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Birol Caymaz & Jean-François Polo

La mémoire au service du pouvoir. La commémoration de la bataille de Malazgirt (1071) et son musée1

(Numéro 5 — Dossier)
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Résumé

À la suite du coup d’État avorté de 2016 en Turquie, le président Erdoğan s’est approprié la commémoration de la bataille de Malazgirt de 1071, (Manzikert) faisant de celle-ci, jusque-là limité à l’échelle locale, un événement national grandiose. Malazgirt est ainsi devenue un lieu de la mémoire nationale représentant la Turquie conquérante. Cette tentative d’invention d’une contre-mémoire nationale, incarnée dans un lieu de commémoration alternatif et dans un nouveau musée, s’avère être un grand succès politique en construisant une mémoire dépassant celle de l’Empire ottoman, car remontant à l’époque Seldjoukide en Anatolie et à la victoire du sultan Alparslan contre l’armée byzantine en 1071 à Malazgirt. Cette histoire pratiquement millénaire, dont la longévité est manifeste en comparaison à la République à peine centenaire, est sans cesse mobilisée et réinterprétée dans les discours du Président. Ainsi l’édification du musée et les célébrations consacrées à Malazgirt participent d’un véritable travail de mémoire nationale. 

Mots-clés : Commémorations nationales, politique mémorielle, instrumentalisation du passé, Malazgirt, muséographie

Abstract

Following the failed 2016 coup d’état in Türkiye, President Erdoğan appropriated the commemoration of the 1071 Battle of Malazgirt (Manzikert), transforming what had previously been a locally confined event into a grand national celebration. Malazgirt has thus become a national "lieu de mémoire" (site of memory) symbolising a conquering Turkish identity. This attempt to construct a counter-memory, embodied in an alternative commemorative site and in a new museum, has proved to be a significant political success. It forges a narrative that extends beyond the Ottoman Empire by reaching back to the Seljuk period in Anatolia and to Sultan Alparslan’s victory over the Byzantine army at Malazgirt in 1071. This near-millennial history, whose longevity is striking when compared to the scarcely century-old Republic, is continually mobilised and reinterpreted in the President’s discourse. In this way, the creation of the museum and the celebrations dedicated to Malazgirt constitute an active process of national memory-making.

Keywords : National commemorations, memory politics, instrumentalisation of the past, Malazgirt, museography

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Introduction2

2À la suite du coup d’État avorté de 2016 en Turquie, le président R. T. Erdoğan s’est approprié la commémoration de la bataille de Malazgirt de 1071, (Manzikert) faisant de cet événement, jusque-là limité à l’échelle locale, une commémoration nationale grandiose. Malazgirt3 est ainsi devenue, sous l’initiative du pouvoir politique, un lieu de la mémoire4 nationale représentant la Turquie conquérante. Cette tentative d’invention d’une contre-mémoire nationale, incarnée dans un lieu de commémoration alternatif, s’avère être un grand succès politique en construisant une mémoire dépassant celle de l’Empire ottoman, puisqu’elle remonte à l’époque Seldjoukide en Anatolie et surtout à la victoire du sultan Alparslan contre l’armée byzantine en 1071 à Malazgirt. Cette histoire pratiquement millénaire, dont la longévité et la richesse est manifeste en comparaison à la République à peine centenaire, est sans cesse remobilisée et réinterprétée dans les discours du Président. De son côté, la sous-préfecture de Malazgirt a inauguré, en 2021, un musée baptisé : « Le musée de Malazgirt. Voyage dans le tunnel du temps de 1071 à 2071 », consolidant ainsi des performances cérémoniales manifestes. Nous pouvons, de fait, considérer l’édification de ce musée ainsi que les célébrations consacrées à Malazgirt comme un véritable travail de mémoire nationale. 

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Figure 1. Musée de Malazgirt © Birol Caymaz et Jean-François Polo.

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5Nous abordons la commémoration de Malazgirt comme une volonté politique de mémoire qui « fait appel aux rapports de la mémoire et de la propagande »5. Dans cette approche, la commémoration orchestrée par les dirigeants participe à une mise en scène de la mémoire collective, avec une volonté politique de faire se souvenir. Nous prenons cet objet d’étude qu’est la célébration d’un fait historique dans un rapport de complicité entre le politique et la mémoire, tout en abordant la commémoration comme une façon d’imposer une mémoire nationale. Cette recherche pose une série de problèmes : comment la mise en scène politique d’un fait historique permet-elle d'inventer, de réinventer, ou de remodeler le passé pour servir les intérêts du présent, en particulier ceux du pouvoir en place ? En quoi la commémoration de Malazgirt constitue-t-elle une mise en scène de la mémoire islamo-nationaliste ? Comment et pourquoi cette commémoration, longtemps cantonnée dans sa localité provinciale, s’est-elle transformée pour changer de nature et devenir un événement national ? Comment les acteurs étatiques organisent-ils cette mise en scène ? Quels sont les moyens performatifs, symboliques et discursifs mobilisés dans le cadre de ladite commémoration ? Enfin, comment peut-on interpréter l’inauguration d’un musée associé à cet événement ? 

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7Avant de revenir sur la construction du récit national sur cette bataille et sur l’usage politique contemporain qu’il est fait de sa commémoration, nous donnerons quelques repères historiques nécessaires pour comprendre le décalage entre le roman national et l’événement étudié par les historiens.

