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Juliette Dumas

Une Diversité Religieuse Assumée ? Usage de l'omission comme instrument de discours mémoriel : le cas de la loge mevlévie de Galata

(Numéro 5 — Dossier)
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Résumé

Cet article explore les stratégies d’élaboration d’un discours mémoriel, véhiculé à travers la loge mevlévie de Galata, à Istanbul, exprimé à travers la narration de l’historique du lieu. Condensé et extrêmement redondant, le discours ne prend sens que dans une dialectique entre ce qui est dit, au vu de ce qui n’est pas dit. Le résultat est l’exaltation d’un double message de continuité historique : continuité entre l’État impérial ottoman et l’État républicain turc, jusque dans leur politique continue en faveur des structures confrériques. Toute tension est omise : l’état actuel de cet islam confrérique, hautement marginalisé, refléterait une évolution naturelle, dans laquelle l’État (tant ottoman que turc) n’aurait joué aucun rôle.

Mots-clés : Loge mevlévie de Galata (Istanbul), discours mémoriel, historiographie ottomane, historiographie des confréries musulmanes, représentation de l’islam

Abstract

This article explores the strategies used to elaborate a memorial discourse, conveyed through the Mevlevi lodge in Galata, Istanbul, as expressed through the narration of the history of the site. Condensed and extremely redundant, the discourse only makes sense within a dialectic between the spoken and the unspoken. As a result, a two-fold message of historical continuity is emphasized: the continuity between the Ottoman Empire and the Turkish Republic, down to their constant patronage of Sufi orders. Any tension is left out: the present state of this highly marginalized Sufi Islam is deemed to be a natural outcome, in which the state (whether Ottoman or Turkish) played no part.

Keywords : Mevlevi Lodge at Galata (Istanbul), memorial discourse, Ottoman historical narrative, historiography of Muslim brotherhoods, representation of Islam

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Introduction

2Étudier un musée comme agent de production d’un discours mémoriel implique de s’intéresser autant aux explications scientifiques (ou perçues comme telles) qu’aux effets narratologiques construits par le jeu de la mise en scène générale : disposition et sélection des expôts, choix thématiques, etc. L’exercice impose de tenir compte de l’absence, ce qui aurait pu être là et ne l’est pas, dont la non- présence participe à la construction du récit, en l’orientant dans un sens particulier. On ne peut reprocher à un musée de procéder à des choix sélectifs : il y est contraint (par sa taille, par ses collections) et, de plus en plus, il y est invité, tant les principes de la « nouvelle muséologie » rejettent la tentation de tout montrer pour préférer une présentation plus aérée. La sélection fait donc partie intégrante de l’exercice narratologique d’un musée, au nom de quoi il est d’autant plus impératif de s’interroger sur le sens des choix opérés.

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4L’étude du musée de la loge mevlévie de Galata, à Istanbul, souligne l’existence d’une tension mémorielle autour du fait confrérique. Historiquement, le fait confrérique pose problème : dès l’époque classique, l’État ottoman impérial s’est engoncé dans une tension politico-religieuse autour du fait confrérique, ayant produit des acmés de violences internes dont les institutions confrériques furent d’importantes victimes1. L’État turc républicain, loin de prôner une nouvelle politique, s’inscrit dans la continuité des pratiques ottomanes de fin d’Empire, en ordonnant la fermeture de toutes les loges confrériques (toutes affiliations confondues) en 1924, par décision d’Atatürk2. Encore récemment, de nombreuses pratiques associées à cette mouvance (loin d’être homogène, au demeurant) font régulièrement l’objet de tentatives d’interdiction3. Pourtant, malgré son appellation actuelle, le musée n’est pas un espace mémoriel communautaire, au sens où il serait l’émanation de représentants de cette communauté qui, elle-même, a subi d’importantes évolutions au cours du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui : le musée a d’ailleurs bien soin de souligner son affiliation étatique historique – comme l’étude ci-dessous le montre. Dès lors, il n’est pas surprenant que la question confrérique, au cœur même de l’identité du musée de la loge mevlévie de Galata, interroge : promesse d’une reconnaissance ou tentative de canaliser cette proposition religieuse divergente, par rapport au dogmatisme sunnite prôné par l’État turc ?

