervention pour réparer la faille dans la piste de l’aéroport d’Hatay, mais aussi avec la mise en place d’un programme humanitaire et d’une exposition sur les séismes. L’artiste sélectionné lors d’une compétition expose des vidéos, photographies et installations d’objets collectés dans la zone du séisme à Hatay (figure 8)17. L’exposition intitulée Doğa (Nature) souhaite commémorer la mémoire des victimes tout en dépeignant la confrontation de l’homme face à une nature sauvage capable de se déchaîner. Le consortium affirme avoir offert des containers aux populations sinistrées pouvant accueillir 2 100 personnes et avoir financé plusieurs programmes. Ces pratiques participent à brouiller les frontières entre privé et public18. Les entreprises cherchent à montrer leur intégration dans la société en intervenant en dehors du domaine commercial initial à travers des actions et communications de mécénat social, environnemental ou humanitaire. L’engagement personnel d’entrepreneurs ou d’entreprises utilisant leur capital financier, leur réseau social et la légitimité de leur carrière pour résoudre des problèmes sociaux et environnementaux pose plusieurs questions : la dépolitisation des problèmes avec la recherche de solutions techniques plutôt que de causes politiques ; les dons sont vus comme investissements sociaux, soit des moyens de créer un impact positif tout en réalisant un retour sur investissement mesurable ; les inégalités structurelles se perpétuent en légitimant les richesses des élites économiques.
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Figure 8. Exposition Doğa (Nature), objets ramenés d’Hatay après le séisme, mai 2024 © Compte Instagram IGAART.
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Conclusion
50Cet article propose un nouveau regard sur l’étude des aéroports en éclairant ses fonctions variées, à travers l’analyse des expressions artistiques et culturelles au sein de l’infrastructure. Aéroport-ville, aéroport-monument, aéroport-musée, le nouvel aéroport d’Istanbul offre un exemple des transformations du rôle traditionnel de l’aéroport au profit de fonctions monumentales, symboliques, de divertissement et de commerce. La lecture au prisme du concept de « musée 2.0 » permet de dessiner les contours des modèles d’aéroports à venir : lieux de pointe de nouvelles technologies, espaces interactifs de divertissement, expériences hautement commercialisées.
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52Résolument tournées vers l’avenir, nous avons voulu montrer que ces infrastructures participent également à l’écriture du passé. Le nouvel aéroport d’Istanbul, inauguré à l’occasion de l’anniversaire de la République turque, participe à façonner les mémoires nationales en valorisant des épisodes historiques. Aéroport du futur qui réinvente le passé et l’histoire nationale, l’aéroport d’Istanbul s’inscrit aussi dans des enjeux politiques et économiques actuels.
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ISTANBUL AIRPORT TV, « Nereye Baksak Cumhuriyet » [« Où que l’on regarde, la République »], YouTube, vidéo, 28 octobre 2021. Disponible sur : https://youtu.be/Fdume28adPc?si=kWHVf1Yeid1i1sje (consulté le 14 décembre 2025).
Notes
1 Voir par exemple : GOGISHVILI David et HARRIS-BRANDTS Suzanne, « Projecting the Future: Novel Technologies of Spectacle in Nur-Sultan, Kazakhstan », GeoAgenda, n° 3, 2021, p. 8-13 ; SOTOUDEHNIA Maral, ROSE-REDWOOD Reuben, « "I Am Burj Khalifa": Entrepreneurial Urbanism, Toponymic Commodification and the Worlding of Dubai », International Journal of Urban and Regional Research, n° 43 (6), 2019, p. 1014‑1027.
2 Bir Zafer Anıtı: İstanbul Havalimanı [Un Monument de la Victoire : Aéroport d’Istanbul], 2020.
3 Étienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque : Analyse d’une historiographie nationaliste (1931-1993), Paris, CNRS Éditions, 2020.