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Bref aperçu historique de la bataille de Malazgirt

9Selon Halbwachs6, notre mémoire est structurée en grande partie par notre cursus scolaire qui conditionne, outre notre mémoire, notre temporalité, mais aussi les auditoires. De fait, la bataille de Malazgirt de 1071 en tant qu’événement historique est devenue, en milieu scolaire, un symbole chargé de significations nationaliste et religieuse. Selon l’historiographie officielle transmise à l’école et les publications populaires romanesques sous formes de contes, de romans et de chroniques chargés de lyrisme, la victoire de 1071 représente un tournant fondamental, un moment fondateur symbolique de la turquisation et de l’islamisation de l’Anatolie7

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11C’est une épopée où le merveilleux se mêle au vrai, où la légende s’enchevêtre dans l’histoire, et où l’on célèbre, à travers ce récit légendaire, un héros et un grand évènement. Cette bataille, bien réelle, est l’une des plus mémorables de l'histoire médiévale, où le sultan Alparslan triompha malgré la supériorité de l’armée byzantine de l’empereur Romain IV Diogène. Cependant, Alparslan ne visait ni la conquête, ni la turquisation, ni l’islamisation de l’Anatolie. À la suite de sa victoire, il n’a pas réclamé de terres dans le traité de paix car le principal adversaire du sultan n’était pas Byzance, mais plutôt le Califat fatimide chiite. C’est pourquoi il souhaitait avant tout éviter la guerre déclenchée par un Empereur byzantin en quête de légitimité à Constantinople8

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13Contrairement à ce que voudrait faire croire l’interprétation nationaliste de l’histoire, la turquisation et l’islamisation de l’Anatolie ne sont pas la conséquence immédiate de la victoire de Malazgirt. En réalité, l’affaiblissement de l’autorité de l’État byzantin en Anatolie, tendance certes renforcée par la défaite de 1071, ouvre surtout la voie à l’intensification de la migration vers l’Anatolie des chefs de tribus turcomans nomades en provenance d’Asie centrale, à la recherche de nouveaux pâturages. La véritable invasion de l'Anatolie s'est faite par les nomades et par les émirs turcs, indépendamment d’une initiative planifiée par l'État seldjoukide. De même, le territoire s’étendant entre Malazgirt et la région égéenne est considéré par les Seldjoukides comme une zone tampon entre Byzance et l’Empire seldjoukide. Il est utilisé par le Sultan comme un espace d’expulsion des chefs turcomans et des princes seldjoukides, fauteurs de trouble engagés dans des querelles interfamiliales pour la conquête du pouvoir. D’ailleurs, ces groupes agissant indépendamment de l’État seldjoukide, tout rapport de vassalité de type féodal est absent ; de sorte qu’ils leur arrivent même de s’allier à l’État byzantin contre l’État seldjoukide9.

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15La bataille de 1071 permet donc l’infiltration des nomades turcomanes dans le territoire byzantin, mais elle n’implique pas une transformation soudaine vers une turquisation ni vers une islamisation de ces territoires. 

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La première découverte de 1071. L’invention de la tradition en 1971 à l’occasion du 900e anniversaire de la bataille de Malazgirt 

17La victoire de la bataille de Malazgirt du 26 août 1071 représente l’un des mythes fondateurs de la République de Turquie : le début de l’occupation de l’Anatolie par les Turcs. Elle est le point de départ de l’État-mémoire et prouve la permanence de l’État comme une continuité chimérique entre le sultanat seldjoukide, l’Empire ottoman et la République de Turquie. 

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19Cependant, chaque camp idéologique de la Turquie républicaine interprète et s’approprie différemment cette victoire10. Chez les nationalistes, elle a permis d’ouvrir les portes de l'Anatolie aux Turcs. Selon les fondateurs de la République, elle représente le point de départ du chemin dont la destination ultime est la construction de la République de Turquie. Le fait d’établir une certaine continuité entre la bataille de 1071 et la guerre d’indépendance (1919-1922), et par extension, entre Alparslan et Atatürk, crée donc une légitimité historique. Pour, les islamistes, 1071 marque le début de l’islamisation de l’Anatolie et jusqu’à la guerre d’indépendance, c’est la victoire des musulmans contre les infidèles qui se répète. Enfin, l’armée turque instrumentalise également cette victoire dans le contexte exceptionnel du coup d’État de 1960 afin de légitimer leur intervention dans la vie politique, en soulignant notamment le rôle militaire du Sultan Alparslan. 

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21Dans la seconde moitié des années 1940, l’aile nationaliste du Parti Républicain du Peuple (CHP), au pouvoir depuis l’avènement de la République en 1923, a mis en avant la victoire de Malazgirt 1071 et la conquête d'Istanbul de 1453 par le sultan ottoman Mehmet II11. Le passage à la démocratie en 1946 et l’arrivée au pouvoir du Parti Démocrate (DP) en 1950 accentue cette tendance : dans les années 1950, la victoire de Malazgirt est considérée comme le catalyseur de « l'islamisation et la turquisation de l'Anatolie », cette idée se propageant dans les milieux islamistes et nationalistes. 

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23Jusqu’en 1950, Malazgirt est une sous-préfecture d'environ 2000 habitants, avec seulement une école primaire et une boulangerie12. Rien ne permet de déceler les prémices d’une quelconque célébration de la victoire de 1071 ni à l’époque ottomane ni au début de la République. C’est seulement le 26 août 1959 que le président de la République C. Bayar participe pour la première fois à Malazgirt aux célébrations de commémoration du 888e anniversaire de 1071, avec la pose de la première pierre d’un monument dédié à Alparslan et l’inauguration d’un chantier d’un nouveau quartier de 550 logements13.