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6Pour répondre à cette interrogation, j’ai choisi d’étudier ce que le musée dit de sa propre histoire. S’il n’est pas rare que des informations relatives à l’histoire du musée soient mises en avant par une institution muséale, tout particulièrement lorsque celle-ci s’inscrit au cœur d’un site historique, muséifié, le fait n’est jamais anodin. L’historique du musée constitue donc une trame narrative diffuse et continue, qui mérite d’être étudiée pour elle-même. À travers la narration du passé de la loge-musée, l’institution est confrontée à la question des relations entre l’État ottoman, puis turc, avec les ordres confrériques et leur offre religieuse : les choix opérés dans la manière de dire ou de taire les éléments de contextualisation de cet historique sont ainsi révélateurs des tensions à ce sujet. L’étude repose sur l’existence d’éléments de discours, affichés par le musée en tant qu’expôts. Ils sont de formes diverses : reproductions photographiques commentées, borne indicative, vidéo projection, objets historiques, etc. Leur emplacement est concentré sur des espaces spécifiques (porte d’entrée, espace d’exposition au sous-sol, moitié de l’aile gauche de l’étage) : la redondance discursive compense leur relatif éclatement spatial, au point de rendre le discours immanquable.

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8À en croire les expôts présents dans la loge mevlévie de Galata, l’histoire du lieu se construit en deux temps : la période ottomane et la période républicaine, dont je vais étudier le traitement mémoriel tour à tour.

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L’État turc républicain, protecteur de l’héritage confrérique ?

10Dès la rue, une borne mise en place par la municipalité devant chaque lieu culturel proclame les principaux maillons de l’histoire de la loge, structurée en trois temps :

  • la fondation (en 1491), en fait une des constructions ottomanes les plus anciennes de la ville et la première loge mevlévie de la capitale impériale ;

  • les premières réparations, dès l’époque ottomane, offrent une scansion de souverains de la dynastie : Mehmed IV (règne : 1648-87) ; Mustafa III (r. 1757-74) ; Selim III (r. 1789-1807) ; Mahmud II (r. 1808-39) ; enfin, Abdülmecid (r. 1839-61) ;

  • la période républicaine est marquée par la fermeture de la loge, en 1925, transformée en école, puis en Musée de la littérature de divan, en 1975 ; après de nouvelles restaurations, menées entre 2005 et 2011, l’institution est rouverte comme Musée de la loge mevlévie (de Galata)4.

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12Cette trame générale sert de fil conducteur à un récit à peine plus étayé, à l’intérieur même du musée, à l’étage inférieur.

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14Il faut souligner tout de suite que la narration historique se désintéresse complètement de la structure architecturale du lieu muséifié : une minuscule vitrine expose, de façon disparate, sans grand sens ni explication, quelques objets retrouvés à cette occasion. Ils semblent être là pour dire leur présence et rien d’autre. De même, alors que la restauration s’est attachée à faire apparaître l’architecture de construction du bâtiment – mélange de bois et de briques – nul cartel ne prend la peine d’expliquer ou de situer artistiquement, architecturalement, la loge.

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16La question de la restauration est pourtant au cœur de la narration de l’histoire du musée par lui-même, dont l’essentiel se présente sous la forme d’une projection de diapositives sur écran, dédoublée par une exposition murale de reproductions photographiques. Exposées sur les murs, elles reprennent quasi à l’identique les images diffusées sur l’écran télévisé – tout en rappelant les éléments de la borne d’entrée et, comme on le verra, en établissant un lien avec d’autres éléments muséologiques épars5. Malgré une révision minime, cette exposition photographique n’a subi aucune altération de propos entre les différentes visites. Le changement le plus marquant est d’ordre linguistique : initialement en turc, le propos se décline désormais également en anglais. Dès lors, il ne s’adresse plus à la seule communauté turque, mais vise l’ensemble des publics.