4 Discours de cérémonie de pose de la première pierre de l’aéroport, Recep Tayyip Erdoğan, 7 juin 2014.
5 ISTANBUL AIRPORT TV, « Kuralları Yeniden Yazıyoruz », Youtube, vidéo, 12 juin 2018.
6 Cette phrase est attribuée à Mehmet II, sultan ottoman ayant conquis Constantinople en 1453 et fait référence au défi que représentait la traversée du détroit du Bosphore pour atteindre Istanbul.
7 SERDAR Ayşe, « #WeAreNotSlaves! An Intersectional Analysis of Class and Ethnicity in the Istanbul Airport Resistance », dans SJÖSTEDT Angelika, GIRITLI NYGREN Katarina et FOTAKI Marianna (éds.), Working Life and Gender Inequality, Londres, Routledge, 2021.
8 Par exemple, Changi Airport à Singapour avec ses jardins intérieurs et ses installations artistiques, ou encore l’aéroport de San Francisco et son musée.
9 Inankul Ersan, directeur adjoint des services numériques d’IGA, 25 octobre 2021.
10 Mini ADA est un robot humanoïde doté d’une intelligence artificielle produit par AKINROBOTICS, une marque nationale turque de robotique.
11 PÉROUSE Jean-François, « Istanbul, entre Paris et Dubaï : mise en conformité "internationale", nettoyage et résistances », dans BERRY-CHIKHAOUI Isabelle
DEBOULET Agnès et ROULLEAU-BERGER Laurence, Villes internationales : Entre tensions et réactions des habitants, Paris, La Découverte, 2007, p. 31-62.
12 Les chambres d’hôtel dans le terminal sont à plus de 200 euros la nuit. En juillet 2023, des internautes remarquent qu’une bouteille d’eau est vendue sept fois plus cher qu’à l’extérieur. Si cette différence de prix est élevée, même pour un aéroport, rappelons que la Turquie connaît une forte inflation depuis 2019, accompagnée d’une chute de la devise locale.
13 Ce concept est utilisé pour exprimer la transformation d’un lieu en une expérience commercialisée, à la manière des parcs à thème de Disneyland. Cela implique la mise en scène spectaculaire et la suppression des éléments jugés controversés afin de créer une image idéalisée et facilement consommable.
14 Piquet Sylvère, Tobelem Jean-Michel, « Les enjeux du mécénat culturel et humanitaire », Revue française de gestion, n° 167 (8), 2006, p. 49‑64.
15 La neutralité carbone s’obtient par compensation, soit en achetant des crédits carbone, en finançant des projets écologiques ou en replantant des arbres. Les émissions du trafic aérien ne sont pas comptées dans le calcul. Pour l’aéroport d’Istanbul, d’après le site https://airporttracker.org, ces émissions correspondent à 7,4 millions de tonnes de CO2/an pour les passager·es (sans prendre en compte le transport de marchandises), soit l’équivalent des émissions de carbone annuel de deux centrales à charbon, par an.
16 ISTANBUL AIRPORT TV, « 3 Aralık Dünya Engelliler Günü Cerebral Palsy "Hayallere Kanat Aç" - "Fly to Dreams" », YouTube, vidéo, 1er décembre 2012.
17 L’exposition est restée du 25 mai au 30 août 2024 sur le terminal de l’aéroport.
18 Un exemple parlant est celui de Mehmet Kalyoncu, fils du fondateur de l’entreprise de construction Kalyon, membre du consortium de construction de l’aéroport, entreprise ayant racheté les médias Sabah, Takvim et les chaînes ATV, A Haber. Il est aussi le fondateur de la Fondation de Design de Turquie (Türkiye Tasarım Vakfi), engagée dans la reconstruction post-séisme. Sa fondation a signé un accord avec le ministère de l’Environnement et de l’Urbanisation et le ministère de la Culture, pour procéder à la planification de plusieurs centres-villes à Hatay.