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25Toutefois, nous observons une accélération des publications sur le sultan Alparslan et sur la bataille de Malazgirt après le coup d'État du 27 mai 196014. Parallèlement, nous pouvons constater un intérêt militaire indéniable autour de cette bataille, avec notamment la publication en 1962 de L'histoire des forces armées turques : la bataille de Malazgirt15 par la présidence de l'État-major général.

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27Quelques mois après l’intervention militaire du 12 mars 1971, le gouvernement technocrate appuyé par l’armée organise la commémoration du 900e anniversaire de la victoire de Malazgirt. Le 26 août 1971, le président de la République C. Sunay, le Premier ministre N. Erim, les ministres ainsi que les généraux participent à cette célébration. Les militaires ont pour objectif de légitimer le coup d’État en instrumentalisant la victoire de 1071. Le 29 août 1971, pour la première fois dans l’histoire turque, les journaux ont célébré une double victoire : le 900e anniversaire de la victoire de Malazgirt et le 49e anniversaire de la Grande offensive du 26 au 30 août 1922 (bataille décisive de la guerre d’indépendance). De nombreuses actions ont été lancées afin de célébrer cet événement : restauration de la citadelle de Malazgirt ; cérémonie de la pose de la première pierre d’un monument dédié à la victoire du 1071 ; organisation de spectacles de tir à l’arc, de scoutisme et de course champêtre et des compétitions de lutte traditionnelle16. Dans son discours inaugural, le Président C. Sunay affirme que : « La victoire de Malazgirt représente la première étape de l’effort historique fourni pour éterniser la turcité en Anatolie et pour renforcer la conviction nationaliste d’Atatürk »17. En 1971, plusieurs ouvrages sont publiés sur la bataille de Malazgirt, dont ceux édités par la Société de l’Histoire Turque (TTK). Celle-ci a également été à l’origine de l’organisation d’une exposition intitulée Malazgirt et la Civilisation seldjoukide en Anatolie à Ankara du 26 août au 18 octobre 1971 à travers des photographies, des cartes, des livres et des documents.

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29En 1974, un mois après le débarquement de l’armée turque à Chypre, le vice-Premier ministre N. Erbakan (chef du Parti du Salut National d’orientation islamiste) participe à la commémoration de la victoire de 1071 à Malazgirt. À la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 1990, la célébration de la victoire de Malazgirt a progressivement perdu sa popularité en Turquie. Durant cette période, rares sont les hommes politiques qui s’y déplacent.

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31Cependant, les manuels scolaires continuent d’évoquer cet événement. De plus, dans les années 1970, la radio d’État diffuse le 26 août de chaque année une émission spéciale sur la victoire de Malazgirt. De même, la chaîne de télévision publique TRT (unique chaîne de télévision de l’époque) propose, à partir de 1975, un programme spécial consacré à 1071, dans lequel le Président et le Premier ministre font une déclaration officielle à propos de cette victoire. En outre, les publications littéraires et historiques de tonalité nationaliste et islamiste au sujet des célébrations de 1071 se multiplient. À la suite du coup d’État du 12 septembre 1980, Malazgirt 1071 est redevenu un des symboles de la « synthèse turco-islamique » mise en place par le régime militaire dans les manuels scolaires18. Toutes ces indications nous permettent de constater une accumulation de représentations qui véhiculent et nourrissent une perception populaire de cette bataille. Une image iconique du sultan Alparslan est développée et transmise à travers l’école, la radio d’État et les publications médiatiques. Finalement, Malazgirt et son héros Alparslan subsistent de manière durable dans la conception de la mémoire nationale. Ainsi « le public avait déjà une familiarité avec l’image », et par conséquent, l’efficacité symbolique de l’image iconique d’Alparslan est assurée19 grâce à la mémoire nationale structurée en grande partie au cours du cursus scolaire. 

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33Dans les années 1990, le Parti de la prospérité d’Erbakan, en pleine ascension, remporte les élections municipales à Istanbul et à Ankara. En 1994, le nouveau maire d’Istanbul R. T. Erdoğan organise la commémoration de la prise de Constantinople en mettant en place un dispositif cérémonial spectaculaire. A la même période, M. Gökçek, maire d’Ankara, organise pour la première fois des célébrations de la victoire de Malazgirt à Ankara, officiellement baptisée « La semaine de la victoire de Malazgirt 1071 à Dumlupınar 1922 »20. L’ouverture de la célébration s’est déroulée dans une mosquée, sous la forme d’une cérémonie religieuse lors de laquelle les orchestres municipaux à l’occidentale ont été remplacés par des troupes de Mehter jouant de la musique traditionnelle ottomane. 

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35Comme nous l’avons déjà évoqué, des célébrations locales, souvent de petite envergure, de la victoire de 1071 s'organisent depuis les années 1950 à Malazgirt, occasionnellement en présence de certains ministres. En 2001, le vice-Premier ministre, aussi chef du Parti de l’action nationaliste (MHP), D. Bahçeli, a participé aux célébrations de la victoire de 1071 et y a prononcé un discours sur le développement économique de l’Est et sur l’unité nationale21. En définitive, toutes les figures politiques participant aux célébrations de 1071 à Malazgirt depuis 1959 sont issues de la droite. Ainsi, deux tendances idéologiques occupent à elles seules toute la scène de cette commémoration : le nationalisme de l’extrême droite et l’islamisme. 