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18La narration dans la salle ouverte principale du sous-sol met d’abord en avant une sorte d’état des lieux :

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Date

Événement

1491

Fondation sous Bayezid II, ce qui souligne l’ancienneté de la loge (premier établissement de l’ordre fondé à Istanbul, dans le demi-siècle suivant la conquête de la ville par Mehmed II)

XVIIe siècle

Evliya Çelebi, célèbre voyageur ottoman, mentionne jusqu’à 100 cellules, témoignant de l’importance de la loge

1765

Bâtiment endommagé durant l’incendie du quartier qui induit des réparations, sur ordre de Mustafa III

1791-92

Réparations entreprises sur ordre de Selim III, suite à la sollicitation du cheikh de la loge (Cheikh Galib)

1819

Reconstructions engagées par Halet Sait Efendi (dont le mausolée trône à l’entrée du musée), sous le règne de Mahmud II

Règne d’Abdülmecid

(1839-61)

Importants travaux au niveau des cellules de dede, du selamlık, du semahane, de la cuisine

1925

Transformation du bâtiment principal en école primaire et de la bibliothèque-fontaine en commissariat, sur décision de la Région , ce qui entraîne la fermeture du lieu par le 1er directeur de l’école (Cemal Özaydin)

1946

Transformation en musée, en tant que logements rattachés au Palais de Topkapı (jusqu’en 1967)

1967

Premières restaurations en vue de sa constitution effective en musée

Décembre 1975

Ouverture aux visites sous le nom de Musée de la littérature de divan6

2005

Campagne de restauration, sous le mécénat de la FIBA holding et de la Direction locale des Vakıf

2007-2009

Fermeture aux visites, pour permettre la restauration de l’espace de performance, réouvert en juin 2009

2010-2011

Nouvelles restaurations dans le cadre d’Istanbul 2010, Capitale européenne de la culture (2009-2010) : terminées en 2011, elle permettent la réouverture du musée

Tableau 1. Synthèse des événements mentionnés dans l'historique du musée par le musée lui-même, dans la salle du sous-sol.

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21Mis à part les deux premières dates (exposées en deux diapositives), l’ensemble du propos se répartit entre les mentions de restaurations placées sous le patronage impérial et celles qui ont eu lieu à partir de la fondation de la République de Turquie. L’équilibre penche d’ailleurs en faveur des actions menées sous l’ère républicaine, au vu du nombre de diapositives qui y sont consacrées.

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23Ce faisant, comment ne pas remarquer une subtile révision historique, qui permet de dissimuler tout ce qui relève d’une politique répressive à l’égard des confréries (dont la loge a directement subi les conséquences), derrière l’exaltation d’un effort continu d’entretien et de restauration ? La fermeture des tekke – qui est belle et bien évoquée – omet de mentionner le contexte répressif pour insister, sobrement, sur sa préservation (comme école, puis comme musée, quand bien même il n’a de musée que le nom, puisqu’il sert plutôt d’annexe au véritable musée auquel il est rattaché, celui de Topkapı7). L’insistance en faveur de la transformation du lieu en musée, par ordre d’État, est l’occasion d’afficher la reproduction du décret officialisant cette transformation de statut – j’aurais à en reparler.

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25Or, dans cette longue suite de photographies directement dédiées à la loge mevlévie, sont insérées trois images en décalage avec le propos. Deux d’entre elles sont des photographies de la loge de Konya (l’une de 1926, l’autre de 2010) (voir figures 1 et 2) ; la troisième montre le dernier représentant officiel de l’ordre mevlévi, dans ses nouvelles fonctions au service de l’État turc – j’y reviendrai. Comment ne pas y voir une volonté sourde de mettre en avant l’absence de tension entre les ordres derviches, en général, et les institutions républicaines ?

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27Tout se passe comme si la transformation en musée n’était pas la conséquence d’une politique d’interdiction pure et simple d’exercice, à l’encontre des ordres confrériques, mais l’expression d’une attention spécifique du nouvel État turc en faveur de la préservation de son patrimoine. Au demeurant, les deux ne sont pas en opposition, mais bien les deux versants d’une même politique, qui vise à interdire toute pratique religieuse divergente par rapport au dogme placé sous le contrôle de l’État, par l’instauration d’une Direction des affaires religieuses (le Diyanet), tout en transformant les lieux ainsi « libérés » en lieux culturels : ici, en école, là, en musée.

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Figures 1 et 2. Photographies évoquant le musée de la loge mevlévie de Konya © Juliette Dumas.

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31Dès lors, le choix d’exposer par deux fois le décret officialisant la transformation de l’ancienne loge en musée, portant signature aisément reconnaissable d’İsmet İnönü8, ne paraît plus un accident ou une incohérence, mais bien un lapsus : la suite de l’histoire de cette confrérie serait bien cette renaissance sous forme muséale. Le musée se fait ainsi le chantre d’un propos exaltant une certaine continuité dans la disparition : une disparition orchestrée par l’État, dont le caractère forcé est passé sous silence (on voit émerger ici la première marque de l’importance du non-dit, comme élément de compréhension du discours muséologique), dont la mémoire serait préservée sous l’effet de l’exercice de muséification. Ce faisant, ceci contribue à ancrer l’idée de leur disparition, comme si cet islam n’était plus que du passé, un vestige culturel n’ayant plus de place hors des musées ou des activités ethnographiques et touristiques – une manière de le proscrire de la sphère symbolique du vivant. Comme une seconde mort, orchestrée cette fois par les institutions muséales. Dans la mesure où le musée de la loge mevlévie de Galata, dépendant du ministère de la Culture et du Tourisme, fait partie des musées d’État, il apparaît que l’État turc n’en a pas fini de proclamer la mort de l’islam confrérique en Turquie.

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33Dès lors, il convient de reconsidérer la mention du rôle des derniers derviches (mevlévis, notamment) dans la guerre d’indépendance, réservée à l’un des espaces de l’étage supérieur, comme un maillon supplémentaire dans ce discours général. Le panneau mérite toute notre attention (figure 3).

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Figure 3. Expôt situé dans la première loge de l'aile droite, à l'étage supérieur © Juliette Dumas.

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36La partie supérieure du cartel est consacrée à la figure du dernier « makam çelebi » de l’ordre mevlévi, Mehmed Bahaeddin Veled, né à Konya en 1867 et mort à Ankara en 1953. Il s’agit du fameux Veled Çelebi İzbudak, mis en avant précédemment dans les diapositives diffusées dans la salle du sous-sol, mentionnées précédemment. L’évocation de ce personnage permet de mettre en scène tout à la fois la continuité entre l’époque ottomane et républicaine (dans la suite d’une historiographie récente qui tend, de plus en plus, à remettre en cause le grand récit mémoriel de rupture républicaine derrière la figure d’Atatürk9), mais aussi d’insister sur l’idée d’un soutien ferme et total des figures de l’ordre mevlévi à ces deux États. Veled Çelebi est ainsi dépeint comme jeune clerc au service du gouvernorat de Konya, éduqué par Nazım Pacha et Ziya Pacha, prenant goût aussi bien aux idées du mevlévisme que du nationalisme turc : en témoigne son affiliation au sein de la loge mevlévie de Galata, comme ses liens proches avec le Comité Union et Progrès. Nommé à la tête de la loge de Konya, il s’engage dans la Première Guerre mondiale, dans un bataillon de volontaires du Corps des mevlévis, dont il prend le commandement en tant que colonel. Il rejoint ensuite le gouvernement d’Ankara en 1921, où il travaille auprès de Ziya Gökalp au sein du Conseil national d’éducation, puis il entre au Parlement comme élu de Kastamonu au sein de la Grande Assemblée nationale, en 1923. La fermeture des tekke n’entame pas son soutien pour le nouveau gouvernement, où il continue d’officier comme parlementaire (1939-1943), tout en s’impliquant dans les travaux de la Société pour la langue turque (Türk dili kurumu)10.

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38La partie inférieure du cartel présente le Corps volontaire des mevlévis, impliqué dans la guerre d’indépendance turque. Le caractère succinct de ce paragraphe, son extrême redondance par rapport aux informations mentionnées juste au-dessus, montre l'importance placée dans le fait d'insister sur le soutien des ordres derviches, à l’État ottoman, puis turc – plutôt qu’à renseigner réellement sur les actions menées par ce régiment durant cette guerre.

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40On voit à quel point, tout au fil du musée, se construit de façon répétée, un discours de parfaite connivence entre l’État turc républicain et les ordres confrériques, en l’exemple de l’ordre mevlévi, qui permet – au prix de vastes opérations de mise en silence des épisodes de tensions et d’interdictions – de produire un récit mémoriel de parfaite harmonie. On assiste ainsi à un véritable discours de déresponsabilisation de l’État turc dans la disparition des ordres confrériques en Turquie au début de la République.