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2017 : la réinvention de la tradition. La reconquête de Malazgirt par le pouvoir

37En 2017 le Parti de la justice et du développement (AKP) lance un appel : « Rendez-vous à Malazgirt ». Le président Erdoğan déclare à ce propos : « Nous planterons les graines de notre avenir le 29 août à Malazgirt ». Ainsi le parti au pouvoir depuis 2002 redécouvre Malazgirt afin d’en faire un lieu de mémoire nationale. Avec la participation du Président en personne et en mobilisant tout l’appareil étatique et son apparat, les célébrations de Malazgirt acquièrent rapidement un statut officiel et deviennent un événement médiatique. L’orientation idéologique de l’AKP, ainsi que son alliance avec le MHP (le Parti de l’action nationaliste) concrétisé à la suite de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, façonne une synthèse islamo-nationaliste qui influence ses actions à la fois tangibles et symboliques telle la commémoration de Malazgirt. Pourquoi Malazgirt est-il devenu un lieu de mémoire nationale en 2017, lors du 946e anniversaire de la victoire de 1071 ? Quels sont les facteurs à l’origine du choix de 1071 en tant qu’événement à célébrer ou de la figure d’Alparslan en tant que personnalité historique à glorifier ? Comment peut-on expliquer l’efficacité symbolique de cette image et la réussite de cette mise en scène cérémoniale ?

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Un événement historique et un héros déjà consacrés et consensuels

39Quand le pouvoir politique décide en 2017 d’investir Malazgirt comme un lieu de mémoire et de faire de 1071 une date symbolique, il n’est pas nécessaire de préparer l’opinion publique. L’image iconique d’Alparslan et le lieu de mémoire Malazgirt sont déjà très connus. Le pouvoir récupère le symbole déjà présent dans la mémoire nationale, les manuels scolaires et l’imaginaire du peuple, puis le transforme à sa guise pour lui donner la dimension et le sens qu’il souhaite. Une coloration nationale d’abord : la commémoration locale devient une cérémonie de dimension nationale rassemblant le sommet du protocole d’État dans la province de Malazgirt. Notons même que l’espace de commémoration s’est élargi, incluant dans le programme le site d’Ahlat (à 50km de Malazgirt), canton de départ de l’armée seldjoukide. D’un autre côté, le sens de Malazgirt est transformé : alors que les dimensions nationale et religieuse persistent, la synthèse n’est plus turco-islamique mais plutôt islamo-turque. Cette nouvelle configuration permet d’opérer une « transformation patrimoniale de la mémoire »22. Le pouvoir s’empare de la mémoire nationale à travers cette commémoration supposée véhiculer voire incarner le rapport affectif à la nation, comme un objet à transformer dans une perspective islamo-turque. La transformation patrimoniale de l’identité nationale renvoie à l’invention d’un récit national englobant le passé lointain, qui remonte jusqu’à l’époque seldjoukide, et l’avenir, sous le slogan de « la grande Turquie, mille ans d’histoire, 1071-2071 » promu par gouvernement de l’AKP. 

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La récupération d’une festivité existante 

41La mairie et la sous-préfecture d’Ahlat (située au bord du lac de Van) organisent depuis 33 ans une fête locale transformée par la suite avec l’appui de l’Université de Bitlis en un festival international pour la promotion de la tradition et de la culture turque. Il s’agit d’un événement à la mode médiévale incluant une mise en scène d’histoire intitulée : Le festival culturel et artistique eurasien d’Ahlat. La dimension internationale de cet évènement se limite à la présence d’invités provenant des États turcophones de l’Asie centrale. L’objectif principal pour les organisateurs est de créer une dynamique de développement économique locale et d’encourager le tourisme culturel régional23. Le programme des festivités comprend des spectacles d’arts martiaux et de sports traditionnels, des parades urbaines, des reconstitutions de scènes traditionnelles, sans oublier la promotion de la gastronomie ethno-locale. Ces initiatives culturelles et festives qui connaissent un certain succès sont propices à une mise en scène politique24. Nous considérons que ce festival qui se déroule la dernière semaine du mois d’août à Ahlat a été l’événement de circonstance pour élargir le rituel de Malazgirt. Les performances sportives traditionnelles (compétitions et spectacles confondus) s’articulent avec toute une série d’animations médiévales censées appartenir à l’histoire culturelle turque. Citons, par exemple, les activités de la Fondation des Archers d'Istanbul25 qui dès 2017 prend l’initiative d’organiser la commémoration de 1071 dans les deux localités d’Ahlat et de Malazgirt. Elle a ainsi récupéré le festival local et international d’Ahlat pour l’associer à la commémoration de Malazgirt, inventant un événement national avec une véritable mobilisation de figures politiques et étatiques. Le festival ethnoculturel d’Ahlart a été récupéré et inséré dans une nouvelle configuration commémorative mêlant le politique aux motivations économiques. 

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43Dans son discours le maire d’Ahlat26 souligne les retombées économiques de cet événement pour son agglomération. À Malazgirt, également, il ne s’agit plus d’une commémoration locale marquée par un discours officiel, rythmée de quelques performances sans grand intérêt médiatique. La réorganisation de la célébration sous la tutelle de la Fondation des Archers d'Istanbul permet de la combiner avec une manifestation politique de grande envergure en présence du président Erdoğan en personne et de ses hommes d’apparat dans des festivités riches et attractives pour les visiteurs. Il s’agit par ailleurs d’un évènement qui profite économiquement à Malazgirt et à Ahlat. À la demande du président de la République en 2017, la construction d’un « parc national historique de la bataille de Malazgirt » a commencé. Selon un député AKP de la ville de Muş, ce parc pourra accueillir jusqu’à 100 000 personnes, et provoquera une augmentation significative du nombre de touristes dans la région. En outre, une fouille archéologique est organisée en 2022, mobilisant de nombreux spécialistes issus de 12 universités (38 chercheurs, archéologues, historiens, informaticiens, etc.) pour retrouver le champ de bataille de la guerre de 1071 dans le but de transformer le lieu en musée à ciel ouvert et en faire ainsi une destination d’un tourisme culturel permanent27

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Figure 2. Cérémonie Ahlat © Anadolu Ajansi, Özkan Bilgin.

 

La cérémonie comme sortie d’une crise de légitimité

45Mais la commémoration de 2017 relève aussi d’une stratégie face à une situation de crise de légitimité du pouvoir mettant en cause le fondement même de l’ordre politique. Premièrement, face aux revendications politiques et identitaires des Kurdes générant une crise de légitimité pour le pouvoir en place, la commémoration de Malazgirt représente une affirmation de l’État-nation unitaire. Dans son discours prononcé pendant les célébrations de 2017, le Président Erdoğan affirme vouloir inclure les Kurdes dans la mémoire nationale par la voie d’une identité islamique commune. Il affirme à cet effet que « les martyrs de la bataille de Malazgirt ont été Kurdes et Turcs ». À cet égard, la bataille de 1071 est représentée comme une victoire commune qui unit Turcs et Kurdes, ce qui autorise, dans une certaine mesure, l’intégration de la population d’origine kurde dans la communauté nationale. 

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47Deuxièmement, le coup d’État avorté du 15 juillet 2016 a contribué à la réaffirmation de l’ordre politique, notamment dans ses formes ritualisées. Dans ce cadre, la célébration reconfigurée de Malazgirt accomplit une fonction salutaire des mécanismes de traitement ritualisé du désordre. Selon Kertzer, « […] quel que soit le cadre politique, le rituel permet de créer des solidarités sans qu’il existe nécessairement un consensus ; il canalise la perception populaire des évènements ; il favorise la formation d’une organisation politique ; il fonde la légitimité »28. De même, « Quand la légitimité d’un régime est remise en question, l’action symbolique joue un rôle central dans la vie politique »29. Il y a donc une concordance entre la crise de légitimité et l’affirmation symbolique et cérémoniale du pouvoir politique. Le pouvoir politique réinvente donc la commémoration de Malazgirt en 2017 pour renforcer sa légitimité fragilisée par la tentative de coup d’État avorté de 2016. La commémoration de Malazgirt est un rituel politique qui représente l’affirmation de l’État face aux risques d’éclatement, mais aussi face à la fragilité de sa propre légitimité. De ce fait, les dirigeants se sont donné les moyens symboliques et cérémoniaux pour établir une réinterprétation victorieuse de l’histoire et une nouvelle conception de la mémoire nationale. 

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Le musée comme mise en scène de la mémoire

49Outre les festivités de la dernière semaine d’août, la création du musée de Malazgirt en 2021 participe de la même ambition de réinvention de la mémoire nationale. Initié par les autorités locales en coopération avec le ministère de la Culture et du Tourisme en 2019, il a été construit sur un emplacement de 17 000m2 appartenant à la municipalité de Malazgirt, en périphérie du centre-ville, dans un quartier sans habitation, éloigné du parc où se déroule la célébration de la victoire de 1071. La route menant au musée est abîmée et peu fréquentée. L’enceinte du musée est protégée par une longue grille. Le musée de 4700 m2 a été bâti sur une ancienne maison de pierre présentée comme « historique » avec le souci de donner l’impression qu’il s’inscrit déjà dans une continuité historique. 

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Figure 3. Musée – vue du bâtiment © Birol Caymaz et Jean-François Polo.

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52Les travaux ont duré deux années et ont été financés par le ministère de la Culture et du Tourisme, l’agence de développement local ainsi que par le Conseil départemental pour un coût de 1,7 millions de livres turques (environ 255 000 euros au taux de change de l’époque)30. Il a été inauguré en septembre 2021 par le gouverneur (le préfet) de Muş, le gouverneur du district de Malazgirt (circonscription), le maire de Malazgirt, un représentant du ministère de la Culture et du Tourisme, le chef de la police, ainsi que des représentants de partis politiques et d’organisations non gouvernementales. 

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54Baptisé « Musée de Malazgirt. Voyage dans le tunnel du temps de 1071 à 2071 », il est affilié à la direction des musées de la préfecture de Muş (qui se trouve à 130 km). Il est présenté comme un musée ethnographique exposant des artefacts transférés du musée ethnographique de Muş. Mais ces objets disposés dans quelques vitrines restent très secondaires par rapport au narratif de ce musée annoncé comme un musée “panoramique”31. En effet, le musée, sans fenêtre est un couloir qui permet de traverser l’histoire turque de 1071 à 2071 en passant par ses principaux événements et personnages nationaux. La section consacrée à la bataille de Malazgirt est réduite. Elle contient une statue en cire d’Alparslan d’une facture médiocre et des miniatures (en maquette) représentant une bataille entre soldats seldjoukides et Byzantins. Il n’y a quasiment aucune explication à part le nom des personnages. Puis, le visiteur traverse les époques seldjoukides, ottomanes pour arriver à une pièce incongrue représentant Istanbul au début du XXe siècle avec le tramway historique rouge (qui circule toujours au grand bonheur des touristes sur la voie piétonne de la rue d’Istiklal), avec des personnages de cire représentant un portefaix, un vendeur de rue, des passants, etc. 