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L’État impérial ottoman, protecteur des confréries ?

42Il faut pousser la réflexion un peu plus loin, en s’intéressant à la continuité mise en scène entre la période ottomane et l’ère républicaine, rapidement évoquée au préalable. Les rappels au passé impérial ottoman sont disséminés, avec une belle constance, dans toutes les parties du musée – à l’exception de l’aile dédiée à la calligraphie – jusque dans ses espaces extérieurs. Rien de surprenant à cela : l’histoire de cette loge se confond avec celle de cet Empire et si le mevlévisme est né hors des frontières et de la chronologie de cet État, l’ordre confrérique a largement bénéficié de l’ordre ottoman pour s’épanouir11. La question est donc de savoir quel passé ottoman est évoqué et selon quelles modalités ?

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44Chaque vestige épigraphique ottoman fait l’objet d’une explication écrite, sous la forme d’un cartel. Or, chaque inscription renvoie à un membre de la dynastie ottomane. Il en va de l’inscription frontale apposée à la porte d’entrée – qui identifie à la fois Selim III et Mahmud II – comme du fronton du şadırvan d’Adile Sultane (daté de 1846/1947), dont on se demande s’il appartient bien à la loge, ou encore, d’une inscription provenant d’une autre loge mevlévie (sise à Kasımpaşa), également attribuée à Mahmud II (figure 4). Quelques détails frappent : la langue utilisée est soit le turc, soit l’ottoman (en caractères latins) ; les explications sont inexistantes ou minimalistes. On en garde l’impression que l’important est la présence même de ces vestiges, qui attestent de l’engagement de la dynastie pour l’ordre mevlévi en général. Qu’importe que l’une des inscriptions ne relève pas de la loge en question : le déplacement des objets renforce le propos. La famille impériale, à commencer par ses sultans, en particulier ceux de la fin de l’Empire, est instituée en grande patronne de l’ordre mevlévi.

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Figure 4. Les vestiges épigraphiques impériaux, disséminés dans le jardin (à gauche, le şadırvan d’Adile Sultane ; à droite, le kitabe attribué à Mahmud II, provenant de loge de Kasımpaşa) © Juliette Dumas.

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47Ces éléments ne seraient pas aussi significatifs s’ils n’étaient pas relayés par d’autres procédés. L’aile droite de l’étage supérieur offre une galerie de firmans et portraits de sultans ottomans, dont le sens n’apparaît pas immédiatement explicite, de sorte qu’on serait tenté d’y voir une expression gratuite de glorification de la dynastie ottomane. Pourtant, pour glorifier, encore faut-il la présence d’une action digne de gloire : force est de constater l’absence des principales figures impériales les plus communément évoquées pour exalter la dynastie. De fait, une stricte sélection est opérée, qui met en avant Bayezid II, Mahmud III, Selim III, Mahmud II, Abdülmecid : les mêmes figures, déjà mentionnées en plusieurs lieux du musée, répétées comme une ritournelle.

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49L’étude des cartels explicatifs ne laisse planer aucun doute : la présentation synthétique du règne de chacun de ces sultans sert de prétexte à rappeler leur rôle comme patron de l’ordre mevlévi, dont les actions en ce sens sont surlignées en rouge – comme pour s’assurer que le visiteur ne manque pas de repérer le message subliminal. Ainsi, à propos du règne de Bayezid II, la mention suivante est mise en exergue : « 1491 : Galata Mawlawi’s house founded » ; le règne de Mustafa III est l’occasion de rappeler deux dates concomitantes : « 1765 : Galata Mawlawi’s house’s suffering by great fire on district of Tophane », puis « 1766 : Re-opening Galata Mawlawis’ house after reparation »12. On notera que ces événements sont savamment distillés au milieu d’une liste d’actes glorieux de chaque sultan (conquêtes, traités internationaux, etc.) et d’événements relevant de l’histoire mondiale (découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, expéditions de Vasco de Gama, etc.) (figure 5). Certes, l’exercice permet de situer l’historique de la loge de Galata dans l’histoire ottomane comme dans l’histoire mondiale. Pourtant, insidieusement, elle participe à attribuer tout le mérite des constructions et réparations à ces sultans – en dissimulant les autres acteurs impliqués. Ainsi, une lecture rapide tend à faire de Bayezid II le fondateur de la loge de Galata.