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56Dans cette section et les suivantes, de grandes photos remplacent les fresques historiques. On traverse la période de la guerre d’indépendance et de la proclamation de la République turque avec quelques photos d’Atatürk pour arriver ensuite dans deux sections suivantes. La première met en scène la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 à grands renforts de photos devenues célèbres et témoignant de la résistance du peuple face aux putschistes. Une reproduction en carton représente un char d’assaut (réduit à 50%) saisi par les résistants martyrs32

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Figure 4. Musée de Malazgirt, reproduction du tramway de Beyoglu © Birol Caymaz et Jean-François Polo.

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Figure 5. Salle mémorielle, tentative coup d'État de 2016 © Birol Caymaz et Jean-François Polo.

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60Les drapeaux turcs sont partout déployés comme des symboles d’une démocratie turque luttant contre les « perfides traîtres » qui ont fomenté la tentative de coup. La photo du président Erdoğan en gardien de la République figure en bonne place dans cette section. 

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Figure 6. Salle mémorielle, tentative coup d'État de 2016 avec portrait du Président Erdogan. © Birol Caymaz et Jean-François Polo.

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63La deuxième période qui termine le musée est une projection de la Turquie en l’an 2071, avec des maquettes d’avions militaires et une photographie d’un cosmonaute turc en état d’apesanteur dans l’espace brandissant le drapeau turc.

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65Le projet du musée est explicite et lors de son inauguration le gouverneur déclare :

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« Ce musée a une grande signification symbolique puisqu'il est construit à Malazgirt, là où s’est tenue la bataille de Malazgirt, le point de départ de la domination seldjoukide, qui nous a ouvert la porte de l'Anatolie... Il raconte les événements historiques sur une ligne du temps qui part de 1071 et s'étend jusqu'en 2071. Quelle est la signification de ce musée ? Vous entrez en 1071, Alparslan, qui a combattu et gagné la bataille à Malazgirt pour faire de l'Anatolie une patrie éternelle, vous accueille. Et vous en sortez en 2071. Une histoire millénaire et sublime et en 2071, le musée se termine par un vaisseau spatial. Les périodes historiques chronologiquement importantes sont présentées de manière éclectique avec l’apport de divers éléments artistiques, des sculptures et des tableaux. C'est un souvenir que les enfants n'oublieront pas. Nous voulons graver ces images dans leur mémoire... Ainsi un enfant entrant dans la période 1071 aura en tête une image en 2071 conforme aux objectifs fixés par notre Président. Et il repartira en connaissant le passé, c'est un point important. Car celui qui ne connaît pas son passé ne peut pas avoir d'avenir. »33

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68Si ce musée est censé attirer des touristes, ils sont en réalité rares dans cette petite ville sans vestige d’intérêt malgré la rénovation de la forteresse de la Malazgirt34. Le personnel du musée nous a confié qu’une très grande partie des visiteurs sont des élèves des écoles du district. C’est bien à la population scolaire qu’il s’adresse. Ainsi, un article d’un des grands quotidiens de Turquie relate la visite d’un groupe d’élèves qui ont visité le musée et assisté à une projection cinématographique sur un héros du sport turc35. D’autres films peuvent être projetés, notamment un documentaire de la Télévision publique turque (TRT) sur Alparslan. Si les premiers musées qui ont vu le jour en Turquie étaient avant tout destinés au public européen36, le musée de Malazgirt appartient à la catégorie des musées nationaux destinés au public local afin de renforcer leur identification à la nation tout en légitimant les gouvernants au pouvoir.

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Conclusion

70Le passé historique, élaboré sous la forme d’une tradition au service du présent, devient donc, à travers la célébration de la victoire de Malazgirt et du musée qui lui est consacré, une source de légitimation. Cette histoire glorifiée constitue une réserve d’images, de symboles et de modèles d’actions, construite et reconstruite selon les nécessités, et toujours au service du pouvoir présent37. Dans ce récit présenté comme « historique », le passé et le présent s'entrelacent ; une analogie est établie entre la victoire d'Alparslan contre l'ennemi byzantin et celle du président Erdoğan face à la tentative de coup d'État de 2016. Tout en s’incrustant dans un récit historique, Erdoğan exclut ses adversaires politiques du même récit. Ils sont les « autres » de cette nouvelle histoire élaborée par le pouvoir dont le dernier épisode héroïque est la résistance populaire face au coup d’État avorté du 15 juillet 2016. L’AKP s’approprie ainsi des valeurs ancestrales islamo-turques, tandis que ses adversaires politiques sont maintenus à distance de ces héritages culturels. Dans cette perspective, cette commémoration et le musée sont à la fois légitimatrices pour le pouvoir politique mais aussi de-légitimatrices pour l’opposition. Il convient aussi de noter que la place centrale occupée par Atatürk dans l’historiographie officielle est ici relayée en arrière-plan, sans toutefois être effacée de la mémoire nationale. Dans le nouveau récit du pouvoir en place, de nouvelles figures historiques provenant de l’Empire seldjoukide, ottoman voire de la civilisation islamique ont été introduites ; relativisant ainsi le poids d’Atatürk et mettant fin à sa position dominante, longtemps exclusive. Le panthéon national est, par conséquent, élargi, avec de nouvelles figures historiques, telles que le sultan Alparslan, le sultan Abdülhamid II (connu pour sa politique pan-islamiste), le sultan Mehmet II (le conquérant d’Istanbul), le Premier ministre Menderes (exécuté à la suite du coup d’État de 1960), Necmettin Erbakan (fondateur du parti islamiste) ou encore le prophète Mahomet. Le président Erdoğan lui-même revendique ouvertement l’héritage de ces figures historiques dans ses discours. L’élargissement de l’histoire accompagne les multiplications de héros parmi lesquels le Président a inscrit son nom en tant qu’héritier. La concrétisation de cette reconfiguration de la mémoire nationale est ainsi omniprésente dans la célébration comme dans le musée de Malazgirt. 

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Bibliographie

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Sources

 

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Notes

1 Nous dédions cet article à la mémoire d’Étienne Copeaux, disparu le 2 juillet 2024. Ses travaux sur la construction du nationalisme turc dans les manuels scolaires ont fait date et continuent de nourrir des générations de chercheurs. 

2 Cet article repose notamment sur un travail de terrain réalisé en novembre 2023 avec le soutien du Consortium des établissements d’enseignement et de recherche français en coopération avec l’université Galatasaray.

3 Malazgirt est une petite ville de 19 000 habitants dans l’est de la Turquie, au nord du lac de Van.

4 NORA Pierre, « La nation-mémoire », dans NORA Pierre (dir.), Les lieux de mémoire II. La nation, Paris, Gallimard, 1986, p. 647-658.

5 Namer Gérard, La commémoration en France, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 5.

6 Halbwachs Maurice, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 2001.

7 Voir l’ouvrage romanesque publié pour le 900e anniversaire de la bataille de 1071 : Şapolyo Enver Behnan, Selçuklu İmparatorluğu tarihi, Ankara, Güven matbaası, 1972.

8 Eyice Semavi, Malazgirt savaşını kaybeden IV. Romanos Diogenes, Ankara, TTK, 1971, p. 21.

9 Kaymaz Nejat, « Malazgirt savaşı ile Anadolu’nun fethi ve Türkleşmesine dair », dans Malazgirt Armağanı, Ankara, TTK, 1972, p. 264. 

10 Copeaux Étienne, « Sultan Alparslan bir ortaçağ Atatürk’ü mü? », Tarih ve milliyetçilik, I. Ulusal tarih kongresi, Mersin, Mersin Üniversitesi, 30 avril - 2 mai, p. 158-167.

11 Kalafat Haluk, « Malazgirt’in Asıl Keşfi 1960 Darbesi Sonrası Oldu », Bianet [en ligne], 26 août 2017.

12 Doğan Mehmet, « Zihin tarihimizde 26 Ağustos Malazgirt Zaferi », Türkiye Yazarlar Birliği.

13 MINISTERE DE LA CULTURE ET DU TOURISME DE LA REPUBLIQUE DE TURQUIE, « Le président Bayar à Malazgirt, 1959 ».

14 Çelikoğlu Sait, Devletimizin Kurucusu Gazi Alparslan ve Malazgirt Destanı [Alparslan le héros fondateur de notre État et l’épopée de Malazgirt], Ankara, Nur Basımevi, 1960.

15 Türk Silahlı Kuvvetler Tarihi: Malazgirt Meydan Muharebesi, Ankara, Genelkurmay Harp Tarihi Başkanlığı Yayını, 1962.

16 Le tir à l’arc, comme la lutte, ont été l’objet d’un soutien inédit du gouvernement de l’AKP qui, dans une logique de réinvention de la tradition, les ont élevés au rang de sports traditionnels turcs.

17 « Malazgirt Zaferinin 900. Yılı Kutlandı », Cumhuriyet, 27 août 1971, p. 7.

18 Copeaux Étienne, op. cit., p. 167. « Il faut attendre le milieu des années quatre-vingt pour qu’apparaisse l’élément kémaliste continuateur de l’œuvre d’Alparslan, puisqu’il a défendu l’Anatolie contre l’ennemi grec. C’est alors qu’on commence à insister sur la coïncidence de dates (26 août) entre Malazgirt et le début de la grande offensive de 1922… L’offensive de 1922 est présentée comme une réplique de celle de 1071, non seulement par rapport à l’identité de l’ennemi grec, ou par rapport au résultat, mais comme nouvelle manifestation des qualités intrinsèques des Turcs : vertus militaires et vertus humaines, puisque Mustafa Kemal se conduit, à l’égard de son ennemi Tricoupis, avec la même mansuétude qu’Alparslan » (Copeaux Etienne, Espaces et temps de la nation turque, Paris, Éditions du CNRS, 1997, p. 193).

19 Prévost Bertrand, « Pouvoir ou efficacité symbolique des images », L’Homme, n° 165, 2003, p. 275.

20 Kalafat Haluk, op. cit. 

21 PARTI D’ACTION NATIONALISTE (MHP - Milliyetçi Hareket Partisi), « Devlet Bahçeli’nin 930. Malazgirt Zaferi Kutlamalarında Yaptığı Konuşma », 26 août 2001.