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Figure 5. Vue du cartel résumant les principaux événements liés au règne de Bayezid II © Juliette Dumas.

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52On pourrait croire que les expôts associés à ces explications historiques narratives seraient en lien direct avec elles : il n’en est rien ou, pour le moins, le lien est ténu. Ainsi, découvre-t-on que le document impérial affiché dans l’une des vitrines correspond à un temliknâme, un acte de possession privée, en faveur de la fondation pieuse (vakf) de Köprülü Mehmed Pacha – sans lien direct avec la loge de Galata. Sa présence semble se justifier par la tugra, la signature impériale trônant en haut du document, qui appartient à Selim III – l’un des sultans mis en exergue dans la salle (figure 6). On a vite confirmation que l’objectif de ces expôts est de marteler le nom de ces sultans protecteurs de l’ordre : la même vitrine expose deux autres tugra du même Selim III, toutes deux montées en tableau. Dans une autre vitrine apparaît un médaillon monté en tableau de Mahmud II, flanqué d’une calligraphie exaltant les qualités du Prophète, attribuée au sultan Abdülmecid.

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Figure 6. Temliknâme portant la tugra de Selim III © Juliette Dumas.

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55L’extrême redondance des informations tout au long des espaces du musée frappe par la nature quasi obsessionnelle accordée à l’exaltation du rôle des sultans, tout particulièrement ceux de la fin de l’Empire, comme patrons et protecteurs de l’ordre mevlévi. L’explication ne prend sens qu'en ajoutant au raisonnement les données manquantes – ce qui n’est pas dit. L’historiographie ottomane est loin de rejeter le rôle de la famille impériale comme patronne des ordres derviches en général : c’est même une donnée largement connue, tout particulièrement pour les sultans des premiers temps, jusqu’au XVIIe siècle. Or, ce n’est pas sur eux que la narration se concentre, mais sur les sultans de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle, c’est-à-dire la période même qui est marquée par la montée des tensions entre l’État impérial et certains ordres derviches13. Le même Mahmud II, si abondamment mis en valeur, est responsable de la disparition de l’ordre bektachi, trop fermement associé aux janissaires (l’armée ottomane régulière, composée principalement de l’infanterie), dont il s’est assuré de la disparition en faisant bombarder leurs casernes14. L’omission de cet arrière-plan historique indique à quel point la narration élaborée vise à instaurer un discours de promotion de l’État impérial, comme protecteur perpétuel des ordres derviches. Il serait certainement réducteur de lire les tensions entre la dynastie et certains ordres derviches de façon homogène, comme une politique continue visant à leur disparition programmée : les données historiques s’avèrent plus complexes et témoignent de relations compliquées, en dents de scie, variables au gré des sultans et des ordres derviches concernés. Il n’en demeure pas moins que les choix narratologiques révèlent l’imposition d’un discours, qui relève moins d’une contre-vérité que d’une sélection partiale des événements à des fins mémorielles.

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Conclusion

57Dans un musée qui se présente comme un espace d’exposition, l’historique de l’institution n’est pas l’objet essentiel du propos. Dans le cas de la loge mevlévie de Galata, l’histoire de la loge transformée en musée est pourtant au cœur d’une narration, certes mineure, sans pour autant être anodine. Une même trajectoire mémorielle est exaltée, visant à affirmer, dans la continuité historique, l’intérêt, le soutien et la protection sans faille de l’État ottoman puis turc à l’égard de cette loge et, à travers elle, de l’ensemble de l’ordre mevlévi.

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59On retiendra le procédé de réécriture de l’histoire par omission : une histoire qui n’est ni totalement fausse ni totalement juste. La muséification de ce patrimoine semble, dès lors, servir de prétexte à affirmer un discours, si ce n’est de négation, du moins de remise en cause de l’idée d’un État opposé à l’héritage confrérique. Si l’on ne peut nier un certain effort de réhabilitation, il n’en dissimule pas moins la perpétuation d’une rupture violente, autoritaire, toujours d’actualité – malgré l’émergence de mouvements néo-confrériques.

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61La notion même de rupture est remise en cause. La rupture avec l’héritage confrérique n’aurait pas eu lieu : la pratique confrérique aurait disparu quasi d’elle-même, fruit d’une évolution historique dans laquelle l’État n’aurait joué aucun rôle. Au-delà, la rupture entre l’État turc républicain et l’État impérial ottoman n’aurait pas plus de raison d’être : la continuité est mise en avant. Il se serait seulement produit un changement de régime – de même que les loges n’auraient pas été interdites, elles auraient juste changé de fonction et d’usages.

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63Épistémologiquement parlant, la loge mevlévie de Galata fournit un magnifique exemple d’usage de l’omission comme outil de discours, d’autant plus efficace qu’il ne laisse pas de trace. Ce n’est pas le musée qui énonce, mais le public qui déduit, des absences sémantiques, les résultats du message souhaité.

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ZÜRCHER Éric J., The Young Turk Legacy and Nation Building. From the Ottoman Empire to Atatürk’s Turkey, Londres, I.B. Tauris, 2010.

 

ZÜRCHER Éric J., Political Opposition in the Early Turkish Republic, Leiden, E.J. Brill, 1991.

 

ZÜRCHER Éric J., The Unionist Factor: The Role of the Committee of Union and Progress in the Turkish National Movement 1905–1908, Leiden, E.J. Brill, 1984.

Notes

1 Veinstein Gilles et Popovic Alexandre, Les Ordres mystiques dans l’Islam. Cheminements et situation actuelle, Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S, 1986 ; id. Les voies d’Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996 ; ZARCONE Thierry, FEUILLEBOIS Ève et AMBROSIO Alberto F., Les Derviches tourneurs. Histoire, doctrines et pratiques, Paris, Éditions du Cerf, 2006 ; KARAMUSTAFA Ahmet T., God’s Unruly Friends: Dervish Groups in the Islamic Later Middle Period, 1200-1550, Salt Lake City, University of Utah Press, 1994 ; OCAK Ahmet Yasar (dir.), Osmanlı toplumunda tasavvuf ve sufiler: kaynaklar-doktrin-ayin ve erken tarikatlar, edebiyat-mimari-güzel sanatlar-modernizm, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 2005.

2 À noter que l’interdiction des loges (généralement appelées tekke en turc, tandis que l’ottoman connaît également le vocable de zaviyye et hankah) n’a pas mis fin aux pratiques et croyances qu’elles permettaient d’organiser : une forme de résilience, par des pratiques et réunions privées, quasi secrètes, s’est développée, tandis que se développait, en parallèle, l’ouverture de maisons culturelles (kültür evi), principalement sous l’égide d’individus appartenant aux communautés alevis, servant de lieux de préservation de ces croyances, non sans de nombreuses transformations liées, notamment, à une transcription dans un cadre urbain, voire métropolitain. Au vu de l’ensemble des transformations profondes, tant institutionnelles que culturelles, qui traversent les communautés héritières des mevlévis et autres confréries ottomanes, il serait simplificateur d’y lire la perpétuation telle qu’elle de ces pratiques ancestrales.

3 Fliche Benoît, « Ethnographie d’une pratique de l’indifférence. Les écritures votives de l’église de Saint Antoine à Istanbul », Ethnologie Française, n° 44 (2), 2014, p. 319‑30 ; PÉNICAUD Manoël, « Hétérographies du désir. Pratiques votives au monastère de Saint-Georges (Büyükada, Istanbul) », Techniques & Culture, n° 70, 2018, p. 142‑61.

4 On notera le changement de nom, qui signe un déplacement ou, plus exactement, un remplacement de l’objet principal du lieu : dans le premier cas, l’historique même du lieu servant d’espace muséal est dissimulé, dans le second cas, il est au contraire proclamé.