22 Nora Pierre, op. cit., p. 651.

23 Sur l'apport de l'image « Manzikert » au tourisme voir : ULUTAŞ Nurullah, « Kültürel Bir Sembolün Kalkınma Unsuru Olarak Sunulması : Malazgirt » [Présentation D'un Symbole Culturel « Manzikert » Comme Facteur de Développement], International Journal of Language Academy, n° 4 (4), 2016, p. 36-48.

24 Balandier Georges, Le pouvoir sur scènes, Paris, Balland, 1992, p. 119.

25 Fondée en 2013, elle bénéficie du soutien de Bilal Erdoğan, fils du président Erdoğan, qui est membre du conseil d'administration Il est aussi le président de la Confédération mondiale d’ethnosport fondée en 2015 à Istanbul qui rassemble des fédérations de sports traditionnels (largement originaires de pays turcophones) selon le site web du World Ethnosport Union.

26 « 22. Uluslararası Ahlat-Avrasya Kültür Buluşması Şenlikleri », Son Dakika [en ligne], 23 août 2012.

27 MALAZGIRT PROJESI, Savaş Alanının Tespiti, Tarihi ve Arkeolojik Yüzey Araştırması Projesi (Projet de délimitation du champ de bataille de Malazgirt, d’étude historique et de recherche archéologique de terrain), Muş Alparslan Üniversitesi Malazgirt Meslek Yüksekokulu (Université de Mus et Lycée supérieur professionnel de Malazgirt. Outre la présentation du projet et des équipes impliquées, le site permet l’accès à une chaîne You-Tube avec plusieurs documentaires réalisés sur le sujet accessible sur : https://www.youtube.com/@malazgirtsavasalaniprojesi.

28 Kertzer David, « Rituel et symbolisme politiques des sociétés occidentales », L’Homme, T. 32, n° 121, 1992, p. 80.

29 Ibid., p. 87.

30 MUŞ ÖZEL İDARESİ (Administration provinciale de Muş), 2019 Yılı Faaliyet Raporu İl Genel Meclisin Onayına Sunuldu. (Rapport d’activités 2019 soumis à l’approbation du Conseil général provincial), 9 mars 2020.

31 Les musées panoramiques sont des musées exposant sur des fresques murales ou sur des plafonds des représentations d’événements historiques. Le premier musée de ce type en Turquie est le « Musée de la Conquête. Panorama 1453 » inauguré en 2009. Il représente la scène historique de la conquête de Constantinople par Mehmet II dit le Conquérant, à travers une gigantesque fresque épique décrivant la scène avec leurs personnages clés. Cf. POSOCCO Lorenzo, «Nationalism, Politics, and Museums in Turkey under the Justice and Development Party (AKP): The Case of the Panorama Museum 1453 », Contemporary Southeastern Europe, n° 5 (1), 2018, p. 35-55. On peut aussi citer à Bursa le musée « Panorama 1326. Le musée de la Conquête de Bursa » ouvert en 2018. Ces musées permettent de glorifier des événements par des représentations qui tiennent davantage de la bande dessinée géante que d’une reconstitution historique en l’absence d’objets et d’artefacts disponibles. Les personnages doivent illustrer la grandeur, la puissance, la vertu religieuse et la supériorité civilisationnelle des Turcs.

32 Environ 250 personnes ont perdu la vie au cours de cet événement.

33 DEMIRÖREN HABER AJANSI [en ligne]. (Consulté le 20 novembre 2025).

34 Il contraste fortement avec le site d’Ahlat qui abrite un magnifique cimetière seldjoukide à proximité du lac de Van. Son contenu médiocre tranche également avec les splendides musées récemment construits en Turquie, comme ceux de Van, Urfa ou Troie.

35 TUTAR Asena, « Malazgirtli çocuklar, müze gezdi, sinemayla tanıştı », Hürriyet [en ligne], 25 février 2022.

36 Pomian Krzysztof, Le musée, une histoire mondiale. Vol. III À la conquête du monde, 1850-2020, Gallimard, Paris, 2022, p. 304-312.

37 Balandier Georges, op. cit., p. 16-17.

Pour citer cet article

Birol Caymaz & Jean-François Polo, «La mémoire au service du pouvoir. La commémoration de la bataille de Malazgirt (1071) et son musée1», Les Cahiers de muséologie [En ligne], Numéro 5, Dossier, p. 116-133 URL : http://bibli-cloud15.segi.ulg.ac.be/2406-7202/index.php?id=2000.

A propos de : Birol Caymaz

Birol Caymaz est Professeur de science politique à l’Université Galatasaray à Istanbul. Ses recherches portent sur la citoyenneté, la religion et la laïcité. Outre de nombreux articles, il est l'auteur de : La Construction de la Citoyenneté en Turquie, Yeniinsan, Istanbul, (2019) et Les mouvements islamiques turcs à Paris, Paris, L’Harmattan, (2003).

A propos de : Jean-François Polo

Jean-François Polo est Maître de conférences de science politique à l’IEP de Rennes, détaché à l’Université Galatasaray et membre d’ARENES (UMR 6051). Ses recherches portent sur les politiques culturelles, la Turquie et les relations entre sport et politique. Il a notamment co-dirigé : avec Baudelle G. et Krauss G., Musées d’art et développement territorial, PUR, Rennes, 2015 ; et avec Girard M. et Scalbert-Yucel C., Turkish Cultural Policies in a Global World, Palgrave, 2018.