5 Lors de ma dernière visite, cet écran était éteint, sans que je sois en mesure de savoir si c’était un phénomène temporaire ou, au contraire, un choix : étant donné la redondance des informations entre les photographies exposées sur les murs et celles qui défilaient sur l’écran, il est possible que cet écran ait été jugé inutile et éteint, peut-être dans l’attente de la production d’un nouvel expôt ? De fait, la première exposition photographique sur les murs proposait une sélection d’images diffusées sur l’écran, tandis que la seconde, plus étalée, les reprenaient toutes.

6 Kerametli Can, Galata Mevlevihanesi: Divan Edebiyatı Müzesi, Istanbul, Türkiye Turing ve Otomobil Kurumu, 1977.

7 Le commentaire en turc précise « 1946 yılında "müze" olması kararından sonra Topkapı Sarayı’na bağlanıyor. 1967 yılına kadar “lojman” olarak kullanıldı ».

8 D’abord, sous forme projetée (comme déjà mentionné) à travers les photographies défilant automatiquement sur l’écran télévisé placé dans la salle ouverte de réception. Puis, au sein de la salle consacrée à l’histoire du mevlévisme. Dans les deux cas, il s’agit de l’espace du sous-sol, les deux évocations étant distantes l’une de l’autre de quelques mètres.

9 Voir notamment : Zürcher Éric J., The Young Turk Legacy and Nation Building. From the Ottoman Empire to Atatürk’s Turkey, Londres, I.B. Tauris, 2010 ; Zürcher Éric J., The Unionist Factor, Leiden, Brill, 1984 ; Zürcher Éric J., Political Opposition in the Early Turkish Republic, Leiden, Brill, 1991 ; HANIOĞLU M. Şükrü, A Brief History of the Late Ottoman Empire, Princeton, Princeton University Press, 2008 ; HANIOĞLU M. Şükrü, Atatürk, Paris, Fayard, 2016.

10 Je reprends les éléments avancés par le cartel susmentionné.

11 Veinstein Gilles et Popovic Alexandre, Les Ordres mystiques dans l’Islam..., op. cit. ; Id., Les voies d’Allah..., op. cit.

12 Pour le règne de Selim III, sont mis en avant les événements suivants : « 1791-92 : Şeyh Galib’s assignation as rector at Galata Mawlawi House and renewaiton of Galata Mawlawi House » ; « 1791-96 : reparations in Galata Mawlawi House ». Pour le règne de Mahmud II : « 1835 : Construciton (sic) works on Galata Mawlawi House ». Pour le règne d’Abdülmecid : « Hasan Agha Fountain’s reparation in Galata Mawlawi House and renewal of Matbah », « Construction of main structure of Sema House as in today, where Sema House, men’s room dedegan cabin located ».

13 MÉLIKOFF Irène, « Le problème kızılbaş », Turcica, n° 6, 1975. ; TERZİOĞLU Derin, et KRSTIĆ Tijana, Historicizing Sunni Islam in the Ottoman Empire, c. 1450-c. 1750, Leiden, 2020 ; TERZİOĞLU Derin, « How to Conceptualize Ottoman Sunnitization: A Historiographical Discussion », Turcica, n° 44, 2012. ; KARAKAYA-STUMP Ayfer, Subjects of the Sultan, Disciples of the Shah: Formation and Transformation of the Kizilbash/Alevi Communities in Ottoman Anatolia, thèse de doctorat, Harvard, Harvard University, 2008.

14 Pour une relecture précise de cet événement, écouter le cours au Collège de France d’Edhem Eldem.

Pour citer cet article

Juliette Dumas, «Une Diversité Religieuse Assumée ? Usage de l'omission comme instrument de discours mémoriel : le cas de la loge mevlévie de Galata», Les Cahiers de muséologie [En ligne], Numéro 5, Dossier, p. 87-99 URL : http://bibli-cloud15.segi.ulg.ac.be/2406-7202/index.php?id=1978.

A propos de : Juliette Dumas

Juliette Dumas est maîtresse de conférence HDR à l’université d’Aix-Marseille et historienne de l’Empire ottoman. Spécialiste de l’histoire des femmes et du genre (Au cœur du harem. Les princesses ottomanes à l’aune du pouvoir, XVe-XVIIIe s., Brill, 2022), elle s’intéresse aux écritures de l’histoire et aux processus mémoriels, notamment à partir des musées et des institutions patrimoniales.